JAMES THIERRÉE LE FUNAMBULE

Le Temps - - WEEK-END - PAR ALEXANDRE DEMIDOFF @alexan­dredmdff

Le pe­tit-fils de Char­lie Cha­plin, ré­vé­lé au grand pu­blic avec le film «Cho­co­lat», re­prend au Théâtre de Ca­rouge «Raoul», un de ses spec­tacles phares. Ren­contre.

Chas­seur de songes ou cor­saire in­cen­diaire, James Thierrée émer­veille une nou­velle fois au Théâtre de Ca­rouge. Confes­sions d’un ath­lète qui, à 44 ans, veille à la mé­ca­nique

◗ Pis que la gre­nouille, James Thierrée se fond dans le dé­cor de ses étangs. Es­sayez de l’at­tra­per dans

Raoul, ce so­lo où cet en­fant du ciel et des eaux voit double. Im­pos­sible. Ses dé­mons pro­tègent l’ar­tiste, comme la va­lise à pattes dans la­quelle il se ca­chait, à 4 ans dé­jà, sous le cha­pi­teau de ses pa­rents, les mer­veilleux Jean-Bap­tiste Thierrée et Vic­to­ria Cha­plin.

Vous al­lez le sai­sir au vol pour­tant. Il est à dix mètres de vous, sur la scène de La Cui­sine, cette ba­raque im­po­sante où le Théâtre de Ca­rouge s’est éta­bli, le temps que l’on construise sa nou­velle en­ve­loppe. Cri­nière et barbe sé­pia à la Mar­tin Eden, James Thierrée règle un tem­po avec un tech­ni­cien. La dia­ble­rie du soir est une af­faire de dé­tails.

Un ins­tant, vous pen­sez à son rôle de clown dans Cho­co­lat, aux cô­tés d’Omar Sy. A la pas­sion fé­roce des pro­jec­teurs et des planches qui était celle de son per­son­nage. James est né au Cirque Bon­jour, ce­lui où ré­gnaient Vic­to­ria et Jean-Bap­tiste, cer­né par les tigres et les chim­pan­zés. De­puis, il n’a ces­sé d’élar­gir l’arène des fauves.

Cette fois, vous le te­nez. Sur un di­van à grosses fleurs brunes, l’ac­teur, tra­pé­ziste, mime, dé­balle la malle de ses dé­si­rs, celle que trim­balle son Raoul, ce double dé­rai­son­nable qui voyait le jour en 2009.

Vous êtes seul en scène, alors que vous ché­ris­sez l’idée de la troupe. N’est-ce pas pa­ra­doxal?

De­puis mes dé­buts il y a vingt ans, j’ai tou­jours ai­mé vivre en troupe, la fa­bri­quer. Mais les choses ont chan­gé: di­ri­ger une com­pa­gnie est de­ve­nu un dé­fi. Les in­ter­prètes sont plus vo­lages, plus bu­ti­neurs. Ils ne sont plus for­cé­ment prêts à s’en­ga­ger à long terme pour vivre une ex­pé­rience col­lec­tive, tra­ver­ser des épreuves en­semble et connaître la joie des vic­toires, après les bles­sures. Cette vie, c’est celle que j’ai tou­jours connue, avec mes pa­rents d’abord.

«Raoul» est, comme toutes vos pièces, d’une in­croyable luxu­riance. Qu’est-ce qui exis­tait en amont de la pre­mière ré­pé­ti­tion? Un sto­ry-board?

Une créa­tion, c’est un jaillis­se­ment pri­maire et ins­tinc­tif.

Vous ne vous êtes pas fixé de règle du jeu?

J’ai plu­tôt pen­sé en termes de chiffres. Vais-je faire un spec­tacle pour cinq in­ter­prètes, ou trois ou un? Là, c’était un. J’ai dé­ci­dé alors de sé­pa­rer ce un en deux: Raoul au­rait son double. Puis j’ai eu l’idée d’une tour dont il se­rait cap­tif. Et comme sou­vent, j’ai ima­gi­né ses luttes in­té­rieures et une sé­rie d’épreuves. Tout est ve­nu na­tu­rel­le­ment. Il n’y a pas eu de ré­flexion d’écri­ture. Quand je jette un ob­jet, il suit sa course, au-de­là de mon at­ten­tion consciente. L’im­por­tant, c’est l’élan, le jet.

D’où vient cette confiance?

C’est mon his­toire, mon en­fance. Ma mère, mon père, ma soeur, nous fai­sions ce­la: un cos­tume, une lu­mière, un ac­ces­soire sug­gé­raient une idée, toute bête par­fois. C’est comme un ori­ga­mi: on le dé­plie et c’est un monde qui sur­git.

C’est le gé­nie du rê­veur?

Je n’ai rien d’un rê­veur. Le songe, c’est le spec­ta­teur qui le vit. Moi, ce qui m’in­té­resse, c’est la tech­nique sur le pla­teau. J’aime la ma­chi­ne­rie. C’est l’or­ches­tra­tion de ce lan­gage qui me pas­sionne.

Vos pièces sont des bes­tiaires. Pour­quoi cette ob­ses­sion?

L’en­fance en­core. En tour­née avec le Cirque Bon­jour, je pas­sais du temps avec les bêtes, des tigres, des chim­pan­zés. Lors­qu’ils ont créé le Cirque ima­gi­naire, mes pa­rents ont pré­fé­ré les ca­nards, les la­pins. Mais ma mère a re­pris ce bes­tiaire en fa­bri­quant des ani­maux avec des éven­tails, des pa­ra­pluies. Les créa­tures font par­tie de ma vie. Re­gar­dez d’ailleurs les grands ré­cits my­tho­lo­giques: il faut af­fron­ter le monstre pour com­prendre qui on est. Ou bien se trans­for­mer soi-même.

