L'in­croyable puis­sance de l'in­dus­trie du sucre

Scien­ti­fiques ache­tés, ad­mi­nis­tra­tions noyau­tées, chan­tage exer­cé sur L’OMS, énormes cam­pagnes de pu­bli­ci­té … De­puis les an­nées 1940, tous les moyens ont été uti­li­sés par le lobby du sucre pour nier ses ef­fets no­cifs et trom­per le grand pu­blic.

Sept - - Tromperie - Ga­ry Taubes, Cris­tin Kearns Cou­sins (texte) & Gre­go­ry Collavini (images)

Par un frais mar­di du prin­temps 1976, deux res­pon­sables de la Su­gar As­so­cia­tion s’avancent vers l’es­trade d’une salle de bal de Chi­ca­go pour re­ce­voir l’os­car du monde des re­la­tions pu­bliques, cette Silver An­vil (en­clume d’ar­gent) qui ré­com­pense l’ex­cel­lence en ma­tière de «for­ma­tion de l’opinion pu­blique».

Le lobby ve­nait de réus­sir l’une des plus spec­ta­cu­laires volte-face de l’his­toire de la com­mu­ni­ca­tion. Pen­dant près d’une dé­cen­nie, le sec­teur avait été bal­lot­té de crise en crise, les mé­dias et l’opinion s’en pre­nant au sucre, tan­dis que les scien­ti­fiques com­men­çaient à y voir une cause pro­bable de l’obé­si­té, du dia­bète et de la ma­la­die car­diaque (ex­pres­sion dé­si­gnant l’en­semble des ma­la­dies car­dio-vas­cu­laires, ndlr). Des pu­bli­ci­tés pré­ten­dant que le sucre ai­dait à perdre du poids avaient dû être re­ti­rées à la de­mande de la Fe­de­ral Trade Com­mis­sion (FTC), et la Food and Drug Ad­mi­nis­tra­tion (FDA) avait en­ga­gé une étude sur ses dan­gers. La consom­ma­tion s’était af­fais­sée de 12% en deux ans. Le sou­rire qu’af­fi­chaient ce jour-là John «JW» Ta­tem Jr. et Jack O’con­nell Jr., res­pec­ti­ve­ment pré­sident et di­rec­teur des re­la­tions pu­bliques de la Su­gar As­so­cia­tion, leur tro­phée à la main, en di­sait long sur le coup qu’ils ve­naient de réus­sir.

La cam­pagne, mon­tée avec l’aide de la pres­ti­gieuse firme de re­la­tions pu­bliques Carl Byoir & As­so­ciates, avait été dé­ci­dée après la pa­ru­tion d’une en­quête d’opinion mon­trant que les consom­ma­teurs consi­dé­raient dé­sor­mais le sucre comme un fac­teur d’obé­si­té, et que la plu­part des mé­de­cins le soup­çon­naient d’ag­gra­ver, voire de cau­ser la ma­la­die car­diaque et le dia­bète. Forte d’un bud­get an­nuel ini­tial de près de 800'000 dol­lars (3,4 mil­lions au cours de 2017) col­lec­tés au­près des prin­ci­paux pro­duc­teurs amé­ri­cains, l’as­so­cia­tion avait donc re­cru­té toute une écu­rie de pro­fes­sion­nels de la mé­de­cine et de la nu­tri­tion pour apai­ser les craintes de la po­pu­la­tion. Elle avait ra­me­né dans son gi­ron les fa­bri­cants de bois­sons et d’en-cas. Et fi­nan­cé des ar­ticles scien­ti­fiques qui avaient contri­bué à une dé­ci­sion « très fa­vo­rable » prise par la FDA, grâce à la­quelle – clai­ron­nait le texte de can­di­da­ture au Silver An­vil – «le sucre ris­quait peu de su­bir la moindre contrainte lé­gis­la­tive dans les an­nées à ve­nir». A en croire Ta­tem, l’his­toire du sucre était celle d’un pro­duit in­of­fen­sif at­ta­qué par des «op­por­tu­nistes s’em­ployant à gru­ger les consom­ma­teurs».

Au cours des dé­cen­nies sui­vantes, il al­lait chan­ger de sta­tut, tro­quant sa ré­pu­ta­tion de «ban­dit mas­qué» (se­lon les termes uti­li­sés par le New York Times en 1977) pour celle d’ali­ment si in­of­fen­sif en ap­pa­rence que même l’as­so­cia­tion amé­ri­caine des car­dio­logues et l’as­so­cia­tion amé­ri­caine des dia­bé­to­logues l’ont re­com­man­dé par­mi les com­po­santes d’un ré­gime sain. A la fin des an­nées 1980, les re­cherches sur les liens entre le sucre et les ma­la­dies chro­niques avaient qua­si­ment ces­sé et les scien­ti­fiques voyaient dans ce champ d’étude une im­passe pro­fes­sion­nelle.

Les ef­forts de la Su­gar As­so­cia­tion ont été tel­le­ment ef­fi­caces qu’à ce jour [au­tomne 2012], au­cun consen­sus ne s’est en­core dé­ga­gé sur les dan­gers po­ten­tiels de cet ali­ment.

La cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion du sec­teur s’est tra­duite par une hausse si­gni­fi­ca­tive de la consom­ma­tion de sucre de table (le sac­cha­rose) et d’édul­co­rants, no­tam­ment le si­rop de maïs à haute te­neur en fruc­tose (très peu com­mer­cia­li­sé en Eu­rope, où le mar­ché est do­mi­né par d’autres édul­co­rants. On en trouve néan­moins dans des pro­duits comme le ket­chup, ndlr). Cette hausse s’est ac­com­pa­gnée à son tour d’une aug­men­ta­tion sou­daine de la fré­quence des ma­la­dies chro­niques, dont le lien avec le sucre a été de plus en plus sou­li­gné. De­puis 1970, la pro­por­tion d’obèses aux Etats-unis a plus que dou­blé et l’in­ci­dence du dia­bète plus que tri­plé.

Com­ment, pré­ci­sé­ment, l’in­dus­trie a-t-elle pu ac­com­plir cette volte-face? La réponse se trouve dans plus de 1'500 pages de do­cu­ments in­ternes, de lettres et de rap­ports de con­seils d’ad­mi­nis­tra­tion que nous avons ex­hu­més des ar­chives d’en­tre­prises au­jourd’hui dis­pa­rues et de scien­ti­fiques ou con­sul­tants dé­cé­dés ayant joué un rôle ma­jeur dans l’opé­ra­tion. Ces do­cu­ments montrent com­ment Big Su­gar a uti­li­sé les mé­thodes de Big To­bac­co pour que les agences gou­ver­ne­men­tales écartent tout soup­çon de risque sa­ni­taire pe­sant sur ses pro­duits.

