UNE GUERRE CHASSE L’AUTRE

Le Temps - - LIVRES - PAR RO­MAIN MEYER

Somme di­ri­gée par Bru­no Ca­banes, «Une his­toire de la guerre du XIXe siècle à nos jours» dé­montre que les conflits ne cessent pas avec la fin des com­bats mais bien plu­sieurs gé­né­ra­tions plus tard

◗ Voi­ci un livre qui fe­ra date. Di­ri­gé par l’uni­ver­si­taire Bru­no Ca­banes, Une his­toire de la guerre du

XIXe siècle à nos jours ras­semble une cin­quan­taine d’in­ter­ve­nants, his­to­riens, his­to­riens de l’art, so­cio­logues, an­thro­po­logues et po­li­tistes ve­nant de huit pays dif­fé­rents, ma­jo­ri­tai­re­ment fran­çais et amé­ri­cains, au­tour de la com­pré­hen­sion du fait mi­li­taire. Par la mul­ti­pli­ci­té des thé­ma­tiques et des ap­proches, cet ou­vrage aborde les trans­for­ma­tions du conflit au­tant du point de vue du front – quand il existe en­core – que de l’ar­rière, tout comme ses im­pacts so­cié­taux, cultu­rels, éco­no­miques, po­li­tiques, mais aus­si éco­lo­giques, re­li­gieux ou «cor­po­rels». La syn­thèse est glo­bale, ou­verte, com­plète. Elle illustre à mer­veille la ci­ta­tion de Lu­cien Febvre, «L’his­toire est fille de son temps», car ce sont bien les ques­tion­ne­ments ac­tuels qui consti­tuent le fil rouge de cet ou­vrage: en­jeux hu­ma­ni­taires, ter­ro­risme contem­po­rain, dé­pla­ce­ments de po­pu­la­tion, gé­no­cide, éthique et droit de la guerre ou en­core uti­li­sa­tion de nou­velles tech­no­lo­gies, comme celle des drones.

La dé­fi­ni­tion même de la guerre pose pro­blème. Elle n’est plus sim­ple­ment «la con­ti­nua­tion de la po­li­tique par d’autres moyens», comme la dé­fi­nis­sait Karl von Clau­se­witz. D’in­ter­éta­tique, elle est de­ve­nue post-mo­derne et ma­jo­ri­tai­re­ment consti­tuée par des conflits contre des mi­lices aux moyens li­mi­tés et à la tech­nique se rap­pro­chant de la gué­rilla. Il n’est dès lors pas éton­nant que la ma­jo­ri­té des contri­bu­tions sur cette thé­ma­tique pro­viennent d’uni­ver­si­taires amé­ri­cains, le pays se trou­vant en Af­gha­nis­tan dans le plus long en­ga­ge­ment de son his­toire.

LE COM­BAT­TANT TRANS­FOR­MÉ

En un siècle, l’évo­lu­tion de la guerre a trans­for­mé le monde des com­bat­tants, ses codes et ses mo­ti- va­tions. L’ar­ri­vée de la conscrip­tion marque la qua­si-dis­pa­ri­tion de la di­vi­sion entre ci­vils et mi­li­taires, qui se confondent dé­fi­ni­ti­ve­ment à l’ar­ri­vée des nou­veaux types de vo­lon­taires ré­vo­lu­tion­naires. Le dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel de la fin du XIXe siècle et les tech­niques sub­sé­quentes ont re­fa­çon­né de fa­çon unique le pou­voir de des­truc­tion du conflit. En quelques dé­cen­nies, on est pas­sé de la charge mas­sive d’in­fan­te­rie à la bombe nu­cléaire, du conten­tieux ré­gio­nal à la guerre mon­diale. Le vi­sage du com­bat­tant s’est com­plexi­fié, tout comme son image et son ex­pé­rience. Celle des ci­vils éga­le­ment.

