Dans l’Ain, le mys­tère des bé­bés sans mains

Huit cas d’en­fants nés avec des mal­for­ma­tions ont été en­re­gis­trés au­tour de la com­mune de Druillat, sus­ci­tant de vives in­quié­tudes. Une en­quête épi­dé­mio­lo­gique de­vra dé­ter­mi­ner si les pes­ti­cides en sont la cause

Le Temps - - ECLAIRAGE - CHRIS­TIAN LE­COMTE

Le dé­cor est cham­pêtre, «fi­gé dans l’étang» dit-on ici, en cette Dombes ma­ré­ca­geuse. Pay­sage im­muable, à une heure de route de Ge­nève: des clo­chers d’église, des prés, des cours de ferme et les pre­mières éten­dues d’eau en al­lant vers SaintNi­zier-le-Dé­sert (Ain). Vil­lage qui res­semble aux autres tra­ver­sés pré­cé­dem­ment, à une dif­fé­rence: ma­dame la maire ac­cepte de re­ce­voir le jour­na­liste qui ce ma­tin-là toque à sa porte.

Plus tôt, à Druillat, de­puis la fe­nêtre du bâ­ti­ment com­mu­nal, une se­cré­taire avait fait sa­voir que le maire n’avait rien à dire et «que les gens en [avaient] marre de ces té­lé­vi­sions de Pa­ris fil­mant à 7h le ma­tin la bou­lan­ge­rie et les arbres». Fran­çoise Ber­nillon, elle, est ra­vie de re­ce­voir la presse. «Vous êtes le pre­mier à ve­nir alors que nous avons sur la com­mune deux en­fants nés avec des mal­for­ma­tions sur les huit ré­per­to­riés alen­tour», dit-elle.

Ma­dame la maire, 78 ans, an­cienne pro­fes­seure de ly­cée à Saint-Etienne, est une per­sonne au vi­sage doux et à la pa­role bien­veillante. Elle connaît bien en­ten­du Mé­la­nie, «une fille du pays», la ma­man de Ryan, 8 ans, né sans main droite. Elle ra­conte: «Quand on a com­men­cé à par­ler de l’af­faire en oc­tobre, Mé­la­nie a ac­cep­té de té­moi­gner, on l’a beau­coup vue à la té­lé et dans les jour­naux. Elle et son ma­ri veulent sa­voir pour­quoi leur en­fant, comme les sept autres, ont ces mal­for­ma­tions, quelles en sont les rai­sons.»

Elle pour­suit: «Mé­la­nie a écou­té ce qui se dit, les pes­ti­cides uti­li­sés dans les cultures qui se­raient mis en cause. Mais elle est em­ployée de mai­rie dans une autre com­mune et le maire est agri­cul­teur, ça de­vient dé­li­cat pour elle. Je crois que ces fa­milles ont été un peu dé­pas­sées; il faut les com­prendre, ce sont des gens or­di­naires, qui ont une vie hon­nête, il faut main­te­nant les lais­ser tran­quilles.» On ne les dé­ran­ge­ra pas.

Saint-Ni­zier-le-Dé­sert, 936 ha­bi­tants, un ca­fé-épi­ce­rie qui ne ferme pas en dé­pit de la pres­sion des grandes en­seignes et une école ma­ter­nelle qui elle aus­si ré­siste. On y re­trouve à mi­di des mères de fa­mille avec pous­sette qui connaissent bien Ryan, «ga­min qui vit comme les autres, il fait du quad et il est bon à l’école». Les dames parlent aus­si de Dy­lan, 16 ans, une main en moins aus­si, «un ado nor­mal». Une ma­man: «Ces gosses vi­vaient tran­quille­ment mais, tout à coup, on ne parle plus que de leur main qui manque, ça doit les per­tur­ber. Moi, j’ai deux en­fants, on vou­lait un troi­sième mais on ne le fe­ra pas à cause de cette his­toire.»

Etrange af­faire qui le ma­tin fait par­ler sur la place de l’église et le soir au jour­nal de 20h. En juillet, le Re­me­ra, ba­sé à Lyon, l’un des six re­gistres des mal­for­ma­tions congé­ni­tales de France, ré­vèle que huit bé­bés sont nés ces der­nières an­nées sans bras ou sans mains dans un pé­ri­mètre res­treint (20 km) au­tour de Druillat. Deux autres groupes ont été ob­ser­vés en Loire-At­lan­tique (trois en­fants entre 2007 et 2008) et en Bre­tagne (quatre en­fants entre 2011 et 2013). Ces mal­for­ma­tions ou agé­né­sies trans­verses du membre su­pé­rieur ont une pré­va­lence de 1,7 cas sur 10000 naissances par an. On dé­nombre 150 cas en France chaque an­née, se­lon San­té pu­blique France (SPF), qui ne sont pas for­cé­ment sus­pects.

