La fo­ren­sique au pro­fit des sol­dats dis­pa­rus

De­puis huit ans, gé­né­ti­ciens et gé­néa­lo­gistes tra­vaillent en­semble pour iden­ti­fier 250 sol­dats aus­tra­liens, dont les sque­lettes ont été dé­cou­verts près d’une an­cienne ligne de front, dans le nord de la France

Le Temps - - SCIENCE - JOR­DAN POUILLE

«Ces types en com­bi­nai­son blanche ont te­nu tout le monde à dis­tance, mais il faut re­con­naître qu’ils ont fait un bou­lot for­mi­dable.» Jean-Ma­rie Bailleul n’a pas pu s’ap­pro­cher des fouilles. Cet his­to­rien ama­teur de l’as­so­cia­tion Terre de Mé­moire 14-18, à Fro­melles (Nord de la France), est pour­tant à l’ori­gine d’une dé­cou­verte ex­cep­tion­nelle. En dé­fri­chant des ar­chives éga­rées de la Kom­man­dan­tur puis de vieilles pho­tos aé­riennes, il dé­couvre qu’un pe­tit bois de son vil­lage, pri­sé des chas­seurs, dis­si­mule des fosses com­munes al­le­mandes où sont en­ter­rées tête-bêche des cen­taines de sol­dats aus­tra­liens tués dans la nuit du 19 au 20 juillet 1916.

Nous sommes en 2009 et l’Aus­tra­lie, en pleine pé­riode élec­to­rale, se ras­semble au­tour de l’évé­ne­ment. Can­ber­ra sol­li­cite une équipe de spé­cia­listes de l’Uni­ver­si­té d’Ox­ford afin d’ex­traire, sous de grandes tentes blanches, 250 sque­lettes en­che­vê­trés. Les pro­to­coles fo­ren­siques sont les mêmes que sur une scène de crime. Les os­se­ments, sou­vent fi­gés dans la glaise, sont pho­to­gra­phiés, nu­mé­ro­tés et scan­nés aux rayons X pour les ap­pré­hen­der dans leur forme réelle. Tout près du bois, l’Etat aus­tra­lien fait éri­ger un ci­me­tière dont les stèles, d’abord vierges, s’en­ri­chissent au fur et à me­sure de noms gra­vés: ceux des sol­dats que les gé­né­ti­ciens du la­bo­ra­toire de re­cherche bri­tan­nique LGC par­viennent à iden­ti­fier.

A ce jour, 159 des 250 sol­dats ont re­trou­vé une iden­ti­té. Et leurs his­toires per­son­nelles sont nar­rées en deux langues sur les murs d’un splen­dide mu­sée ou­vert en 2014 et mi­toyen du ci­me­tière aus­tra­lien. «C’est grâce à l’ADN du frère de ma mère que l’on a pu re­trou­ver la dé­pouille de William Pol­ding Ryan, mon grand-oncle, mort à 20 ans! ex­plique Geof­frey Ben. Quand on m’a rap­pe­lé pour dire que les ADN étaient com­pa­tibles, j’ai vrai­ment eu la chair de poule.» Le sol­dat Ryan re­pose sous la stèle n° 2. «J’y ai dé­po­sé un peu de terre de son vil­lage na­tal, Dun­bible, lors de ma pre­mière vi­site en 2016.»

Cher­cher tous les ar­te­facts

Dans les sciences fo­ren­siques, la base d’une iden­ti­fi­ca­tion, c’est l’em­preinte di­gi­tale. Mais pour un sol­dat pu­tré­fié de la Grande Guerre, on ou­blie! Il faut cher­cher tous les ar­te­facts pour­voyeurs d’in­dices, comme des in­signes, bou­tons, ou pen­den­tifs re­li­gieux: on ap­pelle ce­la les élé­ments se­con­daires… On en a trou­vé 6200 à Fro­melles! L’étude vi­suelle mi­nu­tieuse du sque­lette ap­porte aus­si aux scien­ti­fiques son lot de ren­sei­gne­ments, comme l’ori­gine eth­nique, le sexe par­fois, la pré­sence d’une ma­la­die, de mal­for­ma­tions ou l’âge ap­proxi­ma­tif du dé­cès: au­tant d’élé­ments pou­vant être com­pa­rés avec les ren­sei­gne­ments ré­di­gés sur les li­vrets mi­li­taires de l’époque. Mais l’ana­lyse ADN est re­dou­ta­ble­ment plus ef­fi­cace.

Chris­tian Geh­rig est gé­né­ti­cien fo­ren­sique, spé­cia­liste de l’iden­ti­fi­ca­tion des vic­times au Centre uni­ver­si­taire ro­mand de mé­de­cine lé­gale de Lau­sanne. C’est son équipe qui, en 2012, est par­ve­nue à iden­ti­fier deux corps dé­cou­verts dans le gla­cier d’Aletsch: soit deux frères an­glais, dis­pa­rus en 1926. «Notre rôle se li­mite à ana­ly­ser les restes bio­lo­giques. Les os longs comme le fé­mur et les dents sont pri­vi­lé­giés.» Ses ser­vices pro­cèdent aus­si à des re­cherches de pa­ter­ni­té, à la de­mande d’un juge. Ce qui sup­pose d’al­ler cher­cher la dé­pouille au ci­me­tière. «Mais un corps de sol­dat lais­sé en terre, sans cer­cueil, c’est une autre his­toire. Il s’abîme très vite, à cause de l’aci­di­té du sol, de l’hu­mi­di­té, des va­ria­tions de tem­pé­ra­tures, des acides hu­miques et tan­nins pré­sents dans les sols les­si­vés. La dif­fi­cul­té avec des dé­pouilles qui ont 100 ans, c’est d’ob­te­nir un sé­quen­çage ADN cor­rect à par­tir d’os­se­ments dé­gra­dés. Car si l’os se dé­grade, l’ADN aus­si!»

