«La réa­li­té vir­tuelle im­pacte vrai­ment le réel»

«The Ene­my» a rem­por­té le Prix Sen­sible du GIFF, ré­com­pen­sant une oeuvre qui se dis­tingue par son hu­ma­nisme. Ren­contre avec son créa­teur, Ka­rim Ben Khe­li­fa

Le Temps - - CULTURE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ANOUCH SEYDTAGHIA @Anouch

«The Ene­my», de Ka­rim Ben Khe­li­fa, ré­duit la dis­tance abys­sale qui sé­pare des ad­ver­saires a prio­ri ir­ré­con­ci­liables, en mi­sant sur l’ex­pé­rience im­mer­sive.

Ra­con­ter la guerre au­tre­ment, en mon­trant le cô­té hu­main des com­bat­tants. Le pa­ri de The Ene­my, oeuvre de réa­li­té vir­tuelle im­mer­sive pré­sen­tée lors du Ge­ne­va In­ter­na­tio­nal Film Fes­ti­val (GIFF), est réus­si. Ce pro­jet a re­çu jeu­di soir le Prix Sen­sible, ré­com­pen­sant une oeuvre se dis­tin­guant par son hu­ma­nisme. Son au­teur, le pho­to­jour­na­liste bel­go-tu­ni­sien Ka­rim Ben Khe­li­fa, a réus­si à faire res­sor­tir le cô­té hu­main de trois face-à-face entre des en­ne­mis, en Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go, au Sal­va­dor, en Is­raël et en Pa­les­tine.

Com­po­sé du réa­li­sa­teur Mi­chel Reil­hac, de Mo­ni­ca Bel­lo (cu­ra­trice et di­rec­trice ar­tis­tique au CERN), de Guy Da­lei­den (di­rec­teur de Film Fund Luxem­bourg), de l’en­tre­pre­neure Axelle Tes­san­dier et de Sté­phane Be­noit-Go­det (ré­dac­teur en chef du Temps, par­te­naire de Sen­sible), le ju­ry a ré­com­pen­sé une oeuvre qui s’est vite jouée à gui­chets fer­més lors du GIFF. Ka­rim Ben Khe­li­fa voit dé­sor­mais plus loin avec un nou­veau pro­jet.

Vous êtes, à la base, pho­to­jour­na­liste. Pour­quoi vous êtes-vous tour­né vers la réa­li­té vir­tuelle?

Mes pho­tos de guerre ont été pu­bliées dans le New York Times et dans Va­ni­ty Fair. Mais ce n’est pas une fin en soi. C’est même frus­trant: je m’adres­sais ain­si à un pu­blic très spé­ci­fique, bien édu­qué, mais qui n’avait pas de lien avec les conflits que je re­la­tais. Si je vou­lais avoir un im­pact, il me fal­lait ex­pé­ri­men­ter une nou­velle tech­no­lo­gie. La réa­li­té vir­tuelle per­met d’avoir un réel im­pact. Face à l’af­flux d’images qui nous sub­merge, le pho­to­jour­na­lisme seul risque de de­ve­nir ra­pi­de­ment in­si­gni­fiant s’il n’évo­lue pas.

Mais ne ris­quez-vous pas, avec «The Ene­my», de tou­cher un pu­blic au fi­nal très proche de ce­lui du «New York Times»?

Avec l’ex­pé­rience im­mer­sive, c’est pos­sible. Mais l’ap­pli­ca­tion de réa­li­té aug­men­tée pour smart­phone a dé­jà été té­lé­char­gée dans 102 pays. Ima­gi­nez un Congo­lais de RDC qui l’uti­lise et qui voit ap­pa­raître de­vant lui son pire en­ne­mi! Là, The Ene­my a un vé­ri­table im­pact. Nous l’avons aus­si pré­sen­tée en Is­raël. Rien que le fait, pour un ci­vil ou un mi­li­taire, de mar­cher vers son en­ne­mi est quelque chose de très im­por­tant. Ces per­sonnes ont réus­si à sur­mon­ter leur ap­pré­hen­sion et à faire ce pas pour en­suite écou­ter leur en­ne­mi, de­ve­nu d’un coup si hu­main. Une per­son­na­li­té in­fluente de l’ex­trême droite is­raé­lienne, qui pré­co­ni­sait de je­ter tous les Pa­les­ti­niens à la mer, a dit en sor­tant de The Ene­my que, «oui, c’est vrai, on a tous des sté­réo­types sur les autres». Rien que de pro­non­cer cette phrase, c’est énorme!

Sur quel pro­jet tra­vaillez-vous ac­tuel­le­ment?

Sur une oeuvre qui s’ap­pelle Ti­to et qui trai­te­ra de l’ex­ploi­ta­tion des mi­ne­rais rares au Con­go. Ces mi­ne­rais se trouvent ici, dans votre or­di­na­teur, dans votre smart­phone, et ils sont is­sus d’un pays en­san­glan­té par des guerres ci­viles sans fin. Cette si­tua­tion est in­to­lé­rable et me met en co­lère. Le pays a beau pos­sé­der des ré­serves de mi­ne­rai de 24000 mil­liards de dol­lars – le PIB des Etats-Unis est, en com­pa­rai­son, de 20000 mil­liards! –, il est ra­va­gé par des conflits où tous les groupes ar­més ont des liens avec des mines. J’ai en­vie de ra­con­ter ces conflits via une ap­pli­ca­tion pour smart­phone qui ci­ble­ra avant tout les jeunes.

Mais quel se­ra l’im­pact de cette ap­pli­ca­tion sur ces conflits?

Vous avez un iP­hone? Vous cli­que­rez alors sur un bou­ton pour de­man­der à Apple de tra­cer avec pré­ci­sion l’ori­gine des mi­ne­rais pré­sents dans votre smart­phone. Idem pour Sam­sung, LG ou en­core Hua­wei. Si des mil­lions de per­sonnes ef­fec­tuent cette simple ac­tion, ce­la au­ra un im­pact. Ti­to, ce se­ra aus­si une ap­pli­ca­tion très riche, in­ter­ac­tive, uti­li­sant la re­con­nais­sance vo­cale, pour faire com­prendre aux jeunes qu’il y a un lien très fort et di­rect entre leur té­lé­phone et un conflit avec des mil­liers d’en­fants sol­dats.

Al­lez-vous aban­don­ner le pho­to­jour­na­lisme?

Non. Je pré­vois de re­tour­ner l’an­née pro­chaine au Yé­men, pour rendre compte de la si­tua­tion ca­tas­tro­phique sur place, no­tam­ment pour ces en­fants qui meurent de faim. J’ai vé­cu trois ans dans ce pays et j’ai un peu l’im­pres­sion de l’avoir aban­don­né. Je res­sens le de­voir d’y re­tour­ner pour ra­con­ter ce qu’il s’y passe. Même si je crois peu au pou­voir des images seules. ■

«Face à l’af­flux d’images, le pho­to­jour­na­lisme doit évo­luer pour ne pas de­ve­nir in­si­gni­fiant»

Dans le cadre du Ge­ne­va In­ter­na­tio­nal Film Fes­ti­val, jus­qu’au 10 no­vembre, www.giff.ch, thee­ne­myi­shere.org

(DR)

PHO­TO­JOUR­NA­LISTE

KA­RIM BEN KHE­LI­FA

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