Le pa­pable qui ne veut pas faire de po­li­tique

Dans la course à la suc­ces­sion de Do­ris Leu­thard, Pe­ter Heg­glin est l'un des deux can­di­dats qui de­vraient fi­gu­rer sur le ti­cket du PDC. Il a été un grand ar­gen­tier so­lide à Zoug, avant de se mon­trer très dis­cret au Con­seil des Etats

Le Temps - - SUISSE - MI­CHEL GUILLAUME, BERNE @mf­guillaume

C’est un étrange pa­ra­doxe: au­tant Pe­ter Heg­glin pa­raît dis­cret, ré­ser­vé et fuyant les feux de la rampe, au­tant il est dé­ter­mi­né à re­pré­sen­ter la Suisse cen­trale au Con­seil fé­dé­ral. Il est même le pre­mier can­di­dat à avoir créé spé­ci­fi­que­ment un site in­ter­net pour y faire sa pro­mo­tion. On l’y dé­couvre aus­si sou­riant que se­rein, prêt à jouer tous les atouts qu’il s’at­tri­bue: «la com­pé­tence, l’en­ga­ge­ment, l’ex­pé­rience et la cré­di­bi­li­té». Mais cet homme am­bi­tieux est-il à la hau­teur de son dé­fi? Il a pei­né à convaincre lors d’une pre­mière séance pu­blique le 1er oc­tobre der­nier à Berne. Et de nom­breux mé­dias ont raillé ses com­pé­tences lin­guis­tiques la­cu­naires.

Iro­nie de l’his­toire: en 2018, il vise le Con­seil fé­dé­ral, alors qu’il avait pro­mis à sa femme en l’épou­sant de ne ja­mais faire de po­li­tique! Après avoir sui­vi l’école d’agri­cul­ture de Mar­ce­lin (VD), ce pay­san bio vou­lait se consa­crer en­tiè­re­ment à son ex­ploi­ta­tion de 10 hec­tares, sur la­quelle il pro­dui­sait du lait et de la viande. Mais, très vite, il s’aper­çoit qu’il doit s’en­ga­ger pour une plus grande marge de ma­noeuvre en­tre­pre­neu­riale et une baisse de la charge ad­mi­nis­tra­tive: «Je ne pou­vais pas me conten­ter de faire le poing dans ma poche.»

Pe­ter Heg­glin est quel­qu’un qui garde tou­jours les pieds sur terre. Il avance grâce à des so­lu­tions prag­ma­tiques, qu’il a éprou­vées à l’écoute des autres

Dès 1990, il entre ain­si au Grand Con­seil zou­gois et y de­vient chef du groupe PDC. Après avoir mi­ra­cu­leu­se­ment sur­vé­cu lors du drame de la tue­rie au par­le­ment en sep­tembre 2001, qui fait 14 vic­times, en se ter­rant sous une table, il ac­cède au Con­seil d’Etat du pre­mier coup. Comme au­cun des an­ciens ma­gis­trats ne veut re­prendre les fi­nances – qui à l’époque sont mal en point –, il se re­trouve pa­ra­chu­té à cette di­rec­tion. Il sou­rit à l’évo­ca­tion de ses dé­buts d’homme d’exé­cu­tif. «Un pay­san aux fi­nances? Tout le monde a pen­sé que ce­la n’irait ja­mais.» C’est ou­blier que Pe­ter Heg­glin ha­bite Men­zin­gen, la com­mune la plus pauvre du can­ton le plus riche de Suisse, et qu’il n’est pas homme à di­la­pi­der l’ar­gent pu­blic. «J’avais de bonnes connais­sances en comp­ta­bi­li­té et ce­la s’est très bien pas­sé.»

Il abaisse cinq fois les im­pôts

Du­rant sa pé­riode de grand ar­gen­tier, il adopte une stra­té­gie fis­cale des­ti­née à at­ti­rer de nou­velles en­tre­prises. «J’ai abais­sé cinq fois les im­pôts, pour les fa­milles comme pour les en­tre­prises.» Do­pées par une bonne con­jonc­ture et l’ar­gent re­dis­tri­bué de la BNS, les fi­nances can­to­nales re­trouvent une san­té écla­tante. Le ca­pi­tal propre du can­ton passe de 195 mil­lions à 1,2 mil­liard de francs.

«Pe­ter Heg­glin est quel­qu’un qui garde tou­jours les pieds sur terre. Il avance grâce à des so­lu­tions prag­ma­tiques, qu’il a éprou­vées à l’écoute des autres», dit de lui le di­rec­teur de l’Union suisse des pay­sans, Jacques Bour­geois, qui l’a cô­toyé non seule­ment au par­le­ment, mais aus­si au sein de la faî­tière des agri­cul­teurs, dont le Zou­gois a été vice-pré­sident de 1996 à 2002. Il avance au pas du mon­ta­gnard, lent mais sou­te­nu. Il af­fec­tionne d’ailleurs les longues ran­don­nées. Cette an­née, il par­court – par étapes – le che­min des crêtes du Ju­ra. Par­ti du can­ton de Zu­rich, il est par­ve­nu le 9 oc­tobre der­nier au Chas­se­ral.

