Il est temps de ré­ha­bi­li­ter la glo­ba­li­sa­tion

Le Temps - - ECONOMIE - STÉ­PHANE GARELLI PRO­FES­SEUR ÉMÉ­RITE, IMD ET UNI­VER­SI­TÉ DE LAU­SANNE

Après trente ans d'ou­ver­ture des mar­chés, la glo­ba­li­sa­tion n'a plus la cote. Elle est par­tout cri­ti­quée, de l'ex­trême gauche à l'ex­trême droite. L'ar­ri­vée au pou­voir de pré­si­dents po­pu­listes, comme ré­cem­ment au Bré­sil, ne fait qu'ac­cen­tuer cette ten­dance. Lors de la der­nière réu­nion des Na­tions unies, le pré­sident Trump a dé­cla­ré: «Nous re­je­tons l'idéo­lo­gie de la glo­ba­li­sa­tion et adhé­rons dé­sor­mais à la doc­trine du pa­trio­tisme.»

La glo­ba­li­sa­tion n'est pas une idéo­lo­gie, il n'y a pas de par­ti de la glo­ba­li­sa­tion. Le na­tio­na­lisme éco­no­mique en est une. Il fait son fonds de com­merce du re­jet des élites et de la mon­dia­li­sa­tion source de tous les pro­blèmes: dé­fi­cits com­mer­ciaux, chô­mage, in­éga­li­tés de re­ve­nus et im­mi­gra­tion. En somme, c'est tou­jours la faute des autres, de l'in­ter­na­tio­nal, de l'Eu­rope ou de la Chine: tout le monde com­plo­te­rait contre tout le monde.

La glo­ba­li­sa­tion n'est pas un sys­tème de lais­ser-faire, mais un es­pace de li­ber­té qui a ses règles et qui per­met de sur­mon­ter les bar­rières na­tio­nales. Elle est un fac­teur de paix. Ce­lui d'en face a plus de va­leur vi­vant que mort. Si elle de­vait avoir un ob­jec­tif, ce se­rait ce­lui ex­pri­mé par Vic­tor Hu­go au Con­grès de la paix en 1849: «Un jour vien­dra où il n'y au­ra plus d'autres champs de ba­taille que les mar­chés s'ou­vrant au com­merce et les es­prits s'ou­vrant aux idées.»

Et ce­la marche. Ces vingt der­nières an­nées, la glo­ba­li­sa­tion a per­mis de ré­duire de moi­tié la po­pu­la­tion mon­diale qui vit dans une ex­trême pau­vre­té. Une grande par­tie de nos biens de consom­ma­tion cou­rants qui sont à un prix abor­dable sont le ré­sul­tat de l'éco­no­mie glo­bale. Si un iP­hone était pro­duit en­tiè­re­ment aux Etats-Unis, son prix se­rait de plus de 2000 dol­lars. Très sou­vent, au contraire, les pro­duits chers sont nés dans une éco­no­mie lo­cale et ex­ces­si­ve­ment pro­té­gée, même si c'est pour des rai­sons so­ciales com­pré­hen­sibles.

Les ré­gimes po­pu­listes sous-es­timent com­plè­te­ment à quel point l'éco­no­mie glo­bale fait par­tie de notre quo­ti­dien. 42% des ex­por­ta­tions chi­noises sont di­rec­te­ment liées à des en­tre­prises amé­ri­caines. En vingt ans, le com­merce in­tra-eu­ro­péen a qua­dru­plé. 44% du com­merce bri­tan­nique se fait avec l'Eu­rope. Le psy­cho­drame du Brexit montre à quel point il est dif­fi­cile de dé­mê­ler les ac­cords éco­no­miques pas­sés. Les so­lu­tions du genre «il n'y a qu'à» ne fonc­tionnent pas et dupent la po­pu­la­tion.

Il ne faut pas non plus faire de l'an­gé­lisme: au­cun sys­tème n'est par­fait. Les chefs d'en­tre­prise glo­bale ont été trop sou­vent mal­adroits et ar­ro­gants. Ils ont par­fois abu­sé des dé­lo­ca­li­sa­tions et des me­naces sur les sa­laires. Ils ont trop long­temps mé­con­nu l'im­por­tance du dé­ve­lop­pe­ment du­rable, de l'éthique et de la trans­pa­rence. Ils ont confon­du la pers­pec­tive de conduire une en­tre­prise mon­diale avec celle de gé­rer une en­tre­prise apa­tride. Pour­tant, toutes les en­tre­prises ont be­soin d'un pays d'ori­gine comme tous les grands arbres ont be­soin de grandes ra­cines.

Les ac­teurs de l'éco­no­mie glo­bale ont sur­tout sous-es­ti­mé que la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion vit au quo­ti­dien dans un en­vi­ron­ne­ment très lo­cal. Les po­pu­listes, eux, l'ont com­pris. Néan­moins, l'an­cien pré­sident d'une grande so­cié­té mul­ti­na­tio­nale de l'Arc lé­ma­nique me di­sait re­ce­voir ré­gu­liè­re­ment les po­li­ti­ciens lo­caux pour leur ex­pli­quer la po­li­tique de l'en­tre­prise. Il me di­sait aus­si avoir pro­ba­ble­ment payé pour toutes les cloches (d'églises) du can­ton.

L'éco­no­mie qu'elle soit glo­bale ou lo­cale est tou­jours sou­mise au pou­voir du po­li­tique. Quand ce­lui-ci dé­cide d'agir de ma­nière concer­tée, comme ce fut le cas pour la ré­gu­la­tion des banques ou la ré­forme de la fis­ca­li­té in­ter­na­tio­nale, les en­tre­prises réa­lisent leur fai­blesse et ne peuvent que s'exé­cu­ter.

C'est pour l'avoir ou­blié que la glo­ba­li­sa­tion a per­du son au­ra et a lais­sé le po­pu­lisme créer un lit d'illu­sions dans un nombre gran­dis­sant de pays. Bien sûr, ce­la chan­ge­ra. Au­jourd'hui en Grande-Bre­tagne, plus de la moi­tié de la po­pu­la­tion est op­po­sée au Brexit. Mais d'ici à ce que le dé­bat sur la glo­ba­li­sa­tion de­vienne moins po­lé­mique, beau­coup de dé­gâts au­ront été faits à l'éco­no­mie, au stan­dard de vie des peuples et peut-être même à la dé­mo­cra­tie.

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