«ON NE PEUT ÊTRE À LA FOIS MÈRE ET ADO­LES­CENTE»

Le Temps - - SOCIÉTÉ - PAR CA­RO­LINE STE­VAN @Ca­ro­li­neS­te­van

Edu­ca­teur à la re­traite, Mi­chel Her­men­jat pu­blie un ro­man sur les pa­rents ado­les­cents. Une ré­flexion ti­rée de son ex­pé­rience sur la ma­nière de les ac­com­pa­gner et de les va­lo­ri­ser

◗ Ga­chette a 16 ans, un bé­bé dans le ventre et de la suite dans les idées. Elle at­ter­rit un soir dans le foyer ge­ne­vois où tra­vaille Ar­mand comme édu­ca­teur. C’est le dé­but d’une prise de conscience, pour lui, des la­cunes du sys­tème dans l’ac­com­pa­gne­ment des pa­rents de moins de 20 ans. Il dé­cide d’agir, mène une en­quête sur le ter­rain puis or­ga­nise des soi­rées d’échanges entre jeunes et jeunes ma­mans. Ar­mand? C’est le double fic­tion­nel de Mi­chel Her­men­jat, édu­ca­teur fraî­che­ment re­trai­té et au­teur de ce ré­cit jo­li­ment in­ti­tu­lé Ado­nais­sance.

Ce pro­jet dé­coule-t-il de votre par­cours pro­fes­sion­nel?

Oui. J’ai été as­sis­tant so­cial puis tu­teur gé­né­ral pour la Broye du­rant les an­nées 1980. La ques­tion des gros­sesses pré­coces ne se po­sait alors pas; 10% en­vi­ron des naissances concer­naient des ma­mans de moins de 20 ans. C’était dans les moeurs et on fai­sait avec. Après une di­zaine d’an­nées à tra­vailler dans le do­maine de la mo­dé­li­sa­tion 3D pour les ar­chi­tectes, je suis re­ve­nu à l’ac­tion so­ciale, comme édu­ca­teur. C’est là que j’ai vé­ri­ta­ble­ment pris conscience des en­jeux. Pour quelles rai­sons? En cô­toyant des ado­les­centes en­ceintes dans les foyers, j’ai été bluf­fé par leur culot et leur éner­gie. J’étais per­sua­dé qu’elles al­laient gâ­cher leur vie et dé­pendre de l’as­sis­tance pu­blique à long terme, sur­tout dans ce genre de contextes dé­fa­vo­ri­sés, mais j’ai vite réa­li­sé qu’elles te­naient tête au sys­tème et n’avaient pas be­soin de nous.

C’est le che­mi­ne­ment d’Ar­mand dans votre livre. Ar­mand, c’est donc vous?

En ef­fet. Comme il le fait dans l’ou­vrage, j’ai osé im­pli­quer ces jeunes filles dans l’édu­ca­tion des autres jeunes et j’ai es­sayé de leur re­don­ner une place et une lé­gi­ti­mi­té dans le sys­tème. J’ai or­ga­ni­sé des soi­rées «Par­lons-en cash», comme ça se fai­sait en Grande-Bre­tagne, pen­dant les­quelles elles té­moi­gnaient de leur his­toire de­vant les ré­si­dents du foyer. Ce­la a eu un im­pact for­mi­dable. Elles se sont ou­vertes. On ne peut être à la fois mère et ado­les­cente. C’est le pa­ra­doxe: il est contre-pro­duc­tif de vou­loir les édu­quer et en même temps, ces jeunes ma­mans ont be­soin de tout. Leur tendre le mi­cro, les va­lo­ri­ser, per­met de les gar­der dans la boucle. Si, au contraire, on leur ré­pète qu’elles ne sont pas mûres ou pas ca­pables, elles se terrent. Ces jeunes ma­mans souffrent d’un grand dé­fi­cit d’image dans la so­cié­té.

Quel im­pact pour les autres, ceux qui les écoutent? Le but est-il de leur pas­ser l’en­vie de toute gros­sesse en les met­tant au fait des ga­lères ou y a-t-il un risque de glo­ri­fier ces jeunes mères cou­ra­geuses?

