Le Temps

La longue marche vers la ré­demp­tion

- LU­CA ENDRIZZI Doping · Sports · Beijing · Italy · Cicero · International Association of Athletics Federations · Oakland Athletics · Tokyo · Bolzano · Cuneo

En 2008, il dé­cro­chait l’or olym­pique des 50 km marche aux Jeux de Pé­kin. Puis, peu avant les JO de 2012, il est contrô­lé po­si­tif à l’EPO et sus­pen­du pour quatre ans. En jan­vier 2016, nou­veau contrôle po­si­tif, cette fois aux sté­roïdes ana­bo­li­sants. Mais là, Alex Sch­wa­zer jure ses grands dieux qu’il est propre. Dif­fi­cile à croire. Et pour­tant, au terme de cinq ans d’en­quête, le Tri­bu­nal de Bol­za­no vient de lui don­ner rai­son, ac­cré­di­tant l’idée d’un com­plot.

Comme presque tous les spor­tifs contrô­lés po­si­tifs, Alex Sch­wa­zer ju­rait qu’il était propre. Dif­fi­cile à croire, d’au­tant que le mar­cheur ita­lien avait dé­jà avoué s’être do­pé en 2012. Le Tri­bu­nal de Bol­za­no vient pour­tant de lui don­ner rai­son, ac­cré­di­tant l’idée d’un com­plot

Jeu­di 18 fé­vrier, au sor­tir d'une séance d'en­traî­ne­ment, Alex Sch­wa­zer ré­cu­père son por­table lais­sé dans sa voi­ture. «Je vois des di­zaines d'ap­pels en ab­sence, ra­conte-t-il au Temps, la voix en­core prise par l'émo­tion. Je rap­pelle mon avo­cat et il me dit que les mo­ti­va­tions du non-lieu sont fi­na­le­ment sor­ties. Il m'a lu les points prin­ci­paux, mais je n'ai pas eu le temps de lire ça en en­tier avant sa­me­di soir, tel­le­ment j'ai été sol­li­ci­té. J'ai es­sayé de ré­pondre à tous ceux qui m'ont sou­te­nu. Au dé­but de notre ba­taille ju­di­ciaire, on ne sa­vait pas où elle nous mè­ne­rait, ni pour com­bien de temps. La joie est tel­le­ment im­mense que je me sens lé­ger.»

Alex Sch­wa­zer conti­nuait de s'en­traî­ner, mal­gré une sus­pen­sion de huit ans pour dopage, à la suite d'un contrôle po­si­tif en jan­vier 2016 que l'an­cien cham­pion olym­pique du 50 km marche et son en­tou­rage ont tou­jours contes­té. Après cinq ans d'en­quête, il vient d'être in­no­cen­té of­fi­ciel­le­ment par la jus­tice or­di­naire ita­lienne.

Do­pé, Sch­wa­zer l'a pour­tant été. Il l'a avoué et ce­la lui avait va­lu une pre­mière sus­pen­sion de quatre ans. Mais à par­tir de 2015, il s'était pro­mis de re­ve­nir au plus haut ni­veau sans tri­cher et avait convain­cu San­dro Do­na­ti, une per­son­na­li­té émi­nem­ment res­pec­tée en Ita­lie à la fois comme en­traî­neur d'ath­lé­tisme et comme pour­fen­deur du dopage, de le gui­der sur le che­min de la ré­demp­tion. Son se­cond contrôle an­ti­do­page po­si­tif de­vait mar­quer la fin de l'his­toire. Sauf que… «Je ne pou­vais pas vivre avec cette fausse ac­cu­sa­tion sur les épaules, as­sure Alex Sch­wa­zer. Quand je me suis do­pé en 2012, j'ai tout avoué et j'ai été condam­né, jus­te­ment. Mais en 2016, je n'étais pas do­pé. Là, la vé­ri­té a été dé­mon­trée.»

Qui sont les tri­cheurs?

