La sé­den­ta­ri­té très struc­tu­rée de notre monde sub­lu­naire

Le Temps - - SPORT -

En 1978, le chan­teur Alain Sou­chon, vi­sion­naire, nous met­tait en garde: «Nous voi­là jo­lis, nous voi­là beaux/Tout em­pâ­tés pa­tauds, par les pâ­tés les gâ­teaux/Nous voi­là beaux, nous voi­là jo­lis/an­ky­lo­sés sou­mis, sous les ki­los de ca­lo­ries/On est fou­tu on mange trop.» En ce temps-là, la chan­son prê­tait plu­tôt à sou­rire, mal­gré dé­jà, il est vrai, l'amon­cel­le­ment sans contre­dit de toutes ces mé­chantes ca­lo­ries. Au­jourd'hui, dé­so­lé, c'est dra­ma­tique, pas beau, de voir une ci­vi­li­sa­tion d'in­di­vi­dus lour­dauds se traî­ner tous ces ki­los comme des flans ar­ro­sés au si­rop.

De­puis, les bruis­se­ments d'hier ont fait place à une cla­meur aux échos mor­ti­fères. Oui, on mange trop. On mange mal et notre mo­tri­ci­té ri­va­lise à peine avec celle de l'étoile de mer. La sé­den­ta­ri­té nous li­qué­fie aus­si sû­re­ment que le ta­bac nous pul­vé­rise. Il faut agir et, en marge du ré­cent Ma­ra­thon de Lau­sanne, une cam­pagne d'en­cou­ra­ge­ment au mou­ve­ment sa­lu­taire s'est pro­po­sée de dé­cro­cher la lune, en par­cou­rant col­lec­ti­ve­ment les 380000 ki­lo­mètres sé­pa­rant l'astre pré­fé­ré de Cy­ra­no de notre monde sub­lu­naire. Un dé­fi à ten­ter un poète. C'était sur­tout une in­vi­ta­tion col­lec­tive adres­sée aux Vau­dois sou­cieux de san­té pu­blique: mar­chez, ra­mez, na­gez, pé­da­lez, unis­sez vos ef­forts, ci­toyens, et comme un seul homme, mon­trez votre dé­ter­mi­na­tion contre l'im­mo­bi­li­té, ce fléau de ni­veau pla­né­taire.

La cau­tion so­cio­lo­gique

Une ap­pli­ca­tion, qu'il fal­lait té­lé­char­ger sur son smart­phone, per­met­tait d'ad­di­tion­ner les fruits de l'ef­fort col­lec­tif. Les pro­mo­teurs de cette cam­pagne étaient pleins d'es­poir. Peut-être qu'elle per­met­tra de dé­ga­ger quelque chose comme une prise de conscience au pro­blème mon­dial du sur­poids et ses consé­quences nui­sibles pour la san­té. Peut-être que cette «al­liance du mou­ve­ment pour le bien être» crée­ra comme un élan. Peut-être. Ou pas.

Voi­là pour le pro­jet. Pour ren­trer un peu plus avant dans l'in­tel­li­gence de son mé­ca­nisme, il faut, me semble-t-il, mon­ter en abs­trac­tion avec l'aide du so­cio­logue Gé­rard Mau­ger: «Si l'on s'en tient à une ex­pli­ca­tion so­cio­lo­gique d'un fait so­cial, quel qu'il soit, le pro­jet de le trans­for­mer (ou de l'abo­lir) passe par le chan­ge­ment des struc­tures so­ciales qui l'en­gendrent.»

La san­té et les com­por­te­ments qui la pré­servent sont-ils un fait so­cial? Oui. Pour s'en convaincre, il suf­fit de consta­ter que la mor­bi­di­té (ou l'es­pé­rance de vie des in­di­vi­dus) ain­si que l'adop­tion d'un style de vie spor­tif sont for­te­ment liées à des in­di­ca­teurs de po­si­tion so­ciale (re­ve­nu, pro­fes­sion, ni­veau d'ins­truc­tion). La san­té est bien meilleure en haut qu'en bas de la struc­ture so­ciale. Les com­por­te­ments qui en sont ga­rants éga­le­ment. Il y a donc bien un ef­fet de struc­ture. Les so­cio­logues qui ont le sport et la san­té pour ob­jet en at­testent.

«En 1900 aux Etats-Unis, les trois causes les plus meur­trières étaient les ma­la­dies in­fec­tieuses: la pneu­mo­nie, la tu­ber­cu­lose et les ma­la­dies diar­rhéiques, rap­pelle le Dr Mi­chael Gre­ger, di­rec­teur du dé­par­te­ment San­té pu­blique et éle­vage de la So­cié­té amé­ri­caine de pro­tec­tion de l'homme et des ani­maux. Main­te­nant, les causes de mor­ta­li­té sont pour la plu­part les ma­la­dies liées au style de vie: la car­dio­pa­thie, le can­cer et la ma­la­die pul­mo­naire chro­nique.»

Le style de vie. Nous y voi­là en­core. Adop­ter un style de vie par­ti­cu­lier à hau­teur d'une so­cié­té n'est pos­sible que si la confi­gu­ra­tion des normes qui la ré­gissent nous y pousse. Tout ce­ci est bien af­faire d'ins­ti­tu­tions, donc de struc­tures: une so­cié­té qui, en ma­tière d'ali­men­ta­tion, laisse le champ to­ta­le­ment libre aux in­dus­tries agroa­li­men­taires en­gendre, struc­tu­rel­le­ment, des ha­bi­tudes de consom­ma­tion dé­lé­tères. C'est mé­ca­nique. Sous l'angle du chan­ge­ment de la struc­ture so­ciale, l'ini­tia­tive «Dé­cro­chons la lune» nous laisse sur notre faim. Comme d'ailleurs la plu­part des so­lu­tions pro­po­sées pour lut­ter contre la sé­den­ta­ri­té.

Les ques­tions qui fâchent

Pour l'heure, nos so­cié­tés sont in­ca­pables de ré­soudre les pro­blèmes qu'elles en­gendrent sans se dé­par­tir d'un sym­bo­lisme qui, au mieux, ne touche ja­mais vrai­ment au phé­no­mène qu'il s'agit d'ap­pré­hen­der et, au pire, nous in­fan­ti­lise. En re­fu­sant de po­ser les ques­tions qui fâchent, on sous-traite les dif­fi­cul­tés consis­tant à éri­ger une norme de com­por­te­ment à l'échelle du plus grand nombre: cer­taines classes so­ciales sont plus sé­den­taires que d'autres. Il faut en te­nir compte.

En­fin, en élu­dant sys­té­ma­ti­que­ment la ques­tion des in­té­rêts puis­sants qui sou­tiennent l'état de choses qu'il s'agi­rait de trans­for­mer, les in­di­vi­dus sont ren­voyés à leur res­pon­sa­bi­li­té in­di­vi­duelle. Or les phé­no­mènes qui struc­turent nos so­cié­tés, bons ou mau­vais d'ailleurs, sont le pro­duit d'un sys­tème de rap­port de force. Nous avons choi­si d'igno­rer ce dé­ter­mi­nisme. Dès lors, comment pou­vons-nous lut­ter?

La Lune est un astre géo­lo­gi­que­ment in­ac­tif. Ce n'est qu'un sym­bole. Mais tout de même, ça la fout mal…

Lais­ser le champ libre aux in­dus­tries agroa­li­men­taires en­gendre, struc­tu­rel­le­ment, des ha­bi­tudes de consom­ma­tion dé­lé­tères

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.