Les jeunes, les gar­çons en par­ti­cu­lier, ont to­ta­le­ment sé­pa­ré le sexe de la pro­créa­tion. En­tendre ces té­moi­gnages per­met de re­mettre du concret. C’est un com­plé­ment à l’édu­ca­tion sexuelle; ils se rendent en ef­fet compte des im­pli­ca­tions et des ga­lères. C’est très pré­ven­tif! Les jeunes filles dé­ter­mi­nées à avoir un en­fant – il y en a et il faut sa­voir les en­tendre – ap­prennent ce que ça coûte et où s’adres­ser en cas de be­soin. Pour les autres, la ma­jo­ri­té, et les gar­çons sur­tout, c’est une oc­ca­sion de res­pon­sa­bi­li­sa­tion vis-à-vis de la sexua­li­té. On ne peut pas seule­ment mi­ser sur la contra­cep­tion, il faut aus­si se de­man­der ce que l’on fe­ra en cas de gros­sesse.

Qu’en est-il des jeunes pères, jus­te­ment?

J’ai consta­té trois types de ré­ac­tions. La pres­sion ou le chan­tage sur le mode: «C’est lui ou moi.» La neu­tra­li­té: «Ce n’est pas mon pro­blème, fais ce que tu veux.» Ou alors des gar­çons ayant une en­vie de s’en­ga­ger, mais à qui on laisse fi­na­le­ment peu de place. La dé­ci­sion d’avor­ter re­vient tou­jours à la fille, et les gar­çons n’ont pas grand-chose à dire du­rant les trois pre­miers mois. J’ai­me­rais que l’on par­vienne à ré­équi­li­brer les choses.

Vous avez of­fi­cié dans des foyers ac­cueillant des jeunes en dif­fi­cul­té. Quid des mères ado­les­centes ve­nant de mi­lieux plus fa­vo­ri­sés?

Cer­taines s’en tirent pa­ra­doxa­le­ment moins bien parce que si leurs pa­rents les re­jettent, elles ne bé­né­fi­cient d’au­cune aide so­ciale du fait de la prise en compte des re­ve­nus de leurs fa­milles.

Pour­quoi avoir trai­té le su­jet sous forme de ro­man?

Tout est ab­so­lu­ment au­then­tique, je n’ai rien in­ven­té. Les par­cours de vie, les ten­sions entre l’ad­mi­nis­tra­tion et les édu­ca­teurs sur le ter­rain… Mais la fic­tion m’a per­mis de mé­lan­ger cer­taines his­toires et d’avoir une plus grande li­ber­té dans l’écri­ture. J’es­père aus­si tou­cher le pu­blic des jeunes et c’est plus fa­cile ain­si qu’avec un es­sai.

Quelles sont les réa­li­tés sta­tis­tiques au­jourd’hui en Suisse?

En 2016, il y a eu en­vi­ron 170 naissances et 330 in­ter­rup­tions de gros­sesses, chez les jeunes de moins de 20 ans en Suisse ro­mande. C’est 10 fois moins de naissances qu’il y a 30-40 ans. De l’autre cô­té, c’est 20 fois plus d’avor­te­ments que la moyenne. Il est né­ces­saire au­jourd’hui de jus­ti­fier la pour­suite d’une gros­sesse pré­coce tan­dis qu’il était com­pli­qué de se faire avor­ter il y a 50 ans. Le pa­ra­digme s’est in­ver­sé.

Ces soi­rées «Par­lons-en cash» existent-elles tou­jours?

A ma connais­sance, plus de­puis que j’ai pris ma re­traite, mais j’ai­me­rais beau­coup les re­lan­cer. ▅

(VI­VIANE DALLES)

Il y a dix fois moins de naissances chez les jeunes qu’il y a trente ou qua­rante ans. Mais les in­ter­rup­tions de gros­sesse ont été mul­ti­pliées par vingt.

Genre | Ro­man Au­teur | Mi­chel Her­men­jat Titre | Ado­nais­sance Edi­teur | Ana­mon-Edi­tions Pages | 320

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