Dans ses conclu­sions, le juge pour l'en­quête pré­li­mi­naire du Tri­bu­nal de Bol­za­no, Wal­ter Pe­li­no, es­time «avec un haut de­gré de cré­di­bi­li­té ra­tion­nelle que les échan­tillons d'urine pré­le­vés le 1er jan­vier 2016 ont été al­té­rés afin de don­ner un ré­sul­tat po­si­tif, d'ob­te­nir la dis­qua­li­fi­ca­tion de l'ath­lète et de je­ter le dis­cré­dit sur lui et son en­traî­neur». Le pro­duit trou­vé dans les urines de l'ath­lète était de la tes­to­sté­rone exo­gène, pro­duit qui n'ap­porte au­cune aide à un mar­cheur, sur­tout si on l'in­tro­duit dans l'or­ga­nisme loin de la com­pé­ti­tion. Ce pro­duit n'avait pas été re­le­vé dans les échan­tillons de sang pré­le­vés le même jour à l'ath­lète.

Juste avant de don­ner ses conclu­sions, le juge Pe­li­no a vou­lu ci­ter Ci­cé­ron: «Par­mi toutes les es­pèces d'in­jus­tice, la plus dé­tes­table est celle de ceux qui, pen­dant qu'ils trichent, es­saient d'ap­pa­raître comme des hommes hon­nêtes.» A la lec­ture des 87 pages de l'ordonnance de non-lieu, les po­si­tions des uns et des autres sont claires: les tri­cheurs qui es­saient de pas­ser pour des hommes hon­nêtes sont à re­cher­cher par­mi la Fé­dé­ra­tion in­ter­na­tio­nale d'ath­lé­tisme (World Ath­le­tics) et, plus éton­nant en­core, à l'Agence mon­diale an­ti­do­page (AMA), qui n'a pas brillé par sa col­la­bo­ra­tion avec la jus­tice ita­lienne, bien au contraire. Ces deux or­ga­ni­sa­tions sortent de cette pro­cé­dure, où elles étaient par­ties ci­viles, amoin­dries dans leur cré­di­bi­li­té.

«L'ordonnance du juge Pe­li­no n'a pas be­soin d'être com­men­tée, elle est com­po­sée par des faits avé­rés et non par des opi­nions, des faits sou­vent même pas contes­tés par les ex­perts nom­més par l'AMA et World Ath­le­tics», ex­plique au Temps San­dro Do­na­ti. L'AMA s'est dite «conster­née par les mul­tiples al­lé­ga­tions ir­res­pon­sables et sans fon­de­ment émises par le juge à pro­pos de l'Agence et d'autres par­ties pre­nantes». «L'AMA, qui est fi­nan­cée par les gou­ver­ne­ments du monde en­tier, fait piètre fi­gure en s'en pre­nant à la ma­gis­tra­ture ita­lienne, ré­torque San­dro Do­na­ti. Et puis, elle a ces­sé d'être un or­ga­nisme tiers, car elle s'est com­plè­te­ment apla­tie sur les po­si­tions de la Fé­dé­ra­tion in­ter­na­tio­nale d'ath­lé­tisme.»

La so­lu­tion du troi­sième échan­tillon

L'his­to­rique de l'or­ga­ni­sa­tion et la ges­tion du contrôle an­ti­do­page pra­ti­qué sur Sch­wa­zer le 1er jan­vier 2016, no­ti­fié comme po­si­tif six mois après avoir d'abord été no­ti­fié comme né­ga­tif, ne donnent pas en­vie de faire confiance aux plus hautes ins­tances du sport. Le rap­port d'en­quête liste une longue chaîne de non-res­pect des règles: non-ano­ny­mi­sa­tion de l'échan­tillon ré­col­té, fausses dé­cla­ra­tions du per­son­nel pré­le­veur, échanges d'e-mails évo­quant un com­plot contre «AS», pres­sions de World Ath­le­tics et de l'AMA sur le la­bo­ra­toire de Co­logne (où eut lieu la se­conde ana­lyse).

