Le Temps

Le cal­vaire du co­vid long, cette ma­la­die «fan­tôme»

Fa­tigue in­tense, es­souf­fle­ment, maux de tête… de nom­breuses per­sonnes in­fec­tées par le Co­vid-19 pré­sentent des symp­tômes per­sis­tants, et par­fois in­va­li­dants. La vé­ri­table am­pleur de ce syn­drome dans la po­pu­la­tion com­mence seule­ment à être ap­pré­hen­dée

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Entre 10 et 25% des per­sonnes conta­mi­nées par le SARS-CoV-2 dé­ve­lop­pe­raient une forme de co­vid chro­nique, soit entre 50000 et 135000 per­sonnes en Suisse ac­tuel­le­ment

■ Fa­tigue in­tense, maux de tête, es­souf­fle­ment voire suf­fo­ca­tion: les symp­tômes, par­fois in­va­li­dants, peuvent per­sis­ter plus de six mois après l’ap­pa­ri­tion de la ma­la­die. Té­moi­gnages

■ Pa­tients et mé­de­cins de­mandent da­van­tage de res­sources pour la re­cherche et le trai­te­ment d’une pa­tho­lo­gie qui est en­core mal connue mais qui s’étend

Syn­drome post-co­vid, co­vid long, co­vid chro­nique… De mul­tiples dé­no­mi­na­tions sont uti­li­sées pour dé­crire les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par les per­sonnes qui, une fois pas­sée la phase ai­guë de l’in­fec­tion par le Co­vid-19, conti­nuent de faire l’ex­pé­rience de dif­fé­rents symp­tômes pen­dant des se­maines voire des mois. Une af­fec­tion dont les contours sont en­core mal dé­fi­nis, mais qui est de mieux en mieux prise en compte par le corps mé­di­cal.

«Fa­tigue, perte d’odo­rat et du goût, es­souf­fle­ment et cé­pha­lées font par­tie des symp­tômes le plus sou­vent rap­por­tés», in­dique la doctoresse Mayssam Nehme, res­pon­sable de la con­sul­ta­tion long co­vid des HUG, l’une des pre­mières ou­vertes en Suisse. Troubles neu­ro­mus­cu­laires, de l’équi­libre, de la concen­tra­tion ou en­core de la vi­sion, mais aus­si dif­fi­cul­tés d’ordre psy­chique, telles qu’an­xié­té ou dé­pres­sion, sont aus­si men­tion­nés par les per­sonnes concer­nées.

«Le ca­rac­tère très po­ly­morphe de ces symp­tômes, qui peuvent tou­cher au­tant les sys­tèmes res­pi­ra­toire que car­diaque et neu­ro­lo­gique, consti­tue un des as­pects les plus éton­nants de la ma­la­die», es­time Be­noît Gue­ry, mé­de­cin-chef au ser­vice des ma­la­dies in­fec­tieuses du CHUV. Qui pour­suit: «Cer­tains de ces symp­tômes com­portent une part de sub­jec­ti­vi­té et il n’est pas tou­jours fa­cile de faire la part entre ce qui est lié à l’in­fec­tion elle-même et ce qui dé­coule du contexte très par­ti­cu­lier de la pan­dé­mie.»

Mal­gré cette li­mi­ta­tion, le long co­vid est dé­sor­mais consi­dé­ré comme une af­fec­tion à part en­tière. Ain­si l’OMS a-t-elle or­ga­ni­sé dé­but fé­vrier un sé­mi­naire spé­ci­fi­que­ment consa­cré à cette ques­tion, ras­sem­blant des ex­perts ve­nus de dif­fé­rentes ré­gions du monde. En France, la Haute Au­to­ri­té de san­té vient de publier des re­com­man­da­tions pour la prise en charge des per­sonnes tou­chées, rap­pe­lant la né­ces­si­té de leur pro­po­ser «un pro­jet de soins per­son­na­li­sé, as­sor­ti d’ob­jec­tifs réa­li­sables et d’un sui­vi dis­cu­té avec le pa­tient».

Age moyen, 43 ans

La pro­por­tion exacte des ma­lades qui dé­ve­lop­pe­ront un long co­vid n’est pas en­core connue. Mais dif­fé­rentes études sug­gèrent que le phé­no­mène n’a rien d’anec­do­tique. Une large étude pu­bliée dans The Lan­cet, por­tant sur plus de 1700 pa­tients hos­pi­ta­li­sés en Chine, a ain­si mon­tré que six mois plus tard, 63% d’entre eux rap­por­taient tou­jours de la fa­tigue, 26% des dif­fi­cul­tés de som­meil et 23% de la dé­pres­sion ou de l’an­xié­té.