Com­pa­rée à celle des ci­ga­ret­tiers, qui sa­vaient per­ti­nem­ment que le ta­bac est mor­tel et ont dé­pen­sé des mil­liards de dol­lars pour ten­ter de le ca­cher, la tâche des in­dus­triels du sucre était re­la­ti­ve­ment simple. La ques­tion des ef­fets de la sub­stance sur la san­té n’étant pas en­core tran­chée, les pro­duc­teurs de­vaient sim­ple­ment veiller à ce que l’in­cer­ti­tude dure aus­si long­temps que pos­sible. Mais le but était le même : pro­té­ger les ventes en consti­tuant un cor­pus de

preuves scien­ti­fiques fin prêtes pour contrer tout ré­sul­tat de re­cherche dé­fa­vo­rable. Cette en­tre­prise de ma­ni­pu­la­tion des cartes de la science, pen­dant des dé­cen­nies, ex­plique pour­quoi les re­com­man­da­tions ali­men­taires of­fi­cielles du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain ( USDA Die­ta­ry Gui­de­lines) n’évoquent le sucre qu’en ces termes très vagues : «Ré­duire la consom­ma­tion de ca­lo­ries en pro­ve­nance des graisses so­lides et des sucres ajou­tés » ( Die­ta­ry Gui­de­lines 20102015. Les Re­com­man­da­tions 2015- 2020 consti­tuent la 8e édi­tion, ndlr). C’est aus­si la rai­son pour la­quelle la FDA ré­pète que «le sucre est gé­né­ra­le­ment ju­gé sans dan­ger», en dé­pit de toutes les don­nées qui plaident le contraire.

Cet activisme per­met aus­si de com­prendre la fin de non-re­ce­voir à la­quelle se sont heur­tés di­vers ap­pels pres­sants de scien­ti­fiques en fa­veur d’une ré­gle­men­ta­tion des pro­duits su­crés. Et pour­quoi, en l’ab­sence de vé­ri­table dé­ter­mi­na­tion fé­dé­rale, l'an­cien maire de New York, Mi­chael Bloom­berg, s’est sen­ti obli­gé de pro­po­ser d’in­ter­dire les bois­sons su­crées au-de­là d’un cer­tain vo­lume – in­ter­dic­tion en­trée en vi­gueur dans la ville en septembre 2012 (à la suite de cette dé­ci­sion, l’as­so­cia­tion amé­ri­caine des fa­bri­cants de bois­sons a in­ten­té un pro­cès à la mai­rie de New York et ga­gné en ap­pel en juin 2014, ndlr).

En réa­li­té, de plus en plus de tra­vaux scien­ti­fiques in­citent à pen­ser que le glu­cose et son cou­sin chi­mi­que­ment

si­mi­laire, le fruc­tose, pour­raient bel et bien cau­ser des ma­la­dies chro­niques en­traî­nant la mort, dont la pré­va­lence di­mi­nue­rait net­te­ment si nous ré­dui­sions sen­si­ble­ment notre consom­ma­tion de sucres ajou­tés. Ro­bert Lus­tig, une au­to­ri­té dans le do­maine de l’obé­si­té in­fan­tile à l’uni­ver­si­té de Ca­li­for­nie, a ex­po­sé ses thèses en 2012 dans la pres­ti­gieuse re­vue scien­ti­fique Na­ture. Dans cet ar­ticle in­ti­tu­lé La vé­ri­té toxique sur le sucre, il ob­serve avec deux de ses col­lègues que le glu­cose et le fruc­tose créent une dé­pen­dance au même titre que le ta­bac et l’al­cool; leur consom­ma­tion ex­ces­sive est un fac­teur dé­ter­mi­nant de l’épi­dé­mie ac­tuelle d’obé­si­té et de dia­bète de type 2 (as­so­cié à l’obé­si­té). Se­lon les au­teurs, les ma­la­dies liées au sucre coûtent aux Etats-unis en­vi­ron 150 mil­liards de dol­lars par an. Ils in­vitent donc les au­to­ri­tés de san­té à se mo­bi­li­ser pour en ré­gu­ler la consom­ma­tion. La Su­gar As­so­cia­tion a ré­agi en ex­hu­mant son ar­gu­ment de base : l’ar­ticle de Lus­tig «ne re­pose pas sur des preuves ou le consen­sus scien­ti­fique» re­quis, et il est ir­res­pon­sable de la part des au­teurs de pas­ser sous si­lence que les ré­sul­tats de re­cherche dis­po­nibles «sont au mieux peu concluants».

C’est dé­jà ce qu’ex­pli­quait Ta­tem de­vant le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de l’as­so­cia­tion en 1976 : «Nous nous ef­for­çons de ne ja­mais perdre de vue le fait qu’au­cune preuve scien­ti­fique ne per­met d’éta­blir un lien entre le sucre et des ma­la­dies condui­sant au dé­cès. Ce point cru­cial est l’éner­gie vi­tale de notre as­so­cia­tion » .

La pre­mière in­car­na­tion de l’or­ga­nisme re­monte à 1943, quand les pro­duc­teurs et les raf­fi­neurs créèrent la Fon­da­tion pour la re­cherche su­crière afin de contre­car­rer la pro­pa­gande de guerre en fa­veur du ra­tion­ne­ment. «De com­bien de sucre avez-vous be­soin ? Zé­ro !» dé­cla­rait un tract gou­ver­ne­men­tal. En 1947, les pro­duc­teurs re­bap­ti­sèrent leur lobby As­so­cia­tion du sucre et créèrent un dé­par­te­ment de re­la­tions pu­bliques, Su­gar In­for­ma­tion Inc., qui pré­sen­ta bien­tôt la sub­stance comme un «moyen in­tel­li­gent de maî­tri­ser son poids».

En 1968, dans l’es­poir d’at­ti­rer les en­tre­prises étran­gères afin d’ai­der à cou­vrir les frais, la Su­gar As­so­cia­tion fit de son dé­par­te­ment re­cherche la Fon­da­tion in­ter­na­tio­nale de re­cherche sur le sucre (ISRF). «Les pré­ju­gés sur les causes de la ca­rie den­taire, du dia­bète et des pro­blèmes car­diaques sont ré­pan- dus dans le monde en­tier», ex­pli­quait en 1969 une bro­chure de la fon­da­tion des­ti­née à re­cru­ter de nou­veaux membres.

Dès 1962, des do­cu­ments in­ternes avaient pour­tant re­con­nu les liens po­ten­tiels entre le sucre et les ma­la­dies chro­niques, mais les di­ri­geants du sec­teur étaient alors confron­tés à un pro­blème plus urgent: les Amé­ri­cains, sou­cieux de leur poids, se conver­tis­saient en masse aux so­das light, au goût ar­ti­fi­ciel­le­ment su­cré avec des édul­co­rants comme les cy­cla­mates ou la sac­cha­rine (ces pro­duits sans sucre ont un «pou­voir su­crant» très su­pé­rieur à ce­lui du sucre. Les cy­cla­mates (E 952) sont au­to­ri­sés en Eu­rope et sou­vent mé­lan­gés à la sac­cha­rine, ndlr).

