L’es­pion­nage éco­no­mique chi­nois cible aus­si la Suisse

La Chine mul­ti­plie les vols de don­nées in­dus­trielles, au sein des en­tre­prises et sur la Toile. Un cas ré­cent ci­blant une fi­liale du groupe bâ­lois Roche lui a per­mis de se ren­for­cer sur le lu­cra­tif mar­ché des trai­te­ments bio­si­mi­laires

Le Temps - - LA UNE - JU­LIE ZAUGG, HONG­KONG, ET RA­CHEL RICHTERICH @RRich­te­rich Once d’or/dol­lar

Une fi­liale du géant phar­ma­ceu­tique bâ­lois Roche s’est fait vo­ler des don­nées confi­den­tielles par une fi­dèle em­ployée. Et le cas n’est pas iso­lé

Fin oc­tobre, une em­ployée de Ge­nen­tech, fi­liale de l’en­tre­prise suisse Roche aux Etats-Unis, a été in­cul­pée pour avoir vo­lé des se­crets de fa­bri­ca­tion de quatre mé­di­ca­ments au pro­fit de JHL Bio­tech, un fa­bri­cant de gé­né­riques ba­sé à Taï­wan et en Chine. Un cas d’école qui, à cô­té d’autres cas ré­cents, en France no­tam­ment, ré­vèle l’am­pleur et la so­phis­ti­ca­tion du ré­seau d’es­pion­nage in­dus­triel chi­nois dans le monde.

Le ré­seau so­cial Lin­kedIn se­rait de plus en plus mis à contri­bu­tion pour ap­pro­cher la cible idéale – «le cadre frus­tré qui vit en désac­cord, voire en conflit, avec son em­ployeur», ex­plique Alain Mer­moud, de l’as­so­cia­tion Swis­sin­tell.org, qui re­groupe des pro­fes­sion­nels de l’in­tel­li­gence éco­no­mique.

A Berne, la me­nace est prise au sé­rieux. Dans son rap­port 2018, le Ser­vice de ren­sei­gne­ment de la Con­fé­dé­ra­tion (SRC) constate «une ac­ti­vi­té ac­crue des groupes de ha­ckers chi­nois à l’en­contre d’in­té­rêts suisses». Se­raient vi­sées des en­tre­prises ex­por­ta­trices et les or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales.

Xanthe Lam fai­sait par­tie des meubles. Cette scien­ti­fique âgée de 66 ans a tra­vaillé du­rant trente et un ans chez Ge­nen­tech, une fi­liale de Roche ba­sée en Ca­li­for­nie. Fin oc­tobre, elle a été in­cul­pée par les Etats-Unis aux cô­tés de son ma­ri Al­len Lam, de John Chan, un ami de la fa­mille, et de James Quach, un ex-col­lègue, pour avoir vo­lé des se­crets de fa­bri­ca­tion à son em­ployeur. Ge­nen­tech a, de son cô­té, en­ta­mé une pro­cé­dure au ci­vil contre ces quatre per­sonnes.

Xanthe Lam au­rait ra­vi des pro­to­coles et des pro­cé­dés uti­li­sés pour ga­ran­tir la sta­bi­li­té, la pu­re­té et la qua­li­té de trai­te­ments com­mer­cia­li­sés par la firme ca­li­for­nienne. Par­mi ceux-ci fi­gurent l’Her­cep­tin et l’Avas­tin, deux an­ti­can­cé­reux qui font of­fice de block­bus­ters pour le groupe bâ­lois, le Ri­tuxan, uti­li­sé pour trai­ter cer­taines leu­cé­mies, et le Pul­mo­zyme, un mé­di­ca­ment contre la mu­co­vis­ci­dose.

Ces don­nées ont été trans­mises à JHL Bio­tech, une en­tre­prise phar­ma­ceu­tique spé­cia­li­sée dans la pro­duc­tion de bio­si­mi­laires (la ver­sion gé­né­rique des mé­di­ca­ments crée à par­tir de ma­té­riaux vi­vants). Fon­dée en 2012 par deux an­ciens de Ge­nen­tech, elle est do­mi­ci­liée à Taï­wan, mais la ma­jo­ri­té de sa pro­duc­tion se fait dans son usine de Wu­han, au centre de la Chine. Il s’agit par ailleurs de la plus grande uni­té de pro­duc­tion de mé­di­ca­ments bio­lo­giques d’Asie.