De­puis les guerres mon­diales et to­tales, les ci­vils sont de­ve­nus des ac­teurs au­tant que des cibles (em­bar­go, bom­bar­de­ments, exé­cu­tions). Char­gée de la pro­duc­tion, d’as­su­rer l’ap­pro­vi­sion­ne­ment du front en mu­ni­tions comme en nour­ri­ture, de fi­nan­cer le conflit, la po­pu­la­tion est in­té­grée dans ce «temps de la guerre», qui fa­çonne la so­cié­té, mais aus­si la mo­rale, la po­li­tique et l’éco­no­mie, et qui force à s’adap­ter aux nou­velles condi­tions d’exis­tence et de pen­sée. Cette mo­bi­li­sa­tion de mil­lions d’in­di­vi­dus, de ci­toyens-sol­dats bien sûr, mais aus­si de femmes, d’en­fants et de per­sonnes âgées, tous concer­nés par la guerre et pas seule­ment pour des rai­sons de proxi­mi­té géo­gra­phique, consti­tue d’abord une mo­bi­li­sa­tion psy­cho­lo­gique.

RÉ­VO­LU­TION MÉ­DIA­TIQUE

Comme le sou­ligne Ro­bert Ger­warth, la ré­vo­lu­tion mé­dia­tique mon­diale avait dé­jà eu lieu en 1914 grâce aux films muets, aux af­fiches, aux pam­phlets, et sur­tout à la presse quo­ti­dienne de­ve­nue ac­ces­sible à tous par l’école obli­ga­toire. Les ca­naux d’in­for­ma­tion sont dis­po­nibles, les bel­li­gé­rants sau­ront

s’en sai­sir, mul­ti­pliant une pro­pa­gande des­ti­née tour à tour à jus­ti­fier la guerre au­près de sa propre po­pu­la­tion, à en­tre­te­nir les liens avec les pays al­liés, voire à convaincre les neutres, mais aus­si à fo­men­ter des troubles chez l’en­ne­mi. Au­tant de buts per­pé­tués au­jourd’hui par les ré­seaux so­ciaux. En 1914, ces mes­sages vi­sant à per­sua­der la jus­tesse de la cause sont d’abord is­sus de la so­cié­té ci­vile. Ain­si, la Pre­mière Guerre ini­tie à l’échelle in­dus­trielle l’«au­to­mo­bi­li­sa­tion» des na­tions au nom de va­leurs et d’idéaux com­muns. En cas de «dé­ra­page», le gou­ver­ne­ment ou l’ar­mée peut tou­jours sor­tir les ci­seaux de la cen­sure. Concept re­la­ti­ve­ment ré­cent dans l’his­to­rio­gra­phie, la «culture de guerre» re­met for­te­ment en cause la croyance en une force toute puis­sante de la pro­pa­gande éta­tique et de la contrainte. La re­cherche ac­tuelle montre bien qu’une guerre comme la «der des ders» est d’abord un conflit consen­ti.

PAS­SÉ AC­CEP­TABLE

Autre concept qui s’im­pose ac­tuel­le­ment, no­tam­ment sous la plume de Bru­no Ca­banes, ce­lui de «sor­tie de guerre», qui marque dans la du­rée les dif­fé­rents élé­ments in­di­vi­duels, so­ciaux, éco­no­miques et autres per­met­tant de re­lé­guer la guerre dans un pas­sé ac­cep­table. La «fin de la guerre» n’est plus le 11 no­vembre 1918 – elle ne l’a d’ailleurs ja­mais été – ni la si­gna­ture du trai­té de Ver­sailles le 28 juin 1919, mais bien le pan­se­ment des bles­sures phy­siques et mo­rales des in­di­vi­dus (dé­ve­lop­pe­ment des soins des trau­ma­tismes

post bel­lum), mais aus­si la re­cons­truc­tion – que faire des ruines? – la re­dé­fi­ni­tion de la so­cié­té, etc. C’est peut-être la triste mo­rale de cet ou­vrage in­dis­pen­sable: la guerre ne connaît ja­mais de fin, ni celles d’avant ni celles d’au­jourd’hui.

(COL­LEC­TION PAR­TI­CU­LIÈRE)

Trois cartes pos­tales en cir­cu­la­tion pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale.En haut à droite, la lé­gende pré­cise: «Graine de poi­lu. Comme pa­pa!»

Genre | His­toire Au­teur | Di­ri­gé par Bru­no Ca­banes Titre | Une his­toire de la guerre du XIXe siècle à nos jours Edi­teur | Seuil Pages | 792

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