Le juge Pe­li­no s'est trou­vé à de­voir ba­tailler contre deux par­ties ci­viles sur trois, la Fé­dé­ra­tion ita­lienne d'ath­lé­tisme s'étant écar­tée des po­si­tions de World Ath­le­tics et de l'AMA. Ces deux der­nières ont tout fait pour em­pê­cher que le juge puisse ré­cu­pé­rer un échan­tillon d'urine du contrôle po­si­tif de l'ath­lète ita­lien. Elles ont tel­le­ment oeu­vré pour en­tra­ver le tra­vail de la jus­tice que le même ma­gis­trat ter­mine son ordonnance de non-lieu par une liste de dé­lits que l'avo­cat de Sch­wa­zer, Maître Ge­rhard Brand­stät­ter, n'a plus qu'à co­pier-col­ler pour les pro­chaines ba­tailles ju­ri­diques. «L'AMA, qui a tou­jours van­té sa col­la­bo­ra­tion avec la jus­tice, ne col­la­bore plus?» s'étonne San­dro Do­na­ti.

Se­lon lui, cette af­faire dé­passe le cas Sch­wa­zer. «Ces pro­blèmes dé­truisent la cré­di­bi­li­té de l'AMA, qui de­vrait oeu­vrer contre les tri­cheurs. Quelle est donc la fia­bi­li­té des contrôles? Qui ga­ran­tit les opé­ra­tions, vu qu'eux seuls dé­tiennent les échan­tillons?» Do­na­ti plaide pour qu'un troi­sième échan­tillon soit don­né à l'ath­lète lors d'un contrôle. «Ce der­nier le dé­po­se­rait dans un la­bo­ra­toire et puis s'il y a des sou­cis, on le sort, si­non on le dé­truit. C'est très simple et ce­la évi­te­rait beau­coup de pro­blèmes.»

Tou­jours sus­pen­du pour To­kyo

Alex Sch­wa­zer a re­çu des cen­taines de mes­sages de sou­tien et de fé­li­ci­ta­tions («Je vais ré­pondre à tous, mais il me fau­dra un peu de temps!»), et même un coup de fil du pré­sident du Co­mi­té olym­pique ita­lien (Co­ni). «Ce­lui-là m'a fait très plai­sir, car pen­dant long­temps, avec San­dro Do­na­ti, on a été très iso­lés.» La dé­ci­sion du Tri­bu­nal de Bol­za­no n'a ce­pen­dant pas le­vé sa sus­pen­sion. Sa femme lui a pré­pa­ré un gâ­teau au cho­co­lat avec les an­neaux olym­piques. «Je m'en­traîne pour être prêt si la dis­qua­li­fi­ca­tion spor­tive qui pèse sur moi est le­vée, nous ex­plique-t-il, mais je suis as­sez réa­liste: on est dé­jà au mois de mars, il se­ra très dif­fi­cile que tout se fasse dans les temps pour al­ler à To­kyo.»

Qu'im­porte, il a le sen­ti­ment d'avoir rem­por­té l'une de ses plus belles vic­toires. «Il faut com­battre l'in­jus­tice et il ne faut pas bais­ser les bras, et je le dis même en de­hors du mi­lieu spor­tif. Beau­coup de gens me di­saient: «Mais pour­quoi tu conti­nues? Tu luttes contre des ins­ti­tu­tions très puis­santes.» Avec beau­coup de souf­france mais aus­si beau­coup de pa­tience, nous avons réus­si à prou­ver mon in­no­cence.»

La ges­tion du contrôle an­ti­do­page pra­ti­qué sur Sch­wa­zer le 1er jan­vier 2016 ne donne pas en­vie de faire confiance aux plus hautes ins­tances du sport

«Je ne pou­vais pas vivre avec cette fausse ac­cu­sa­tion sur les épaules»

ALEX SCH­WA­ZER

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(TULLIO PUGLIA/GET­TY IMAGES) L’ath­lète lors du 50 km marche de Rome, en mai 2016, alors qu’il n’avait pas en­core été si­gna­lé po­si­tif à un contrôle an­ti­do­page ef­fec­tué en jan­vier.

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