Pour fa­bri­quer des gé­né­riques

Le but évident de l’opé­ra­tion était de dis­po­ser de toutes les don­nées per­met­tant de co­pier ces mé­di­ca­ments phares. Car JHL Bio­tech tra­vaille sur le dé­ve­lop­pe­ment de bio­si­mi­laires pour l’Her­cep­tin, l’Avas­tin, le Ri­tuxan et le Pul­mo­zyme, afin d’ali­men­ter le gi­gan­tesque mar­ché de la san­té chi­nois. La so­cié­té a no­tam­ment conclu un ac­cord avec le fran­çais Sa­no­fi pour com­mer­cia­li­ser son bio­si­mi­laire du Ri­tuxan dans l’Em­pire du Mi­lieu.

De 2012 à 2017, Xanthe Lam a trans­mis ces in­for­ma­tions à son époux, qui tra­vaillait comme consul­tant pour JHL Bio­tech. A par­tir de 2014, Xanthe Lam a aus­si com­men­cé à trans­fé­rer des do­cu­ments à John Chan, qui ve­nait de se faire en­ga­ger par la même so­cié­té.

«Entre mai 2014 et no­vembre 2016, ils se par­laient presque chaque se­maine», dit la plainte amé­ri­caine. Dès l’été 2017, c’est James Quach, un ex-col­lègue chez Ge­nen­tech, qui est de­ve­nu son contact chez JHL. Xanthe Lam lui a no­tam­ment per­mis de se ser­vir de son or­di­na­teur de tra­vail pour té­lé­char­ger des do­cu­ments confi­den­tiels is­sus d’une base de don­nées in­terne.

Com­bler le re­tard tech­no­lo­gique

Ce cas n’est que le der­nier exemple de l’ap­pa­reil d’es­pion­nage in­dus­triel mis en place par Pé­kin. «La Chine ac­cuse un lourd re­tard tech­no­lo­gique et a peu de moyens à in­ves­tir dans la re­cherche et le dé­ve­lop­pe­ment, note Alain Chouet, un an­cien chef du ren­sei­gne­ment au­près des ser­vices se­crets fran­çais. Ses di­ri­geants ont donc mi­sé sur des rac­cour­cis dans l’ac­qui­si­tion du sa­voir.»

Pour sa­voir quelles in­dus­tries la Chine cible en prio­ri­té, il suf­fit de se ré­fé­rer à ses plans quin­quen­naux. Ce­lui in­ti­tu­lé «Made in Chi­na 2025», dé­voi­lé en 2015, ap­pelle le pays à de­ve­nir un lea­der en ma­tière de se­mi­con­duc­teurs, de ro­bo­tique, de voi­tures élec­triques et de mé­di­ca­ments bio­lo­giques.

«La mé­thode la plus sou­vent uti­li­sée consiste à co­op­ter un em­ployé ou un sous-trai­tant de la firme vi­sée et de le convaincre de vo­ler des do­cu­ments à son em­ployeur», dé­taille Ma­ra Hvistendahl, une ex­perte des opé­ra­tions d’es­pion­nage chi­noises. Il s’agit en gé­né­ral d’un sa­la­rié d’ori­gine chi­noise qui s’ap­prête à prendre sa re­traite ou à chan­ger de poste.

«Par­fois, on leur pro­pose un sé­jour tous frais payés en Chine pour don­ner une confé­rence et, sur place, on leur ex­trait des in­for­ma­tions», pré­cise-t-elle. Dé­but oc­tobre, les EtatsU­nis ont an­non­cé avoir ar­rê­té en Bel­gique et ex­tra­dé Xu Yan­jun, un membre des ser­vices de ren­sei­gne­ment chi­nois qui a cher­ché à re­cru­ter des em­ployés de plu­sieurs firmes spé­cia­li­sées dans l’aé­ro­nau­tique, dont GE Avia­tion, en les in­vi­tant à ef­fec­tuer une pré­sen­ta­tion aca­dé­mique en Chine.

Il y a deux ans, le taï­wa­nais UMC et le chi­nois Fu­jian Jin­hua In­te­gra­ted Cir­cuit ont me­né une opé­ra­tion conjointe pour re­cru­ter des in­gé­nieurs chez Mi­cron Tech­no­lo­gy, un fa­bri­cant amé­ri­cain de mi­cro­puces in­for­ma­tiques. Ils leur ont pro­mis des pro­mo­tions s’ils em­por­taient avec eux des in­for­ma­tions confi­den­tielles. Ce­la leur a per­mis de mettre la main sur plus de 900 fi­chiers conte­nant des se­crets de fa­bri­ca­tion.

