Poèmes vi­vants de la Grande Guerre

Le Temps - - LIVRES - PAR ÉLÉONORE SULSER @eleo­no­re­sul­ser

Ils ont pour noms Beau­mont-en-Ver­du­nois, Be­zon­vaux, Cu­mières-le-MortHomme ou Lou­ve­mont-Côte-duPoivre. Ce sont des lieux aux bos­quets tor­tu­rés, aux al­lées de fo­rêts, aux rares murs à moi­tié dé­truits. Par­fois un pan d’église tient en­core de­bout, soi­gneu­se­ment res­tau­ré. Pour le reste, il y a des trous, des ra­cines, des feuilles, des troncs et des pan­neaux plan­tés là. Ils disent «bou­che­rie», «bou­lan­ge­rie», «école», semblent épar­pillés au ha­sard des che­mins dans le bois.

Ce sont des vil­lages de Meuse, dis­pa­rus pen­dant la Grande Guerre. Des vil­lages près de Ver­dun de­ve­nus spectres, fan­tômes, des vil­lages qui n’existent plus. Des lieux à lire, à scru­ter, des énigmes pour la mé­moire.

Ce­lui ou celle qui se pro­mène ver­ra qu’il ne reste d’eux presque rien, si­non peut-être une sorte d’écri­ture à dé­chif­frer. Voi­ci d’abord le pan­neau fa­mi­lier qui an­nonce le nom et le dé­but d’une lo­ca­li­té. Puis, on se perd. On s’ac­croche seule­ment à ce ré­bus qui se dé­ploie sur le sol, dans les four­rés. Dans les ra­cines tor­tueuses, dans les buis­sons, dans les arbres et les trous, on lit peu à peu les bribes d’une his­toire. Tous ces fos­sés qui constellent ces an­ciens ter­ri­toires, au­tant de sou­ve­nirs d’obus. Ces com­munes ont été mar­te­lées, constel­lées de pro­jec­tiles. Leur terre ap­pa­raît d’abord comme sculp­tée, re­mo­de­lée bru­ta­le­ment à coups de ca­non.

Les écri­teaux qui égrènent les lieux quo­ti­diens de ja­dis n’aident guère. Ils sug­gèrent certes, mais on ne dis­tingue plus les em­pla­ce­ments des mai­sons et des lieux pu­blics. Im­pos­sible de se fi­gu­rer une rue dans ces sen­tiers ac­ci­den­tés, bor­dés d’arbres, de ronces et de fou­gères. Et pour­tant, le lieu – on le sent, on le lit – porte en lui cette vie dis­pa­rue, des hommes et des femmes, des en­fants qui ont vé­cu là il y a long­temps, au fil des jours. Ici, le pay­sage, comme un mot, sug­gère, évoque, en dit en fin de compte bien plus que ce qu’il montre.

Par­fois, les sur­vi­vants sont ve­nus et ont plan­té un point d’ex­cla­ma­tion pa­trio­tique. Ici une sta­tue, là un mo­nu­ment sou­lignent et sou­tiennent l’his­toire.

Ces vil­lages de Meuse dé­truits pen­dant la Grande Guerre sont aus­si fas­ci­nants que tristes et dé­serts. Ils sont muets et im­mo­biles comme des poèmes. Comme eux, ils éclatent si­len­cieu­se­ment de cou­leurs, de sons, de ré­cits, de ba­tailles, d’es­poirs et de souf­frances. Tra­giques, ils sont por­teurs de sens, comme des textes. Et vous parlent en se­cret, si vous les tra­ver­sez.

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