Entre 1963 et 1968, la part de mar­ché de ces soft drinks pas­sa de 4 à 15%. «Une quan­ti­té de sucre va­lant 1 dol­lar pour­rait être rem­pla­cée par une quan­ti­té d’édul­co­rants va­lant 10 cents», aver­tit John Hick­son, vice-pré­sident et di­rec­teur de re­cherche de L’ISRF, dans un do­cu­ment in­terne. En 1969, il dé­cla­rait au New York Times : «Si quel­qu’un peut vendre 9 cents sur 10 moins cher que vous, vous avez in­té­rêt à trou­ver une ob­jec­tion à lui ba­lan­cer.»

L’in­dus­trie su­crière avait consa­cré plus de 600'000 dol­lars (en­vi­ron 4 mil­lions de francs ac­tuels) à l’étude de tous les ef­fets né­ga­tifs conce­vables d’édul­co­rants de syn­thèse qui sont en­core au­jourd’hui sur le mar­ché mon­dial, comme le Su­ca­ryl.

En 1969, la FDA a in­ter­dit les cy­cla­mates aux Etats-unis, sur la base d’une re­cherche in­di­quant qu’ils pou­vaient cau­ser des can­cers de la ves­sie chez le rat. Peu après, Hick­son quit­ta L’ISRF pour le Conseil de la re­cherche sur les ci­gares. Un do­cu­ment confi­den­tiel de l’in­dus­trie du ta­bac le pré­sen­tait comme un «ma­noeu­vrier scien­ti­fique de grande classe, qui a réus­si à faire condam­ner les cy­cla­mates pour le compte de l’in­dus­trie du sucre, sur la

base de don­nées fra­giles». Il a été éta­bli par la suite que les tra­vaux concer­nant le risque de cancer chez les ron­geurs ne pou­vaient être ex­tra­po­lés à l’homme; mais à ce mo­ment-là, le dos­sier était of­fi­ciel­le­ment clos. En 1977, la sac­cha­rine a aus­si failli être in­ter­dite sur la base de ré­sul­tats si­gni­fi­ca­tifs chez l’ani­mal, qui se ré­vé­le­ront plus tard sans ob­jet chez l’homme.

Entre-temps, des cher­cheurs avaient af­fir­mé que des li­pides du sang – le cho­les­té­rol et les tri­gly­cé­rides en par­ti­cu­lier – consti­tuaient un fac­teur de risque dans les ma­la­dies du coeur. Les spé­cia­listes de la san­té re­com­man­dèrent aux per­sonnes ayant beau­coup de cho­les­té­rol mais un ni­veau nor­mal de tri­gly­cé­rides, d’évi­ter les graisses ani­males. Celles ayant un taux de cho­les­té­rol nor­mal mais un ni­veau de tri­gly­cé­rides éle­vé, furent ju­gées «sen­sibles aux glu­cides». Chez ces der­nières, une consom­ma­tion même mo­dé­rée de sucre pou­vait en­traî­ner une hausse des tri­gly­cé­rides. John Yud­kin, le prin­ci­pal nu­tri­tion­niste bri­tan­nique, avait fait la une des mé­dias en 1965 en ex­pli­quant que le sucre, non les graisses, était à l’ori­gine de l’athé­ro­sclé­rose.

En 1967, la di­vi­sion re­cherche de la Su­gar As­so­cia­tion com­men­ça d’exa­mi­ner la «vague d’ac­cu­sa­tions sur le rôle du sucre dans l’athé­ro­sclé­rose » . Se­lon une syn­thèse confi­den­tielle des études fi­nan­cées par l’in­dus­trie réa­li­sée en 1970, L’ISRF nou­vel­le­ment créée consa­crait 10% de son bud­get de re­cherche au lien entre ré­gime ali­men­taire et ma­la­die car­diaque. Hick­son ex­hor­ta les en­tre­prises membres à mettre les ré­sul­tats de cette syn­thèse sous le bois­seau.

Le tra­vail d’un cher­cheur de l’uni­ver­si­té de Penn­syl­va­nie sur la «sen­si­bi­li­té au glu­cose» in­quié­tait par­ti­cu­liè­re­ment : les di­ri­geants du sec­teur es­ti­maient qu’il était pro­ba­ble­ment sur le point d’«éta­blir la preuve d’ef­fets no­cifs». Un consul­tant de L’ISRF re­com­man­da aux so­cié­tés su­crières de re­cher­cher la vé­ri­té en com­man­di­tant une étude com­plète. L’or­ga­nisme dé­ci­da de ne pas suivre cet avis – ce qui de­vint une ha­bi­tude. Un autre tra­vail fi­nan­cé par L’ISRF et me­né par le bio­chi­miste Wal­ter Po­ver, de l’uni­ver­si­té an­glaise de Bir­min­gham, avait iden­ti­fié un mé­ca­nisme ca­pable d’ex­pli­quer com­ment le sucre aug­mente le ni­veau des tri­gly­cé­rides. Po­ver pen­sait être sur le point d’en ob­te­nir la preuve; il lui fal­lait en­core dix-huit se­maines de tra­vail pour abou­tir. Au lieu de four­nir les fonds, L’ISRF anéan­tit le pro­jet, ju­geant sa va­leur «nulle».

L’in­dus­trie a sui­vi une stra­té­gie si­mi­laire sur la ques­tion du dia­bète. En 1973, le rap­port entre le sucre, le dia­bète et la ma­la­die car­diaque était de­ve­nu suf­fi­sam­ment trou­blant pour que le sé­na­teur dé­mo­crate George Mc­go­vern or­ga­nise une au­di­tion de son Co­mi­té sur la nu­tri­tion (ce co­mi­té du Sé­nat amé­ri­cain, des­ti­né à exa­mi­ner les pro­blèmes de mal­nu­tri­tion aux Etats-unis, a exis­té de 1968 à 1977, ndlr).

Un groupe d’ex­perts in­ter­na­tio­naux, dont Yud­kin et Wal­ter Mertz, di­rec­teur de l’ins­ti­tut de nu­tri­tion hu­maine au mi­nis­tère amé­ri­cain de l’agri­cul­ture (USDA), y ont sou­te­nu que les dif­fé­rences entre les po­pu­la­tions en ma­tière de consom­ma­tion de sucre étaient la meilleure ex­pli­ca­tion des dif­fé­rences d’in­ci­dence du dia­bète.

Les re­cherches me­nées par L’USDA et d’autres mon­traient que l’ex­cès de sucre en­traî­nait une forte aug­men­ta­tion de la ma­la­die. L’un des ex­perts, le SudA­fri­cain George Camp­bell, avan­ça qu’une consom­ma­tion su­pé­rieure à 35 ki­los par per­sonne et par an – à peu près la moi­tié de ce qui est ven­du au­jourd’hui aux EtatsU­nis – suf­fi­sait à dé­clen­cher une épi­dé­mie.

Confron­té à ces mau­vaises nou­velles éma­nant de scien­ti­fiques in­dé­pen­dants, L’ISRF or­ga­ni­sa son propre col­loque, consa­cré ex­clu­si­ve­ment aux tra­vaux des cher­cheurs scep­tiques sur le lien entre sucre et dia­bète. «Tous les par­ti­ci­pants se sont ac­cor­dés à dire que bien des tra­vaux res­taient né­ces­saires avant de pou­voir par­ve­nir à une conclu­sion so­lide», rap­porte un compte ren­du pu­blié dans une re­vue de dia­bé­to­lo­gie.

