Bo­ca-Ri­ver, Su­per­cla­si­co et grande pre­mière

Le Temps - - SPORT - LAURENT FAVRE @Lau­rentFavre

Bo­ca Ju­niors et Ri­ver Plate, les deux géants du foot­ball ar­gen­tin, s’af­frontent pour la pre­mière fois de leur his­toire en fi­nale de la Co­pa Li­ber­ta­dores. Du match al­ler sa­me­di au re­tour le 24 no­vembre, Bue­nos Aires et tout un pays vont s’ar­rê­ter de vivre

Ce n’est peut-être pas le plus chaud der­by d’Ar­gen­tine (le Cla­si­co ro­sa­ri­no entre Ro­sa­rio Cen­tral et Ne­wells Old Boys vaut pa­raît-il son pe­sant de pa­pe­li­tos), mais c’est sans doute le plus grand match au monde. Il faut avoir vu ça au moins une fois, Bo­ca-Ri­ver, si pos­sible à la Bom­bo­ne­ra, cet étrange stade plan­té dans le flanc du quar­tier por­tuaire de la Bo­ca, avec sa tri­bune la­té­rale comme une fa­çade d’im­meuble.

Le Su­per­cla­si­co de Bue­nos Aires est une ins­ti­tu­tion de­puis 1908. Deux fois l’an mi­ni­mum, les deux en­ne­mis in­times du foot­ball ar­gen­tin se dis­putent gloire et hon­neur. On laisse le maillot third au ves­tiaire et son âme sur le ter­rain. Une seule chose im­porte: battre «el ri­val de to­da la vi­da» (le ri­val d’une vie). Le théâtre sans cesse re­joué d’une ri­va­li­té éter­nelle.

Une ville en apnée

Le 248e Bo­ca Ju­niors-Ri­ver Plate pro­gram­mé sa­me­di à la Bom­bo­ne­ra est pour­tant unique. Pour la pre­mière fois, les deux équipes s’af­frontent en fi­nale de la Co­pa Li­ber­ta­dores, la plus im­por­tante com­pé­ti­tion la­ti­no-amé­ri­caine. Il fau­drait ima­gi­ner un Real-Bar­ça en fi­nale de la Ligue des cham­pions (in­édit) pour avoir un pe­tit avant­goût. Sauf que la Co­pa Li­ber­ta­dores se joue en matchs al­ler et re­tour. De­puis dix jours et jus­qu’au match re­tour le 24, la ville est en apnée. Les clubs ont re­çu 1800 de­mandes d’ac­cré­di­ta­tion en pro­ve­nance de 25 pays. Les billets se re­vendent 15 fois leur prix au mar­ché noir. «Ce­lui qui per­dra met­tra vingt ans à s’en re­mettre», a pro­nos­ti­qué le pré­sident de la Na­tion, Mauricio Macri.

En mai 2015, Bo­ca et Ri­ver s’étaient dé­jà af­fron­tés en Co­pa Li­ber­ta­dores, mais en hui­tièmes de fi­nale. Au match al­ler à la Bom­bo­ne­ra, quatre joueurs de Ri­ver avaient été as­per­gés de pro­duits chi­miques au re­tour des ves­tiaires, dans le tun­nel qui mène au ter­rain. Match ar­rê­té, dis­qua­li­fi­ca­tion de Bo­ca, qua­li­fi­ca­tion – puis vic­toire fi­nale – de Ri­ver. Le cli­mat de Bue­nos Aires est sou­vent hu­mide; là, la ville est une co­cotte sous pres­sion.

«L’Ar­gen­tine est un pays qui en­tre­tient une re­la­tion to­ta­le­ment exa­gé­rée avec le foot­ball», nous ex­pli­quait ce prin­temps l’an­cien at­ta­quant et en­traî­neur Jorge Val­da­no. «Des gens que je n’ai pas vus de­puis des an­nées me de­mandent des billets, même pour le match al­ler, comme si j’avais mes en­trées à la Bom­bo­ne­ra! s’étonne cette se­maine dans La Na­ción l’an­cien dé­fen­seur de Ri­ver Mar­tin De­mi­che­lis. Sur le groupe WhatsApp fa­mi­lial, il y a des cou­sins de Ri­ver et d’autres de Bo­ca. Il faut me­su­rer chaque pa­role parce que ça peut vite dé­gé­né­rer et fi­nir en dis­pute.» «Mil­lion­naires» et «Bou­seux»