Si vous étiez un ani­mal jus­te­ment, le­quel se­riez-vous?

Je suis content d’être un hu­main. Un corps ani­mal est fait pour agir d’une cer­taine ma­nière. Nous sommes la seule es­pèce à pou­voir éti­rer l’élas­tique de notre fonc­tion­na­li­té. Quand je vois mon fils gran­dir, ap­prendre à at­tra­per un verre, com­prendre son poids, le lais­ser tom­ber… Le corps, c’est sans fin, c’est un puits ma­gni­fique. Une chute in­ver­sée.

Votre corps vous sur­prend-il en­core?

Oh oui, il se montre d’une telle gé­né­ro­si­té. Je lui suis re­con­nais­sant d’ac­cep­ter de­puis trente-cinq ans tant de vio­lence au­to-in­fli­gée par l’acro­ba­tie, les cas­cades, les chutes, les ac­ci­dents. En 2009, au mo­ment où nais­sait Raoul, je m’in­quié­tais dé­jà: ré­sis­te­rait-il à toutes ces épreuves? Mais l’ad­di­tion n’est pas si sa­lée. Ce corps, c’est mon com­pa­gnon, un bon gars, comme tous ces muscles qui se sont ré­gé­né­rés. J’ai beau­coup d’af­fec­tion pour eux comme n’étant pas moi.

Le corps, c’est un autre?

Oui, je con­verse avec lui. Il y a beau­coup de choses à ap­prendre de cette fré­quen­ta­tion. Le cer­veau est ré­par­ti dans le corps. Il est beau­coup plus large que la boîte crâ­nienne.

A 44 ans, qu’avez-vous per­du?

Il y a des choses que je ne peux plus faire. Mais ce n’est pas une perte, puisque je les ai faites. Il faut juste trou­ver un autre che­min, c’est ain­si qu’on ap­prend. Ce qui n’a pas chan­gé, c’est ce sen­ti­ment qu’il faut être érein­té, rin­cé à la fin du spec­tacle pour avoir don­né et vé­cu quelque chose.

Que vou­driez-vous ga­gner?

Le dé­tail, tout ce qui est de l’ordre de l’in­fime dans l’in­ter­pré­ta­tion. Ré­cem­ment, j’ai eu l’oc­ca­sion de tra­vailler à Pa­ris avec les dan­seurs du Bal­let de l’Opé­ra. Moi qui viens du cirque, qui suis pas­sé par le tra­pèze, l’acro­ba­tie, je me sen­tais comme un in­trus. J’étais fas­ci­né par la mu­si­ca­li­té de ces corps. C’est à cette in­tel­li­gence du dé­tail que j’as­pire. La réa­li­té de mon corps au­jourd’hui l’im­pose.

Vous avez beau­coup joué au ci­né­ma, mais c’est «Cho­co­lat» de Ro­sch­dy Zem qui vous a consa­cré. Un cap?

C’était un film sur l’ori­gine du mu­sic-hall, de mon mé­tier, il était évident que je de­vais le faire. Ce suc­cès m’a mis sur les rails pour réa­li­ser ce film que j’ai en tête de­puis des an­nées. Il va se faire, je planche sur le scé­na­rio de­puis si long­temps. Vous pou­vez ima­gi­ner que ce ne se­ra pas l’his­toire de deux gars qui dis­cutent dans un bar. Mais avant ce­la, je fe­rai en­core l’ac­teur dans une adap­ta­tion de Cor­to Mal­tese par Ch­ris­tophe Gans. J’y joue Ras­pou­tine, le com­pa­gnon de Cor­to, une fi­gure in­quié­tante, comme Raoul.

Vos spec­tacles sont des en­criers in­quié­tants. Pour­quoi cette teinte?

Ado­les­cent, j’ai été très très im­pré­gné par les Russes, Dos­toïevs­ki et L’idiot en par­ti­cu­lier. J’aime que la toile de fond de mes spec­tacles soit sombre. Je sau­tille en­suite par-des­sus et je fais des blagues. Je danse sur le champ de ba­taille.

Il m’a ap­pris à suivre mon che­min, sans me sou­cier de ce qu’at­ten­daient les autres. C’est ce qu’il a fait lui, ac­teur d’abord, homme de cirque en­suite, libre de ses choix. Il m’a ap­pris à af­fir­mer ma sin­gu­la­ri­té, ce rêve qu’on a tous, à pro­té­ger cette zone-là de ma vie.

Que de­vez-vous à votre père? Et à votre mère?

Tant de choses. (Si­lence pen­sif.) Mon père a tra­cé le sillon. Mais ma mère m’a trans­mis la pas­sion de l’ar­ti­sa­nat, une ma­nière de prendre soin des ma­tières qu’on va dé­ve­lop­per, des idées pour les em­me­ner jus­qu’au bout. Et tout ce­la avec un mé­lange de dou­ceur et de fé­ro­ci­té. ▅

«Raoul», La Cui­sine, Ca­rouge (GE), jus­qu’au 16 nov., com­plet, mais liste d’at­tente chaque soir. http://tcag.ch/ac­tua­lites

(RI­CHARD HAUGHTON)

Pe­tit-fils de Char­lie Cha­plin, James Thierrée est de re­tour en Suisse, après «La gre­nouille avait rai­son», au Théâtre de Ca­rouge dé­jà, en 2016.

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