En 1975, la fon­da­tion se réunit à nou­veau à Mon­tréal pour dis­cu­ter des prio­ri­tés de la re­cherche avec ses con­sul­tants scien­ti­fiques. Les ventes chutent, rap­pe­la alors Ta­tem de­vant les té­nors de l’in­dus­trie, en grande par­tie à cause de «l’im­pact des dé­fen­seurs des consom­ma­teurs qui éta­blissent un lien entre le sucre et cer­taines ma­la­dies » .

A la suite de ce conclave, L’ISRF dif­fu­sa un do­cu­ment ci­tant un spé­cia­liste du dia­bète à l’uni­ver­si­té de To­ron­to, Er­rol Mar­liss, qui re­com­man­dait de mon­ter des «pro­grammes

Se­lon une syn­thèse confi­den­tielle des études fi­nan­cées par l’in­dus­trie réa­li­sée en 1970, L’ISRF nou­vel­le­ment créée consa­crait 10% de son bud­get de re­cherche au lien entre ré­gime ali­men­taire et ma­la­die car­diaque. Hick­son ex­hor­ta les en­tre­prises membres à mettre les ré­sul­tats de cette syn­thèse sous le bois­seau.

de re­cherche bien conçus » pour éta­blir le rôle du sucre dans le dia­bète et d’autres ma­la­dies. «De tels pro­grammes pour­raient ré­vé­ler que le glu­cose est mau­vais pour cer­tains in­di­vi­dus», pré­ve­nait-il. Mais les études «doivent être en­tre­prises de ma­nière suf­fi­sam­ment vaste et com­plète pour pro­duire des ré­sul­tats. Pour abou­tir à des ré­sul­tats cré­dibles, un simple geste ne rem­pla­ce­ra pas un fi­nan­ce­ment mas­sif».

Un geste, c’est pour­tant bien ce que l’in­dus­trie al­lait faire. Au lieu d’ap­prou­ver un dis­po­si­tif sé­rieux des­ti­né à exa­mi­ner les liens sup­po­sés entre le sucre et la ma­la­die, les firmes ces­sèrent de fi­nan­cer les pro­jets de L’ISRF.

A la place, et par l’en­tre­mise de la Su­gar As­so­cia­tion elle- même, elles consa­crèrent en­vi­ron 655' 000 dol­lars entre 1975 et 1980 à dix- sept études des­ti­nées, comme le disent des do­cu­ments in­ternes, «à s’as­su­rer que la re­cherche res­te­ra un sou­tien es­sen­tiel à la dé­fense de l’in­dus­trie » .

Chaque pro­po­si­tion d’étude était exa­mi­née par un co­mi­té de scien­ti­fiques proches du sec­teur puis par un se­cond co­mi­té com­pre­nant des re­pré­sen­tants des en­tre­prises su­crières et des «membres contri­bu­teurs aux re­cherches» comme Coca-co­la, Her­shey’s, Ge­ne­ral Mills et Na­bis­co. L’es­sen­tiel de l’ar­gent al­la aux scien­ti­fiques dont les pro­jets pa­rais­saient ex­pli­ci­te­ment conçus pour exo­né­rer le sucre de toute res­pon­sa­bi­li­té. L’un d’eux pro­po­sait même d’ex­plo­rer les ef­fets d'une sti­mu­la­tion du ni­veau de sé­ro­to­nine dans le cer­veau de rats, pour ain­si «dé­mon­trer sa va­leur thé­ra­peu­tique dans le trai­te­ment de la dé­pres­sion».

Ces études avaient, au mieux, va­leur de cache- sexe. Pro­fes­seur à la Har­vard Me­di­cal School, Ro­nald Ar­ky a ain­si re­çu de l’ar­gent de la Su­gar As­so­cia­tion pour dé­ter­mi­ner si le glu­cose a un ef­fet dif­fé­rent sur la gly­cé­mie et d’autres in­di­ca­teurs du dia­bète quand il est ab­sor­bé avec des glu­cides com­plexes d’ori­gine vé­gé­tale comme la pec­tine et le psyl­lium. Le pro­jet ne dé­bou­cha sur rien. Mais la Su­gar As­so­cia­tion «ne s’en sou­ciait guère».

En bref, plu­tôt que de cher­cher la vé­ri­té, bonne ou mau­vaise, sur son pro­duit, l’or­ga­nisme s’en tint à un plan de com­mu­ni­ca­tion conçu pour «mon­trer, à des­ti­na­tion du plus grand pu­blic – tout le monde ou presque en consomme –, l’in­no­cui­té du sucre». L’une de ses pre­mières ini­tia­tives fut de créer un Conseil consul­ta­tif des ali­ments et de la nu­tri­tion, com­po­sé d’une de­mi-dou­zaine de mé­de­cins et de deux den­tistes dis­po­sés à dé­fendre l’idée que le sucre a sa place dans un ré­gime ali­men­taire sain, en lui ré­ser­vant 60'000 dol­lars de bud­get par an (plus de 220'000 dol­lars ac­tuels).

Une idée jouait en fa­veur de l’in­dus­trie : la convic­tion de plus en plus ré­pan­due que le cho­les­té­rol et les graisses ali­men­taires, en par­ti­cu­lier les graisses sa­tu­rées, étaient la rai­son pro­bable de la ma­la­die car­diaque. Ta­tem lais­sa même en­tendre, dans une lettre au New York Times Ma­ga­zine en juin

1976, que cer­tains «cri­tiques du sucre» étaient sur­tout mo­ti­vés par le dé­sir de «dé­tour­ner l’at­ten­tion des graisses sa­tu­rées».

Cette thèse était l’oeuvre du nu­tri­tion­niste An­cel Keys, dont le la­bo­ra­toire à l’uni­ver­si­té du Min­ne­so­ta avait re­çu des fi­nan­ce­ments de l’in­dus­trie su­crière dès 1944.

Des an­nées 1950 aux an­nées 1980, Keys est res­té le dé­fen­seur le plus vé­hé­ment de la théo­rie du rôle des ma­tières grasses, s’op­po­sant sou­vent pu­bli­que­ment à Yud­kin, le pro­mo­teur le plus en vue de la théo­rie du rôle du sucre : les deux hommes « se haïs­saient pas­sa­ble­ment » , se sou­vient l’un des col­la­bo­ra­teurs du se­cond.

Quand la Su­gar As­so­cia­tion eut be­soin d’un ex­pert en ma­la­dies car­dio-vas­cu­laires pour son Conseil consul­ta­tif, elle s’adres­sa donc à Fran­cis­co Grande, l’un des plus proches col­lègues de Keys à l’uni­ver­si­té du Min­ne­so­ta. Elle re­cru­ta aus­si le nu­tri­tion­niste William Con­nor de l’uni­ver­si­té de l’ore­gon, l’un des prin­ci­paux dé­fen­seurs de l’idée que le cho­les­té­rol ali­men­taire est à l’ori­gine de la ma­la­die car­diaque.