La pre­mière in­for­ma­tion qui se dé­gage d’une ana­lyse ADN, c’est le sexe de l’in­di­vi­du. «En­suite, on a for­cé­ment be­soin de com­pa­rer avec les sé­quences ADN d’autres in­di­vi­dus, c’est l’ap­proche com­pa­ra­tive.» Ce qui sup­pose la quête, lente et mi­nu­tieuse, de ré­fé­rences fa­mi­liales.

«La règle consiste à re­trou­ver en prio­ri­té la per­sonne vi­vante la plus proche dans l’arbre gé­néa­lo­gique et à lui faire une prise de sang, dit Chris­tian Geh­rig. Dans le cas des sol­dats de la Pre­mière Guerre mon­diale, en ad­met­tant qu’ils aient pu avoir des en­fants, on se pen­che­ra sur les pe­tits-en­fants pré­su­més… Or à la troi­sième gé­né­ra­tion, il y au­ra eu des mé­langes, l’ADN s’est éloi­gné et la fia­bi­li­té n’est plus ga­ran­tie.» Des des­cen­dants dis­sé­mi­nés

Vic­to­ria Moore di­rige une équipe de cinq scien­ti­fiques au sein de LGC, ce la­bo an­glais char­gé de l’iden­ti­fi­ca­tion des sol­dats de Fro­melles. Ils tra­vaillent main dans la main avec l’ar­mée aus­tra­lienne et son uni­té bap­ti­sée «Un­co­ve­red War Ca­sual­ties». Com­po­sée de gé­néa­lo­gistes, cette struc­ture ali­mente une base de don­nées de des­cen­dants pré­su­més, via un for­mu­laire d’ins­crip­tion dé­taillé en ligne puis l’en­voi d’un kit de pré­lè­ve­ment ADN. «Mal­gré les ap­pels na­tio­naux ré­gu­liers, trop d’in­di­vi­dus ignorent qu’un de leurs an­cêtres est mort pen­dant la ba­taille de Fro­melles et ne se ma­ni­festent pas comme don­neurs d’ADN po­ten­tiel. En cent ans, les des­cen­dants se sont dis­sé­mi­nés dans le monde en­tier! Et puis des arbres gé­néa­lo­giques ont ces­sé de pous­ser. Il faut donc em­prun­ter des routes gé­néa­lo­giques dé­tour­nées et ce­la prend un temps co­los­sal.»

Très jeune, la grande ma­jo­ri­té des sol­dats aus­tra­liens n’avait pas d’en­fant. Il convient ain­si de se concen­trer sur les mar­queurs de chro­mo­somes Y, hé­ri­tés du père, ou sur l’ADN mi­to­chon­drial, hé­ri­té de la mère. Ceux-là conservent d’ailleurs une meilleure ho­mo­gé­néi­té au fil des gé­né­ra­tions, par rap­port à l’ADN clas­sique dit nu­cléaire.

«Ima­gi­nons que le sol­dat pré­su­mé avait un pe­tit frère et une pe­tite soeur de pa­rents iden­tiques, ex­plique Vic­to­ria Moore. Et que ce pe­tit frère ait eu une fille. Et bien nous ne pou­vons lui de­man­der

«Quand on m’a rap­pe­lé pour dire que les ADN étaient com­pa­tibles, j’ai eu la chair de poule»

GEOF­FREY BEN

«Ce sont sou­vent les pe­tits-ne­veux ou pe­tites-nièces qui s’avèrent la meilleure op­tion»

VIC­TO­RIA MOORE, DU LA­BO­RA­TOIRE DE RE­CHERCHE BRI­TAN­NIQUE LGC

ni son chro­mo­some Y puisque c’est une fille ni son ADN mi­to­chon­drial, car sa mère n’offre au­cun lien bio­lo­gique. Mais ima­gi­nons, à pré­sent, que la soeur du sol­dat ait eu un fils. Le gar­çon n’au­ra pas de chro­mo­some Y qui nous in­té­resse puisque la li­gnée pa­ter­nelle est dif­fé­rente, mais un même ADN mi­to­chon­drial, hé­ri­té de sa mère, lui-même hé­ri­té de sa mère, qui est le même que ce­lui du sol­dat. En re­vanche, cet ADN mi­to­chon­drial iden­tique dis­pa­raî­tra chez la des­cen­dance du gar­çon. Pour toutes ces rai­sons, ce sont sou­vent les pe­tits-ne­veux ou pe­tites-nièces qui s’avèrent la meilleure op­tion. Et dans un cer­tain nombre de cas, nous al­lons jus­qu’à creu­ser dans le pas­sé des pa­rents du sol­dat pour cher­cher leurs frères et soeurs, et ain­si en­quê­ter dans cette di­rec­tion afin d’ob­te­nir des don­neurs d’ADN in­té­res­sants.»

De­puis 2007, pour une iden­ti­fi­ca­tion ef­fi­cace et ra­pide, l’ar­mée aus­tra­lienne pré­lève l’ADN de ses sol­dats avant chaque dé­ploie­ment en ter­ri­toire étran­ger. Une dé­marche sur la base du vo­lon­ta­riat… à l’in­verse des Etats-Unis, où les mi­li­taires ré­tifs au pré­lè­ve­ment – in­tro­duit en 1991 – risquent la Cour mar­tiale.

(DE­NIS CHARLET/AFP)

Dans le ci­me­tière mi­li­taire de Fro­melles, où re­posent de nom­breux Aus­tra­liens tom­bés sur le champ de ba­taille. Cer­tains ont été iden­ti­fiés mais beau­coup d’autres res­tent ano­nymes.

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