Pour l’écri­vain et sup­por­ter (d’In­de­pen­diente) Eduar­do Sa­che­ri, «le foot­ball est la seule iden­ti­té stable en Ar­gen­tine». Et Bo­ca et Ri­ver la prin­ci­pale al­ter­na­tive. Une étude me­née en 2008 mon­trait que Bo­ca Ju­niors, qui s’au­to­pro­clame «La mi­tad mas uno» (la moi­tié plus un), est sup­por­té par 40% de la po­pu­la­tion ar­gen­tine; Ri­ver 30 à 33%. «Quand on dis­cute avec quel­qu’un, il ne faut pas plus de cinq mi­nutes pour lui de­man­der s’il est de Ri­ver ou de Bo­ca, sou­rit l’an­cien bu­teur suis­so-ar­gen­tin Nes­tor Su­biat. Sou­vent, un simple geste de la main suf­fit: un trait oblique, c’est Ri­ver, un trait ho­ri­zon­tal Bo­ca.»

Trait oblique pour la dia­go­nale rouge de Ri­ver, trait ho­ri­zon­tal pour le ban­deau jaune de Bo­ca. Les cou­leurs de la ville de Gênes pour l’un, d’un na­vire mar­chand sué­dois pour l’autre. Ri­ver Plate doit son nom à une ins­crip­tion sur des contai­ners, Bo­ca Ju­niors l’un de ses sur­noms («Xe­neizes», les Gê­nois) au dia­lecte li­gu­rien.

Ils sont donc frères, ces Ro­mu­lus et Re­mus ver­sion por­tègne. Tous deux nés dans le quar­tier de la Bo­ca, à l’em­bou­chure du Rio de la Pla­ta. Lorsque Ri­ver dé­mé­nage en 1938 pour le quar­tier plus cos­su de Nuñez, il a dé­jà hé­ri­té du sur­nom de «Millo­na­rios» (at­tri­bué après un trans­fert très coû­teux). Ce­lui de Bo­ca res­te­ra les «Bos­te­ros», les Bou­seux.

Les deux clubs les plus ti­trés du pays

En­semble, ils vont écrire les plus belles pages du foot­ball ar­gen­tin et se par­ta­ger as­sez équi­ta­ble­ment les titres na­tio­naux (45 pour Bo­ca, 47 pour Ri­ver), les tro­phées in­ter­na­tio­naux (22 pour Bo­ca, 16 pour Ri­ver) et même les Su­per­cla­si­cos (88 vic­toires de Bo­ca, 81 de Ri­ver, 78 nuls). Même le titre mon­dial de l’Ar­gen­tine de 1978 est net­te­ment ce­lui de Ri­ver (cinq joueurs dans la sé­lec­tion, dont le ca­pi­taine Pas­sa­rel­la) et ce­lui de 1986 clai­re­ment ce­lui de Ma­ra­do­na, donc de Bo­ca.

Les deux clubs re­crutent des hin­chas (sup­por­ters) dans toutes les classes so­ciales mais ces vingt der­nières an­nées, le cli­ché qui op­pose Millo­na­rios et Bos­te­ros a re­pris des cou­leurs. Les jeunes ta­lents sor­tis du se­mille­ro de Ri­ver sont sou­vent des fils de la classe moyenne (Cres­po, Ai­mar, Sa­vio­la, d’Ales­san­dro, Al­mey­da). Ceux qui font se le­ver la Bom­bo­ne­ra sont d’ex­trac­tion beau­coup plus mo­destes (Té­vez, Ri­quelme, Clau­dio Ca­nig­gia). Le Mo­nu­men­tal ap­pré­cie les joueurs em­preints d’une cer­taine classe (l’Uru­guayen En­zo Fran­ces­co­li, Lu­cho Gon­za­lez, Ariel Or­te­ga), la Bom­bo­ne­ra ido­lâtre des per­son­nages hauts en cou­leur (les gar­diens Hu­go Gat­ti et Car­los Na­var­ro Mon­toya, Mar­tin Pa­ler­mo) et des bat­tants (Die­go Ca­gna, Se­bas­tian Bat­ta­glia).

Deux iden­ti­tés et une même pas­sion; deux matchs pour une seule coupe; deux am­bi­tions mais une seule ob­ses­sion.

«Ce­lui qui per­dra met­tra vingt ans à s’en re­mettre» MAURICIO MACRI, PRÉ­SIDENT AR­GEN­TIN

(NA­TA­CHA PISARENKO/A

Duel entre deux joueurs de Bo­ca Ju­niors et Ri­ver Plate lors d’un match de cham­pion­nat.

Les matchs entre Bo­ca Ju­niors et Ri­ver Plate, les deux clubs phares du foot­ball ar­gen­tin, se jouent tou­jours de sur­vol­tée.

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