L’in­dus­trie prit comme prin­ci­pal ex­pert du dia­bète Ed­win Bier­man de l’uni­ver­si­té de Wa­shing­ton, pour qui les dia­bé­tiques ne de­vaient pas trop s’in­quié­ter de leur consom­ma­tion de sucre tant qu’ils gar­daient un poids ac­cep­table en brû­lant les ca­lo­ries qu’ils ab­sor­baient. Bier­man af­fi­chait éga­le­ment une foi ap­pa­rem­ment in­con­di­tion­nelle dans l’idée que ce sont les graisses ali­men­taires – et le fait d’être gros – qui en­gendrent la ma­la­die car­diaque, le sucre n’ayant au­cun ef­fet si­gni­fi­ca­tif.

Il est dif­fi­cile de sur­es­ti­mer l’in­fluence de Bier­man, l’homme qui a écar­té le dé­bat sur le dia­bète de la ques­tion du sucre. Il a joué le pre­mier rôle pour convaincre l’as­so­cia­tion amé­ri­caine des dia­bé­to­logues d’être plus to­lé­rante sur la quan­ti­té de glu­cides (dont le sucre) re­com­man­dée dans le ré­gime des ma­lades et de pres­ser da­van­tage ceux-ci de di­mi­nuer leur consom­ma­tion de graisses (ces pa­tients sont par­ti­cu­liè­re­ment en­clins à mou­rir de la ma­la­die car­diaque).

Bier­man a aus­si pré­sen­té des études fi­nan­cées par l’in­dus­trie dans un cha­pitre sur les causes po­ten­tielles du dia­bète qu’il a co­ré­di­gé pour un rap­port de la Com­mis­sion na­tio­nale sur le dia­bète en 1976. Ce do­cu­ment n’a ces­sé d’in­fluen­cer les pro­grammes fé­dé­raux de re­cherche sur la ma­la­die jus­qu’à ce jour. Cer­tains scien­ti­fiques, re­con­nais­sait-il, avaient «sou­te­nu avec élo­quence» l’hy­po­thèse se­lon la­quelle la consom­ma­tion de glu­cides raf­fi­nés, comme le sucre, est un fac­teur dé­clen­cheur du dia­bète.

Mais Bier­man ci­ta pour faire bonne me­sure cinq études – deux d’entre elles étant fi­nan­cées par L’ISRF – dont les ré­sul­tats étaient «in­com­pa­tibles» avec cette hy­po­thèse. «Le pas­sage en re­vue de toutes les don­nées ex­pé­ri­men­tales et épi­dé­mio­lo­giques, conclut-il, in­cite à pen­ser que le prin­ci­pal fac­teur ali­men­taire de risque est la quan­ti­té to­tale des ca­lo­ries ab­sor­bées, quelle qu’en soit la source».

La che­ville ou­vrière du Co­mi­té consul­ta­tif s’ap­pe­lait Fre­de­rick Stare, fon­da­teur et pré­sident du dé­par­te­ment de nu­tri­tion de la Har­vard School of Pu­blic Health Stare et son équipe en­tre­te­naient de longue date des re­la­tions avec l’in­dus­trie. Se­lon un do­cu­ment in­terne de L’ISRF, la fon­da­tion avait fi­nan­cé une tren­taine d’ar­ticles de son dé­par­te­ment entre 1952 et 1956 seu­le­ment. En 1960, l’équipe s’ins­tal­la dans un nou­veau bâ­ti­ment fi­nan­cé en grande par­tie par des dons pri­vés, dont 1 mil­lion de dol­lars de Ge­ne­ral Foods.

Au dé­but des an­nées 1970, Stare comp­tait par­mi les avo­cats les plus fiables de l’in­dus­trie. Il a té­moi­gné de­vant le Con­grès des bien­faits du sucre alors même que son dé­par­te­ment conti­nuait d’ali­gner les fi­nan­ce­ments de pro­duc­teurs de sucre et de géants de l’ali­men­taire comme Car­na­tion, Coca-co­la, Ger­ber, Kel­logg et Os­car Meyer. Son nom ap­pa­raît aus­si sur des do­cu­ments de l’in­dus­trie du ta­bac, mon­trant qu’il a ob­te­nu de celle-ci des fonds pour une étude des­ti­née à exo­né­rer les ci­ga­rettes de toute res­pon­sa­bi­li­té dans la ma­la­die car­diaque.

La pre­mière ini­tia­tive du Conseil consul­ta­tif fut de réa­li­ser un livre blanc de 88 pages, in­ti­tu­lé Le sucre dans l’ali­men­ta­tion hu­maine et pu­blié en 1975. Co­or­don­né par Stare, l’ou­vrage pré­ten­dait «agen­cer les faits scien­ti­fiques concer­nant le sucre». Cette com­pi­la­tion de don­nées his­to­riques et d’ar­gu­ments pou­vait être ex­ploi­tée par les en­tre­prises du sec­teur pour com­battre les af­fir­ma­tions de Yud­kin, mais aus­si d’un col­lègue de Stare à Har­vard, Jean Mayer (un Fran­çais qui avait re­joint Har­vard après s'être brillam­ment com­por­té pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale. Il était le fils du phy­sio­lo­giste

An­dré Mayer, pro­fes­seur au Col­lège de France), et d’autres cher­cheurs que Ta­tem ap­pe­lait les « en­ne­mis du sucre » .

Dif­fu­sé à 25'000 exem­plaires, le livre blanc fut en­voyé aux jour­na­listes, ac­com­pa­gné d’un com­mu­ni­qué de presse in­ti­tu­lé: «Les scien­ti­fiques dis­sipent les craintes sur le sucre.» Le texte né­gli­geait de men­tion­ner qu’il était fi­nan­cé par l’in­dus­trie, mais des do­cu­ments in­ternes le confirment.

La Su­gar As­so­cia­tion comp­tait aus­si sur Stare pour dif­fu­ser son mes­sage au­près du grand pu­blic. «Pla­cez le Dr Stare dans une émis­sion de té­lé­vi­sion du ma­tin» et «Faites une in­ter­view de trois mi­nutes trente avec le Dr Stare pour 200 sta­tions de ra­dio», peut-on lire dans des comptes ren­dus des réunions de l’as­so­cia­tion. Ain­si que l’ex­pliquent des do­cu­ments in­ternes, uti­li­ser Stare comme mé­dia­teur aide- rait l’as­so­cia­tion à «se faire des amis dans les mé­dias au­dio­vi­suels» tout en «lais­sant l’in­dus­trie du sucre à l’ar­rière-plan».

Quand les conflits d’in­té­rêts de Stare furent fi­na­le­ment ré­vé­lés, dans un rap­port in­ti­tu­lé Pro­fes­seurs la main dans le sac et réa­li­sé en 1976 par le Centre pour la science au ser­vice du pu­blic, le sec­teur n’avait plus be­soin de lui. L’in­dus­trie pou­vait dé­sor­mais s’ap­puyer sur un do­cu­ment de la Food and Drug Ad­mi­nis­tra­tion.