En 2015, Pe­ter Heg­glin fait ses adieux au Con­seil d’Etat pour s’as­seoir dans un siège du sé­nat à Berne. Il y reste dis­cret, confor­tant sa ré­pu­ta­tion de po­li­ti­cien mo­no­thé­ma­tique ne se pas­sion­nant que pour la po­li­tique fi­nan­cière. Il y fait une pe­tite di­zaine d’in­ter­ven­tions, dont une ma­jo­ri­té touchent ce do­maine, sauf peut-être la plus spec­ta­cu­laire: dé­viant de la ligne du par­ti, il pro­pose d’instaurer un âge de la re­traite de ré­fé­rence en le liant à l’es­pé­rance de vie moyenne. De 65 ans, cet âge se­rait pro­gres­si­ve­ment adap­té pour évi­ter qu’il ne fasse un trop grand bond au mo­ment du pas­sage à ce sys­tème. «Il y va du contrat entre les gé­né­ra­tions. Il est in­juste de faire por­ter la ré­vi­sion de l’AVS par les jeunes gé­né­ra­tions», dit-il.

«Je suis un po­li­ti­cien ty­pique de centre droit, ac­cor­dant le plus pos­sible de li­ber­tés aux en­tre­prises», dé­clare-t-il à la NZZ am Sonn­tag le jour où il y an­nonce sa can­di­da­ture au Con­seil fé­dé­ral. Pour­tant, le clas­se­ment des par­le­men­taires au­quel pro­cède l’ins­ti­tut So­to­mo ne confirme par cette af­fir­ma­tion. Bien au contraire! Lors du clas­se­ment re­la­tif à l’an­née 2017, Pe­ter Heg­glin y fi­gure à gauche du centre (-1,3), soit plus à gauche que Vio­la Am­herd (-1,1).

Les trois autres can­di­dates du PDC:

In­ter­ro­gé sur quelques thèmes d’ac­tua­li­té, Pe­ter Heg­glin se montre pru­dent: il ne s’op­pose pas à des ac­cords de libre-échange, que ce soit avec les pays d’Amé­rique la­tine du Mer­co­sur ou avec les Etats-Unis. «Il faut né­go­cier et en­suite éva­luer les ré­sul­tats», dit ce­lui qui est aus­si pré­sident de l’in­ter­pro­fes­sion du lait. «Mais il faut te­nir compte des exi­gences des consom­ma­teurs, qui ne veulent plus de pro­duits OGM.»

Sur les re­la­tions avec l’UE, il est par­ti­san d’une at­ti­tude ferme de la Suisse. Il dit oui à l’oc­troi d’un nou­veau cré­dit de 1,3 mil­liard au titre de la co­hé­sion, mais à condi­tion que l’UE conti­nue à ac­cor­der l’équi­va­lence bour­sière à la Suisse. Il est prêt à sou­te­nir un fu­tur ac­cord ins­ti­tu­tion­nel, mais sans la re­prise de la di­rec­tive ci­toyenne et sans le nou­veau sys­tème qui obli­ge­rait la Suisse à payer pour les fron­ta­liers au chô­mage.

Pe­ter Heg­glin a beau avoir l’air d’un po­li­ti­cien de la vieille école, il a adop­té les ou­tils de la nu­mé­ri­sa­tion. «Ne vous mo­quez pas des pay­sans. De­puis vingt ans dans l’agri­cul­ture, chaque nais­sance de veau doit être sai­sie en ligne dans une banque de don­nées de l’ad­mi­nis­tra­tion fé­dé­rale. D’autres branches ne peuvent pas en dire au­tant», re­marque-t-il. De son cô­té, il com­merce beau­coup sur le por­tail du site Ri­car­do.ch. «J’y ai dé­jà ven­du un ré­ser­voir d’eau pour le chauf­fage, par exemple.»

Il faut donc suivre le pro­grès tech­no­lo­gique: «Etre par­ti­san du sta­tu quo, c’est re­cu­ler», conclut-il.

«Pe­ter Heg­glin est quel­qu’un qui garde tou­jours les pieds sur terre» JACQUES BOUR­GEOIS, DI­REC­TEUR DE L’USP

Pe­ter Heg­glin: «Je suis un po­li­ti­cien ty­pique de centre droit, ac­cor­dant le plus pos­sible de li­ber­tés aux en­tre­prises.»

(BÉA­TRICE DEVÈNES POUR LE TEMPS)

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