«Ce­la le de­vient lors­qu’il s’agit de clus­ters, des cas grou­pés dans un temps et un lieu don­nés, comme dans l’Ain», pré­cise Em­ma­nuelle Amar, qui di­rige le Re­me­ra, une struc­ture qui agit comme un lan­ceur d’alerte, ce qui ne plaît pas en haut lieu. Au point que la res­pon­sable a été vi­sée par une pro­cé­dure de li­cen­cie­ment comme cinq de ses col­lègues, dé­ci­sion sus­pen­due le 29 oc­tobre der­nier. Il existe un pro­fond désac­cord entre le Re­me­ra et San­té pu­blique France. Dans un pre­mier temps, SPF a conclu à un ex­cès de cas en Loire-At­lan­tique et en Bre­tagne mais pas dans l’Ain, où il s’agi­rait «d’un fait du ha­sard». Ce qui a in­di­gné Em­ma­nuelle Amar. «Ma­noeuvre des au­to­ri­tés»

SPF a été en­suite désa­vouée par le gou­ver­ne­ment. De­vant le bat­tage mé­dia­tique et l’émo­tion de l’opi­nion, ce­lui-ci a de­man­dé de nou­velles in­ves­ti­ga­tions. Agnès Bu­zyn, la mi­nistre de la San­té, a in­di­qué que la pre­mière par­tie de l’en­quête se­ra connue le 31 jan­vier 2019. Les dos­siers se­ront étu­diés, le dé­rou­le­ment des gros­sesses dé­cor­ti­qué, tra­vail fas­ti­dieux puis­qu’il faut re­ve­nir jus­qu’à quinze ans en ar­rière. D’au­tant plus que SPF a an­non­cé le 30 oc­tobre dix cas sup­plé­men­taires dans l’Ain, sans tou­te­fois pré­ci­ser leur na­ture et leur lo­ca­li­sa­tion.

Em­ma­nuelle Amar confie au Temps: «Ce­la res­semble à une ma­noeuvre. Les au­to­ri­tés tentent de dé­dra­ma­ti­ser en di­luant nos cas avé­rés dans ces vrais faux cas, pour les ba­na­li­ser.»Ca­co­pho­nie donc qui af­flige les po­pu­la­tions et les fa­milles tou­chées. L’en­quête épi­dé­mio­lo­gique n’a four­ni au­cune ex­pli­ca­tion mé­di­cale à cette concen­tra­tion de nou­veau-nés mal for­més au­tour de Druillat. Em­ma­nuelle Amar dé­ve­loppe: «Les mères ont été in­ter­ro­gées avec un ques­tion­naire très pous­sé sur leurs ha­bi­tudes de vie et ont été éli­mi­nés des fac­teurs ali­men­taires, com­por­te­men­taux, mé­di­ca­men­teux, gé­né­tiques. Au fi­nal, le seul point com­mun est que les ma­mans vivent en zone ru­rale, près de champs de maïs, de blé et de tour­ne­sol. On ne vise per­sonne, on dit que c’est le plus pe­tit dé­no­mi­na­teur com­mun.»

Yan­nick Ja­dot, élu d’Eu­rope Eco­lo­gie – Les Verts parle de scan­dale et dé­nonce à la fois une ges­tion dé­sas­treuse et une omer­ta. «On ne fait ja­mais d’études épi­dé­mio­lo­giques au­tour des in­ci­né­ra­teurs, au­tour des cen­trales nu­cléaires, idem sur les pes­ti­cides», a-t-il dé­cla­ré. La dé­pu­tée eu­ro­péenne Mi­chèle Ri­va­si, an­cienne di­rec­trice de Green­peace France, s’en prend, elle, au manque de moyens: «Les six re­gistres de mal­for­ma­tions congé­ni­tales ne couvrent que 19% des dé­par­te­ments. Je rentre de Bre­tagne où j’ai ren­du vi­site à des fa­milles. Il faut ap­por­ter des ré­ponses car ces mères culpa­bi­lisent, elles disent que c’est leur faute si leur en­fant a des doigts ou une main en moins.» Elle pour­suit: «Une jeune ma­man qui est mé­de­cin m’a ra­con­té que, dans une salle d’at­tente chez une pé­diatre, elle a vu un bé­bé à qui il man­quait une main, comme à son propre bé­bé. Elle était désem­pa­rée. Elle ne sa­vait pas et ne sait tou­jours pas vers qui se tour­ner.»