Au mo­ment où Stare et ses col­lègues peau­fi­naient Le sucre dans l’ali­men­ta­tion hu­maine, la FDA lan­çait sa pre­mière ana­lyse pour sa­voir si le sucre était, se­lon la for­mule du jar­gon of­fi­ciel, «gé­né­ra­le­ment re­con­nu comme sans dan­ger» (GRAS : ge­ne­ral­ly re­co­gni­zed as safe). Ce­la fai­sait par­tie d’une re­quête for­mu­lée par l’ad­mi­nis­tra­tion Nixon au­près de l’agence concer­nant la sé­cu­ri­té des ad­di­tifs ali­men­taires. La FDA avait sous-trai­té la chose au­près de la Fé­dé­ra­tion des so­cié­tés amé­ri­caines de bio­lo­gie ex­pé­ri­men­tale. Les­quelles avaient créé un co­mi­té de onze membres pour pas­ser au crible des cen­taines d’ad­di­tifs al­lant de la gomme ara­bique au sul­fate de zinc.

Bien que la mis­sion du co­mi­té GRAS fût de réa­li­ser des syn­thèses ob­jec­tives de l’état de la science pour chaque sub­stance, il était di­ri­gé par le bio­chi­miste George W. Ir­ving Jr., qui avait oc­cu­pé pen­dant deux ans la di­rec­tion scien­ti­fique de L’ISRF. Des do­cu­ments in­ternes montrent qu’un autre membre du co­mi­té, Sa­muel Fo­mon, avait re­çu des fi­nan­ce­ments de l’in­dus­trie au cours de trois des cinq an­nées pré­cé­dentes.

Les ins­truc­tions de la FDA étaient claires: pour éti­que­ter une sub­stance comme pré­sen­tant un risque sa­ni­taire po­ten­tiel, il fal­lait pos­sé­der «des don­nées cré­dibles ou des rai­sons sé­rieuses de soup­çon­ner des ef­fets bio­lo­giques né­ga­tifs» – ce qui était in­du­bi­ta­ble­ment le cas du sucre à l’époque. Mais le rap­port du co­mi­té s’ap­puya dans une large me­sure sur Le sucre dans l’ali­men­ta­tion hu­maine et d’autres tra­vaux des mêmes au­teurs.

Dans le cha­pitre consa­cré à la ma­la­die car­diaque, les membres du co­mi­té ci­taient qua­torze études aux ré­sul­tats «contra­dic­toires». Mais onze d’entre elles étaient clai­re­ment liées à l’in­dus­trie : l’une était un cha­pitre du do­cu­ment Le sucre dans l’ali­men­ta­tion hu­maine ré­di­gé par Fran­cis­co Grande, cinq ve­naient du la­bo­ra­toire de Grande et cinq autres avaient bé­né­fi­cié des sub­sides de l’in­dus­trie.

La par­tie du rap­port consa­crée au dia­bète fai­sait état de tra­vaux in­di­quant que « la consom­ma­tion de glu­cose peut se tra­duire à long terme par un chan­ge­ment fonc­tion-

«Ce­la fai­sait par­tie d’une re­quête for­mu­lée par l’ad­mi­nis­tra­tion Nixon au­près de l’agence concer­nant la sé­cu­ri­té des ad­di­tifs ali­men­taires.»

#Dia­bète

nel dans la fa­cul­té de mé­ta­bo­li­ser les glu­cides et conduire de ce fait à un dia­bète» – mais pour­sui­vait en ci­tant cinq études contre­di­sant cette thèse. Toutes les cinq étaient liées à l’in­dus­trie et trois si­gnées Ed Bier­man – dont le cha­pitre qu’il avait écrit pour Le sucre dans l’ali­men­ta­tion hu­maine.

En janvier 1976, le co­mi­té GRAS pu­blia ses conclu­sions pré­li­mi­naires : bien que le sucre contri­bue pro­ba­ble­ment à la ca­rie den­taire, il ne consti­tue pas un «risque pour le grand pu­blic». Ce do­cu­ment qua­li­fiait le lien avec le dia­bète d’«in­di­rect» seu­le­ment, et ju­geait «plus qu’in­cer­tain» le lien avec la ma­la­die car­dio-vas­cu­laire, l’em­bon­point jouant un rôle plus im­por­tant.

En de­hors du risque de ca­ries, le seul aver­tis­se­ment te­nait à cette re­marque: nul ne sa­vait ce qui se pas­se­rait si la consom­ma­tion de sucre aug­men­tait sub­stan­tiel­le­ment. Le co­mi­té re­mer­cia la Su­gar As­so­cia­tion pour avoir com­mu­ni­qué «in­for­ma­tions et don­nées» – et Ta­tem fit plus tard ob­ser­ver que s’il était «fier de ces remerciements […] l’in­dus­trie s’en se­rait vo­lon­tiers pas­sée».

Le point de vue du co­mi­té était par­ta­gé par de nom­breux cher­cheurs, mais cer­tai­ne­ment pas tous. Lors d’une au­di­tion pu­blique sur le rap­port en­core à l’état de pro­jet, des scien­ti­fiques du La­bo­ra­toire de nu­tri­tion char­gé des glu­cides au mi­nis­tère de l’agri­cul­ture pré­sen­tèrent ce qu’ils consi­dé­raient comme des « preuves convain­cantes que le glu­cose est l’un des fac­teurs ali­men­taires de l’obé­si­té, du dia­bète et des ma­la­dies car­dio- vas­cu­laires » .

Comme ils l’ex­pli­quèrent en­suite dans l’ame­ri­can Jour­nal of Cli­ni­cal Nu­tri­tion, une par­tie non né­gli­geable de la po­pu­la­tion – peut-être 15 mil­lions d’amé­ri­cains à l’époque – ne pou­vait ma­ni­fes­te­ment to­lé­rer un ré­gime riche en glu­cides. La consom­ma­tion de sucre, af­fir­maient-ils, de­vait bais­ser au «mi­ni­mum de 60 %» et les au­to­ri­tés lan­cer une cam­pagne na­tio­nale «pour in­for­mer le grand pu­blic des dan­gers d’une consom­ma­tion ex­ces­sive». Mais le co­mi­té s’en tint à ses po­si­tions dans la ver­sion fi­nale, pré­sen­tée à la FDA en oc­tobre 1976.

Pour l’in­dus­trie, ce rap­port avait va­leur d’évan­gile. Ses conclu­sions « doivent être mé­mo­ri­sées » par le per­son­nel de toute en­tre­prise im­pli­quée, dé­cla­ra Ta­tem de­vant ses troupes. Le do­cu­ment «de­vra res­ter cen­tral sur la longue du­rée, et soyez sûrs que nous al­lons fa­vo­ri­ser sa dif­fu­sion aux quatre coins du pays».

