VERBIER IM­MOR­TA­LISE SON QUART DE SIÈCLE SUR PA­PIER

Un im­po­sant livre de pho­to­gra­phies, dont les textes sont si­gnés par notre col­la­bo­ra­teur Ju­lian Sykes, vient de sor­tir en li­brai­rie. Tour des pages et com­men­taires de l’au­teur

Le Temps - - CLASSIQUE - PAR SYL­VIE BONIER @Syl­vieBo­nier

◗ Il pèse son poids. Deux ki­los et de­mi, pour être pré­cis. Le livre cé­lé­bra­tif du quart de siècle du fes­ti­val de Verbier en im­pose. Ces 25 ans au

som­met, tout chauds sor­tis en li­brai­rie sous l’égide des Edi­tions Noir sur Blanc, donnent le ton en cou­leur. Sur la cou­ver­ture, l’em­bras­sade de deux mu­si­ciens si­gnale l’émo­tion, le par­tage et la jeu­nesse. La tri­ni­té du fes­ti­val de Verbier.

On com­prend, en feuille­tant ces 400 pages riches en images et en textes, l’im­por­tance du geste édi­to­rial. C’est que l’in­croyable aven­ture de Verbier a gé­né­ré pen­dant vingt­cinq étés un dé­fi­lé ex­tra­or­di­naire d’ar­tistes pres­ti­gieux, sous tente, dans les rues, l’église et les dif­fé­rents lieux de ré­pé­ti­tions ou de concerts du vil­lage mon­ta­gnard.

Grâce à la re­nom­mée du fes­ti­val, une pléiade de jeunes mu­si­ciens, ac­cueillis dans les mas­ter classes de grands maîtres ou en tra­vail or­ches­tral et ins­tru­men­tal, a ac­cé­dé à des scènes, or­chestres ou postes in­ter­na­tio­naux d’im­por­tance. En­fin, le pu­blic fi­dèle et nom­breux, les hôtes gé­né­reux et les com­mer­çants im­pli­qués ont fi­ni par com­po­ser une vé­ri­table com­mu­nau­té fé­dé­rée par des évé­ne­ments in­nom­brables.

Cette in­croyable his­toire, née en 1994 du dé­sir fou de Mar­tin T:son Eng­stroem, n’au­rait pu at­teindre ce «som­met» sans une foi in­ébran­lable et un des­tin mar­qué dès l’en­fance par la fas­ci­na­tion des grands mu­si­ciens. Avec ce livre dé­cou­pé en dix cha­pitres ci­blés, l’his­toire se dé­cline d’abord en images. Cha­cune, lé­gen­dée par le fon­da­teur et di­rec­teur, illustre l’épo­pée à la ma­nière d’un al­bum de sou­ve­nirs com­po­sé par des pho­to­graphes fi­dèles de Verbier.

Comment ac­com­pa­gner ces ins­tan­ta­nés vi­suels sans que les textes semblent re­don­dants, concur­rents ou trop ba­si­que­ment ex­pli­ca­tifs? En fai­sant ap­pel à une plume tout aus­si fi­dèle: celle de Ju­lian Sykes. Notre col­la­bo­ra­teur en­tre­tient avec Verbier un lien puis­sant qui re­monte à l’en­fance. Ses pa­rents pos­sé­daient à l’époque un mo­deste ap­par­te­ment dans la sta­tion. Le jour­na­liste mu­si­cal y pra­ti­quait alors le ski pen­dant les di­manches et les va­cances d’hi­ver, et y pas­sait tous ses Noëls en fa­mille. En été, l’ado­les­cent re­ve­nait y mar­cher. Le fes­ti­val est ain­si en­tré na­tu­rel­le­ment dans sa vie.

Entre vous et Verbier, c’est qua­si­ment l’his­toire d’une vie. Le fes­ti­val vous a mis le pied à l’étrier en quelque sorte…

Tout à fait. Je ve­nais à Verbier à l’âge de 7 ans dé­jà. En 1995, après mes études de mu­si­co­lo­gie à Londres, j’ai tra­vaillé bé­né­vo­le­ment pour le ser­vice de presse du fes­ti­val, où j’or­ga­ni­sais les in­ter­views pour les jour­na­listes et ai­dais à la re­vue de presse quo­ti­dienne. L’an­née sui­vante, Le

Nou­veau Quo­ti­dien cher­chait un cri­tique mu­si­cal. J’ai dé­bu­té en juin, pour cou­vrir… le fes­ti­val de Verbier! Je me sou­viens très bien de mon pre­mier grand pa­pier. C’était une in­ter­view d’un jeune vio­lo­niste de 25 ans: Gil Sha­ham.

Vous êtes donc un peu la mé­moire des lieux… Est-ce pour cette rai­son que Mar­tin T:son Eng­stroem a fait ap­pel à vous pour ce livre?

C’est sans au­cun doute un élé­ment fon­da­teur. Nous nous connais­sons et nous pra­ti- quons de­puis long­temps et il sait que je fré­quente la ma­ni­fes­ta­tion de­puis la deuxième édi­tion.