Par­fois, ces re­la­tions sont en­tre­te­nues sur des dé­cen­nies. Chi Mak, un Chi­nois na­tu­ra­li­sé amé­ri­cain, a tra­vaillé du­rant plus de vingt ans pour Po­wer Pa­ra­gon, une en­tre­prise d’ar­me­ment. «Il était ami avec le di­rec­teur de la firme, ils fai­saient des pique-niques en fa­mille, re­late Ed­ward Roche, qui a pu­blié plu­sieurs ou­vrages sur l’es­pion­nage in­dus­triel. Or du­rant toutes ces an­nées, il oeu­vrait pour le compte des ser­vices de ren­sei­gne­ment chi­nois.» Il s’est fait prendre en 2004, lors­qu’il a cher­ché à ex­fil­trer vers la Chine trois CD-Rom conte­nant des in­for­ma­tions sur un nou­veau sys­tème de pro­pul­sion si­len­cieuse pour sous-ma­rins. La Toile, ter­rain de pré­di­lec­tion

Mais ces opé­ra­tions d’es­pion­nage se dé­roulent tou­jours plus sou­vent sur la Toile. «L’ar­mée chi­noise pos­sède plu­sieurs uni­tés spé­cia­li­sées dans ce do­maine», note Ma­ra Hvistendahl. Fin oc­tobre, les EtatsU­nis ont in­cul­pé deux membres des ren­sei­gne­ments chi­nois, ain­si que leur équipe de ha­ckers, pour avoir me­né des in­tru­sions au­près du groupe aé­ro­nau­tique Sa­fran et de plu­sieurs sous-trai­tants amé­ri­cains entre 2010 et 2015.

Ils ont in­fec­té les or­di­na­teurs des em­ployés avec des vi­rus, afin de vo­ler les plans d’un nou­veau tur­bo­réac­teur dé­ve­lop­pé par le groupe fran­çais en col­la­bo­ra­tion avec GE. Il équipe no­tam­ment le nou­vel avion de ligne C919 dé­ve­lop­pé par la firme chi­noise CO­MAC.

L’in­ter­net sert aus­si à re­cru­ter des taupes. Les es­pions «re­coupent dif­fé­rentes in­for­ma­tions sur les ré­seaux so­ciaux, en par­ti­cu­lier Lin­kedIn, pour dé­ce­ler les pro­fils sus­cep­tibles de ré­vé­ler des in­for­ma­tions stra­té­giques sur les en­tre­prises ou mi­lieux aca­dé­miques où ils tra­vaillent», dit Alain Mer­moud, pré­sident de Swis­sin­tell.org, une as­so­cia­tion suisse de pro­fes­sion­nels de l’in­tel­li­gence éco­no­mique.

Leur cible pré­fé­rée? «Le cadre frus­tré qui vit en désac­cord, voire en conflit, avec son em­ployeur.» Les Etats-Unis, l’Al­le­magne et la Grande-Bre­tagne ont tous iden­ti­fié des ten­ta­tives de re­cru­te­ment sur Lin­kedIn me­nées par des agents chi­nois. De même que la Suisse: dans son rap­port 2018, le Ser­vice de ren­sei­gne­ment de la Con­fé­dé­ra­tion (SRC) constate «une ac­ti­vi­té ac­crue des groupes de ha­ckers chi­nois à l’en­contre d’in­té­rêts suisses». Sont vi­sées les en­tre­prises ex­por­ta­trices et les or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales sié­geant en Suisse.

«La mé­thode la plus sou­vent uti­li­sée consiste à co­op­ter un em­ployé ou un sous-trai­tant de la firme vi­sée et de le convaincre de vo­ler des do­cu­ments à son em­ployeur»

MA­RA HVISTENDAHL, UNE EX­PERTE DES OPÉ­RA­TIONS D’ES­PION­NAGE CHI­NOISES

(JHL BIO­TECH)

L’usine chi­noise de JHL Bio­tech, groupe taï­wa­nais fon­dé en 2012, est la plus grande uni­té de pro­duc­tion de mé­di­ca­ments bio­lo­giques d’Asie.

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