L’as­so­cia­tion conçut ra­pi­de­ment une pu­bli­ci­té pour les quo­ti­diens et les ma­ga­zines, qui pro­cla­mait: «Le sucre est sans dan­ger !» Avant de pré­ci­ser : il «ne cause pas de ma­la­dies condui­sant à la mort, et au­cune don­née scien­ti­fique sé­rieuse n’in­dique que le sucre pro­voque le dia­bète, la ma­la­die car­diaque ou toute autre pa­tho­lo­gie [ …]. La pro­chaine fois que vous entendez un mi­li­tant at­ta­quer le sucre, mé­fiez-vous de l’ar­naque. N’ou­bliez pas qu’il ne peut étayer son ac­cu­sa­tion. De­man­dez-vous ce qu’il es­saie de promouvoir ou ce qu’il cherche à dis­si­mu­ler. Si vous en avez l’oc­ca­sion, in­ter­ro­gez-le sur le rap­port GRAS. Il y a toutes les chances que vous ne re­ce­viez pas de réponse. Rien ne pique plus au vif un nu­tri­tion­niste men­teur que les faits scien­ti­fiques».

L’as­so­cia­tion al­lait bien­tôt avoir l’oc­ca­sion de tes­ter l’ef­fi­ca­ci­té du rap­port. En 1977, le co­mi­té de Mc­go­vern sur la nu­tri­tion – ce­lui qui avait or­ga­ni­sé en 1973 les au­di­tions sur le sucre et le dia­bète – prit l’in­dus­trie par sur­prise en pu­bliant un do­cu­ment in­ti­tu­lé Ob­jec­tifs ali­men­taires pour les Etats-unis, qui re­com­man­dait aux Amé­ri­cains de di­mi­nuer leur consom­ma­tion de sucre de 40 %.

L’as­so­cia­tion «pi­lon­na» le rap­port Mc­go­vern en uti­li­sant la syn­thèse du GRAS comme «notre bible scien­ti­fique » , se­lon l’ex­pres­sion uti­li­sée par Ta­tem au­près des di­ri­geants du sec­teur.

Mc­go­vern tint bon, mais le lobby du sucre fi­nit par ga­gner la par­tie. En 1980, quand L’USDA pu­blia ses pre­mières re­com­man­da­tions nu­tri­tion­nelles, il s’ap­puya prin­ci­pa­le­ment sur une ana­lyse ré­di­gée pour la So­cié­té amé­ri­caine de nu­tri­tion cli­nique par... ce bon vieux Bier­man, qui ex­ploi­ta les conclu­sions du co­mi­té GRAS pour pous­ser les siennes. «Con­trai­re­ment à une opinion ré­pan­due, un ex­cès de sucre ne semble pas cau­ser le dia­bète», es­ti­maient les re­com­man­da­tions de L’USDA. Elles pour­sui­vaient en conseillant d’«évi­ter de consom­mer trop de sucre», sans se sou­cier d’ex­pli­quer ce que ce­la vou­lait dire.

En 1982, la FDA s’em­pa­ra à nou­veau de la conclu­sion du co­mi­té GRAS sur la non-dan­ge­ro­si­té du sucre, en pro­po­sant de la rendre of­fi­cielle. L’an­nonce pro­vo­qua un es­saim de cri­tiques, obli­geant l’agence à rou­vrir le dos­sier. Quatre ans plus tard, une com­mis­sion, s’ap­puyant à nou­veau sur

des études spon­so­ri­sées par l’in­dus­trie, ju­gea qu’«il n’exis­tait pas de don­nées concluantes [ …] sur l’exis­tence d’un risque pour le grand pu­blic quand les sucres sont consom­més au ni­veau ac­tuel » . Wal­ter Glins­mann, le prin­ci­pal res­pon­sable de la com­mis­sion, de­vint par la suite consul­tant pour le syn­di­cat des raf­fi­neurs de maïs, qui re­pré­sente les pro­duc­teurs du si­rop de maïs, à haute te­neur en fruc­tose.

Entre-temps, L’USDA avait mis à jour ses re­com­man­da­tions ali­men­taires. Fred Stare fai­sant dé­sor­mais par­tie du co­mi­té consul­ta­tif, les di­rec­tives de 1985 ré­ité­raient les vagues in­jonc­tions de l’édi­tion pré­cé­dente – «évi­ter l’ex­cès de sucre» – mais af­fir­maient sans am­bages qu’«une ali­men­ta­tion trop su­crée ne cause pas le dia­bète». À l’époque, le La­bo­ra­toire de nu­tri­tion sur les glu­cides du même USDA conti­nuait pour­tant à pu­blier des preuves du contraire et dé­fen­dait l’idée que «même un faible ni­veau de consom­ma­tion de glu­cose» pou­vait contri­buer à la ma­la­die car­diaque chez 10 % des Amé­ri­cains.

Au dé­but des an­nées 1990, L’USDA avait ces­sé toute re­cherche sur les ef­fets du sucre et la po­si­tion de la FDA était de­ve­nue la norme, qui al­lait in­fluen­cer l’es­pace d’une gé­né­ra­tion en­tière les pu­bli­ca­tions scien­ti­fiques ma­jeures sur l’ali­men­ta­tion et la san­té.

Des rap­ports du mi­nis­tère de la San­té et de l’aca­dé­mie des sciences ré­pé­tèrent la li­ta­nie se­lon la­quelle les don­nées liant sucre et ma­la­die chro­nique n’étaient pas concluantes, confon­dant «non concluantes» avec «non exis­tantes». Ils ne men­tion­naient même pas la mise en garde des ana­lystes de la FDA, qui avaient ju­gé les sucres ajou­tés par l’in­dus­trie sans dan­ger au ni­veau «ac­tuel» de la consom­ma­tion – en 1986. Mais le ni­veau es­ti­mé par la FDA était in­fé­rieur de 43 % à ce­lui es­ti­mé par L’USDA. En 1999, l’amé­ri­cain moyen consom­mait plus du double de la dose ju­gée sans risque par la FDA (le ni­veau est re­des­cen­du de 13 % de­puis).

Priée de com­men­ter cer­tains des do­cu­ments évo­qués dans le pré­sent ar­ticle, une porte-pa­role de la Su­gar As­so­cia­tion nous a ré­pon­du qu’ils sont «de na­ture his­to­rique et ne re­flètent pas né­ces­sai­re­ment la mis­sion ou fonc­tion ac­tuelle» de l’or­ga­nisme. Mais il est as­sez clair que l’in­dus­trie conti­nue de ma­noeu­vrer en cou­lisses pour que les pou­voirs pu­blics ne fixent ja­mais de li­mite à la quan­ti­té de sucre que les Amé­ri­cains peuvent consom­mer sans risque.

Les au­teurs des re­com­man­da­tions ali­men­taires 2010 de L’USDA citent par exemple deux syn­thèses de la lit­té­ra­ture scien­ti­fique mon­trant que les so­das ne sont pas une cause d’obé­si­té chez les adultes. La pre­mière était ré­di­gée par Si­grid Gib­son, une consul­tante en nu­tri­tion qui compte par­mi ses clients le Su­gar Bu­reau – l’équi­valent bri­tan­nique de la Su­gar As­so­cia­tion – et la World Su­gar Re­search Or­ga­ni­za­tion – L’EX-ISRF. La se­conde étude était si­gnée Car­rie Rux­ton, qui avait di­ri­gé le pôle re­cherche du Su­gar Bu­reau de 1995 à 2000.