Comment le pro­jet de ce livre s’est-il concré­ti­sé?

Comme tout ce que fait Mar­tin T:son Eng­stroem. Dans un mou­ve­ment in­ébran­lable. Une en­vie, une idée, puis des gens pour les réa­li­ser. Il vou­lait cé­lé­brer les 25 ans avec une pa­ru­tion. Dès que l’édi­teur a été dé­fi­ni, les choses se sont mises en place avec une seule contrainte de Ve­ra Mi­chals­ki: ne pas avan­cer chro­no­lo­gi­que­ment mais plu­tôt en flash-back, avec comme point de dé­part l’an­née an­ni­ver­saire du quart de siècle. J’ai de mon cô­té or­ga­ni­sé les su­jets en cha­pitres et pé­riodes. Mi­chèle Lari­vière s’est consa­crée à l’as­pect plus ter­ri­to­rial et hu­main et Phi­lippe Loup a or­ga­ni­sé avec art toute la par­tie ico­no­gra­phique.

La sec­tion ré­ser­vée à Mar­tin T:son Eng­stroem est par­ti­cu­liè­re­ment tou­chante…

Oui, parce qu’on y dé­couvre l’his­toire per­son­nelle d’un homme pré­des­ti­né dès son plus jeune âge à l’uni­vers des grands noms de la mu­sique. On connaît le pro­fes­sion­nel, sa­lué pour sa dé­ter­mi­na­tion, sa force de ca­rac­tère, son ré­seau et son sa­voir-faire. On ap­pré­cie l’être bien­veillant, af­fable, culti­vé et sou­cieux des autres. Mar­tin T:son Eng­stroem consi­dère ses in­ter­lo­cu­teurs comme des per­sonnes de la fa­mille dès qu’il les es­time. Et il voue une vé­ri­table af­fec­tion aux jeunes. Mais tout ce qui concerne son en­fance, en­tou­rée d’ar­tistes de haut vol, et son in­croyable par­cours pro­fes­sion­nel en­ta­mé dès l’ado­les­cence, reste pu­di­que­ment de cô­té. Avoir pu bé­né­fi­cier de la confiance de cet homme cha­ris­ma­tique, et être au­to­ri­sé à en­trer dans son uni­vers pri­vé, est un pri­vi­lège.

Quels grands sou­ve­nirs vous ont mar­qué en vingt-cinq ans de Verbier?

Tant de concerts, d’évé­ne­ments et de ren­contres! Dif­fi­cile de faire un choix… Mar­tha Ar­ge­rich en qua­tuor avec Mi­scha Mais­ky, Va­dim Re­pin et Yu­ri Ba­sch­met? Kurt Ma­sur, James Le­vine, les jeunes Paa­vo Jär­vi ou Jo­na­than Gi­lad ou tant d’autres? La liste est im­mense et les sou­ve­nirs se bous­culent dans ma tête…

Qu’est-ce qui vous at­tache à la ma­ni­fes­ta­tion va­lai­sanne?

Avant tout son es­prit de fa­mille et son sens de l’ac­cueil. Son im­mer­sion mu­si­cale du ma­tin au soir. Et aus­si la pos­si­bi­li­té d’ap­pro­cher de tout près des ar­tistes cen­sés être in­abor­dables, en dé­cou­vrant comment la mu­sique se fait de l’in­té­rieur. L’am­biance dé­ten­due de ces jeunes qui se dé­foncent au tra­vail fait du bien à l’uni­vers clas­sique qui manque cruel­le­ment d’oc­ca­sion de se dé­bri­der. Les soi­rées in­ter­mi­nables aus­si, avec des par­ties d’échecs ou de billards entre mu­si­ciens cé­lèbres ou pas, dans un par­tage de mo­ments ami­caux sans bar­rières. Pour avoir con­nu les dé­buts im­pro­vi­sés, créa­tifs, ar­ti­sa­naux voire ex­pé­ri­men­taux d’un Verbier évo­luant entre théâtre, danse, jazz, clas­sique, jeunes, aî­nés, stars et in­con­nus, je conserve de son his­toire une image très vi­brante. Avec le temps, une cer­taine nos­tal­gie s’est peut-être in­vi­tée. Mais la ma­gie opère tou­jours. ▅

(CHRIS­TIAN LUTZ/MAPS, 2001)

Un ins­tant cap­tu­ré lors d’un dî­ner d’après-concert avec Mi­scha Mais­ky, Mar­tha Ar­ge­rich et Ev­ge­ny Kis­sin, dans un cha­let en 2001. Mar­tha et Ev­ge­ny ve­naient de se ren­con­trer et sont res­tés des amis proches de­puis.

(NI­CO­LAS BRODARD, 2016)

Mar­tin T:son Eng­stroem.

Au­teurs | Mar­tin T:son Eng­stroem, Ju­lian Sykes Titre | Verbier Fes­ti­val. 25 ans au som­met Edi­teur | Edi­tions Noir sur Blanc Pages | 400

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