Pu­blié en 2013, un rap­port de l’In­serm sur les liens réels entre pes­ti­cides et san­té a conclu sans dé­tour que «les ex­po­si­tions aux pes­ti­cides in­ter­ve­nant au cours de la pé­riode pré­na­tale et pé­ri­na­tale semblent être par­ti­cu­liè­re­ment à risque pour le dé­ve­lop­pe­ment de l’en­fant».En 2015, 18000 cher­cheurs de la Fé­dé­ra­tion in­ter­na­tio­nale de gy­né­co­lo­gie et d’obs­té­trique s’in­quié­taient de la hausse des mal­for­ma­tions congé­ni­tales is­sues de l’ex­po­si­tion à des subs­tances per­tur­bant le bon dé­ve­lop­pe­ment du foe­tus. Fran­çoise Ber­nillon es­time que, dans sa com­mune, il n’y a pas plus de re­cours aux pes­ti­cides qu’ailleurs. «Mais nous avons plus de ter­rains mis en culture parce que les éle­veurs lai­tiers mettent un à un la clé sous la porte. Chez nous, deux viennent d’ar­rê­ter les vaches.»

Un culti­va­teur ren­con­tré à La Ruaz, un ha­meau, ad­met qu’il uti­lise des pes­ti­cides «comme tout le monde». «Il y a moins de can­cers à la cam­pagne qu’en ville, sou­tient-il. Le 25 oc­tobre, on a fait une soi­rée dé­pi­lage de maïs à la ferme comme au­tre­fois et per­sonne n’est mort.» Gé­rard Boi­non, un agri­cul­teur à la re­traite de Saint-Tri­vier, près de Druillat, juge, lui, les pes­ti­cides dan­ge­reux. En 1984, il a été em­poi­son­né par un in­sec­ti­cide qu’il ma­ni­pu­lait. Il a été vic­time d’un oe­dème de Quincke et de di­verses autres pa­tho­lo­gies. Il a souf­fert aus­si de sté­ri­li­té. Il s’est en­suite re­con­ver­ti dans le bio, un pion­nier en quelque sorte. Il ra­conte poé­ti­que­ment: «J’ai uti­li­sé des couples de mé­sanges bleues, trois à l’hec­tare, pour éli­mi­ner les in­sectes nui­sibles. Elles étaient mes col­lègues de bou­lot.»

Mé­de­cin in­tri­gué

Le pro­fes­seur Da­vid Baud, obs­té­tri­cien au CHUV, confirme qu’il est dif­fi­cile d’iden­ti­fier les causes des mal­for­ma­tions congé­ni­tales: «En Suisse, le pour­cen­tage de ces mal­for­ma­tions est de 3%, dont 1% sont sé­vères. Dans 70% des cas, on ne connaît pas les causes. A 25%, elles sont d’ordre gé­né­tique, à 2% par suite d’in­fec­tions du­rant la gros­sesse, 2% en­globent drogue, al­cool, mé­di­ca­ments, ra­dia­tions et pes­ti­cides, 1% des ac­ci­dents trau­ma­tiques et des ma­la­dies du type dia­bète.»Il se dit in­tri­gué par le fait que les mal­for­ma­tions des en­fants de l’Ain n’aient pas été ob­ser­vées in ute­ro. Les pa­rents qui ont té­moi­gné ont en ef­fet confié que l’ab­sence de main ou d’avant-bras avait été consta­tée à la nais­sance. «S’agit-il d’un manque de ma­té­riel ou de per­son­nel ou d’un dé­fi­cit dans la for­ma­tion à l’écho­gra­phie?» in­ter­roge le pra­ti­cien.

Sol­li­ci­té, le centre hos­pi­ta­lier de Bourg-en-Bresse at­teste qu’il pos­sède des équi­pe­ments obs­té­triques à la pointe de la tech­no­lo­gie ain­si qu’un pôle mère-en­fant ou­vert il y a à peine cinq ans. Reste la très sen­sible ques­tion des dé­serts mé­di­caux qui se pose dans les ré­gions fran­çaises et n’épargnent pas l’Ain. Ro­bert La­combe, pré­sident de l’ordre des mé­de­cins dans ce dé­par­te­ment, in­dique: «Nous avions 385 mé­de­cins en 2007 et pré­ci­sé­ment 386 en 2018. Du­rant ce laps de temps, la po­pu­la­tion a crû de 150000 ha­bi­tants.»

«J’ai deux en­fants, on en vou­lait un autre mais on ne le fe­ra pas à cause de cette his­toire»

UNE HA­BI­TANTE DE LA RÉ­GION

(ALINE BU­REAU POUR LE TEMPS)

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