La Su­gar As­so­cia­tion a aus­si in­fil­tré les ins­tances gou­ver­ne­men­tales res­pon­sables de la ré­dac­tion des re­com­man­da­tions ali­men­taires. Ain­si, le Co­mi­té consul­ta­tif en charge des di­rec­tives de L’USDA com­prend des scien­ti­fiques fa­vo­rables à ses po­si­tions. A pro­pos de ce co­mi­té, une lettre d’in­for­ma­tion in­terne se van­tait en 2003 de ce que l’as­so­cia­tion «avait oeu­vré ef­fi­ca­ce­ment pour abou­tir à la no­mi­na­tion d’un nou­vel ex­pert grâce aux sou­tiens de tiers».

Dans les rares mo­ments où les au­to­ri­tés sa­ni­taires ont ten­té de ré­duire la consom­ma­tion de sucre, l’in­dus­trie a at­ta­qué ou­ver­te­ment. En 2003, après qu’un co­mi­té d’ex­perts réuni par L’OMS eut re­com­man­dé que la quan­ti­té de sucres ajou­tés dans la consom­ma­tion in­di­vi­duelle ne re­pré­sente pas plus de 10 % des ca­lo­ries ab­sor­bées – soit 40 % de moins que les es­ti­ma­tions de L’USDA concer­nant l’amé­ri­cain moyen –, le pré­sident de la Su­gar As­so­cia­tion, Andrew Bris­coe, écri­vit

#Big­su­gar

au di­rec­teur de L’OMS pour l’aver­tir que l’or­ga­nisme «mo­bi­li­se­rait tous les moyens à sa dis­po­si­tion pour faire va­loir le ca­rac­tère dou­teux» de ce rap­port et in­ci­te­rait le Con­grès amé­ri­cain à «re­mettre en cause le fi­nan­ce­ment fu­tur» de L’OMS.

Les sé­na­teurs Lar­ry Craig, un ré­pu­bli­cain de l’ida­ho re­pré­sen­tant les in­té­rêts des bet­te­ra­viers, et John Breaux, un dé­mo­crate de Loui­siane re­pré­sen­tant les in­té­rêts des pro­duc­teurs de canne à sucre, alors co­pré­si­dents du co­mi­té du Sé­nat sur les édul­co­rants, écri­virent une lettre au se­cré­taire d’état à la San­té Tom­my Thomp­son. Ils lui de­man­daient son «at­ten­tion ra­pide et bien­veillante» afin d’em­pê­cher que ce rap­port de L’OMS ne de­vienne la po­si­tion of­fi­cielle de l’or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale.

No­tons que Craig avait re­çu plus de 36'000 dol­lars de l’in­dus­trie du sucre lors de sa cam­pagne élec­to­rale. Les ser­vices de Thomp­son ré­pon­dirent par une lettre de vingt-huit pages pré­ci­sant «les points sur les­quels les re­com­man­da­tions et l’in­ter­pré­ta­tion de l’état de la science par les au­to­ri­tés amé­ri­caines dif­fèrent» de celles du rap­port de L’OMS.

Sans sur­prise, celle-ci n’in­té­gra pas les conclu­sions de ce rap­port dans ses re­com­man­da­tions ali­men­taires de 2004. Après une nou­velle ba­taille en 2014, L'OMS a fi­na­le­ment re­com­man­dé en mars 2015 un taux maxi­mal de 10% de sucres ajou­tés dans les ca­lo­ries ab­sor­bées, pré­ci­sant qu'un taux de 5% se­rait pré­fé­rable.

Ces der­nières an­nées, le vent a re­com­men­cé à tour­ner en dé­fa­veur du sucre. Mal­gré tous les ef­forts de l’in­dus­trie, les scien­ti­fiques et les au­to­ri­tés de san­té se sont mis d’ac­cord pour consi­dé­rer que le prin­ci­pal fac­teur tant de la ma­la­die car­diaque que du dia­bète de type 2 était le syn­drome mé­ta­bo­lique, le­quel af­fecte au­jourd’hui, se­lon les au­to­ri­tés sa­ni­taires, plus de 75 mil­lions d’amé­ri­cains.

Le syn­drome mé­ta­bo­lique se dé­fi­nit par un en­semble d’ano­ma­lies, dont une prise de poids et des taux éle­vés d’in­su­line et de tri­gly­cé­rides ( se­lon l'in­serm, en France, le syn­drome mé­ta­bo­lique est ca­rac­té­ri­sé par la conjonc­tion de di­vers troubles d'ori­gine glu­ci­dique, li­pi­dique ou vas­cu­laire, as­so­ciés à une sur­charge pon­dé­rale, qui vont pro­vo­quer un dia­bète de type 2 et pré­dis­po­ser à l'athé­ro­sclé­rose). Cer­taines de ces ano­ma­lies avaient été as­so­ciées au sucre par Yud­kin et d’autres, voi­ci près de cin­quante ans.

Pen­dant la ba­taille sur les Re­com­man­da­tions 2005 de L’USDA, une lettre d’in­for­ma­tion in­terne de la Su­gar As­so­cia­tion dé­cri­vait ain­si sa stra­té­gie à l’égard de ceux qui au­raient la té­mé­ri­té de lier la consom­ma­tion de sucre à la ma­la­die chro­nique et à une mort pré­ma­tu­rée: «Toute forme de dé­ni­gre­ment du sucre se ver­ra op­po­ser de vi­gou­reux dé­men­tis pu­blics, étayés par des tra­vaux scien­ti­fiques al­lant dans le bon sens».

Main­te­nant que les re­cherches ré­centes ne sont plus fa­vo­rables à l’in­dus­trie, que va- t- il se pas­ser ?

« Pour l’heure, es­time Lus­tig, ils n’ont ab­so­lu­ment au­cune rai­son de mo­di­fier leurs pra­tiques. La science est là – les pro­blèmes mé­di­caux et éco­no­miques créés par une ex­ces­sive consom­ma­tion de sucre sont clairs. Mais le sec­teur va se battre bec et ongles pour em­pê­cher que cette connais­sance se tra­duise dans les politiques pu­bliques » .

Comme l’in­dus­trie du ta­bac avant elle, l’in­dus­trie du sucre pour­rait bien voir inexo­ra­ble­ment son pro­duit dé­non­cé comme mor­tel – la re­cherche va fi­nir par ré­gler la ques­tion d’une ma­nière ou d’une autre –, mais, comme l’in­dus­trie du ta­bac en a fait la longue ex­pé­rience, même l’inexo­rable peut être re­tar­dé pen­dant très long­temps.

Cet ar­ticle est pa­ru dans Mo­ther Jones le 31 oc­tobre 2012, puis dans Books en décembre 2015. Il a été tra­duit par Oli­vier Pos­tel-vi­nay.

En par­te­na­riat avec books.fr.

Une af­fiche pu­bli­ci­taire réa­li­sée par la Su­gar In­for­ma­tion Inc. à New York. © DR

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