De ma­nière sur­pre­nante, le syn­drome post-co­vid touche aus­si des per­sonnes ini­tia­le­ment en bonne san­té et qui n’ont pas souf­fert d’une forme grave de la ma­la­die. C’est no­tam­ment ce qui res­sort du sui­vi ef­fec­tué de­puis mars 2020 par les HUG au­près de près de 700 per­sonnes, pour 25% des pro­fes­sion­nel-les de la san­té, d’un âge moyen de 43 ans et pour près de 70% sans fac­teurs de risque sous-ja­cents. Six se­maines après le diag­nos­tic, 33% d’entre elles souf­fraient en­core de fa­tigue, de perte d’odo­rat et du goût, ou en­core d’es­souf­fle­ment et de toux, d’après une étude pa­rue dans la re­vue An­nals of In­ter­nal Me­di­cine.

Des dif­fi­cul­tés qui per­sistent à plus long terme en­core: «A sept mois, 25% des per­sonnes gardent des symp­tômes», re­lève Mayssam Nehme, qui pré­cise que ces don­nées doivent en­core faire l’ob­jet d’une pu­bli­ca­tion scien­ti­fique. Au CHUV, le sui­vi d’un col­lec­tif de 468 pa­tients a ré­vé­lé que plus de 50% d’entre eux ont tou­jours au moins un symp­tôme à neuf mois.

D’autres tra­vaux ef­fec­tués à l’étran­ger rap­portent une fré­quence moindre de ce syn­drome, avec plu­tôt 10 à 20% de per­sonnes souf­frant en­core de symp­tômes six mois après leur in­fec­tion. «Même si le pour­cen­tage exact de pa­tients tou­chés n’est pas connu, ce­la concerne de toute fa­çon un très grand nombre de per­sonnes, puisque le vi­rus s’est lar­ge­ment ré­pan­du dans la po­pu­la­tion», sou­ligne Mayssam Nehme.

Des symp­tômes fluc­tuants

«Au dé­but de la pan­dé­mie, on ne soup­çon­nait pas que le Co­vid-19 oc­ca­sion­ne­rait des symp­tômes aus­si per­sis­tants et d’une telle am­pleur», ac­quiesce Be­noît Gue­ry. Qui pré­cise que ces sé­quelles peuvent être dues à l’ef­fet du vi­rus lui-même sur l’or­ga­nisme, mais aus­si à une ré­ponse in­adap­tée du sys­tème in­flam­ma­toire suite à l’in­fec­tion.

Si la gra­vi­té des symp­tômes et leur per­sis­tance dans le temps sont très va­riables d’une per­sonne à l’autre, le long co­vid peut se trans­for­mer en cal­vaire. «Nous ren­con­trons des per­sonnes qui éprouvent en­core des symp­tômes un an après leur in­fec­tion. Cer­taines n’ont pas pu re­prendre le tra­vail, ou alors l’ont re­pris mais ont été contrainte­s d’ar­rê­ter. Une dif­fi­cul­té sup­plé­men­taire pro­vient du ca­rac­tère fluc­tuant des symp­tômes: cer­tains pa­tients se sentent mieux pen­dant un cer­tain temps, avant de voir leur état se dé­gra­der de nou­veau pen­dant quelques jours, et ain­si de suite. Ils ne voient pas l’is­sue et se sentent dé­cou­ra­gés», pour­suit Mayssam Nehme.

La ré­ponse mé­di­cale com­mence à s’or­ga­ni­ser pour ve­nir en aide à ces per­sonnes. Des consul­ta­tions spé­ci­fiques ont ain­si vu le jour à Ge­nève et à Zu­rich. «Nous ef­fec­tuons un bi­lan avec les pa­tients et nous leur pro­po­sons dif­fé­rentes prises en charge en fonc­tion de leurs symp­tômes, par exemple de la phy­sio­thé­ra­pie ou des exer­cices de res­pi­ra­tion», dé­crit Mayssam Nehme. Pour elle, comme pour Be­noît Gue­ry, la ré­ponse au co­vid long ne doit pas être que mé­di­cale, mais être consi­dé­rée au ni­veau de la so­cié­té, en rai­son de l’am­pleur qu’elle va prendre dans les mois et an­nées à ve­nir. ■

«Cer­tains pa­tients ne voient pas d’is­sue et se sentent dé­cou­ra­gés MAYSSAM NEHME, DOCTORESSE RES­PON­SABLE DE LA CON­SUL­TA­TION LONG CO­VID DES HUG

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(FAN­NY MONIER POUR LE TEMPS)

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