Brexit : quel ave­nir pour Gi­bral­tar ?

Sept - - Trom­pe­rie -

Tout au bout de l’an­da­lou­sie, face au Ma­roc, un im­po­sant ro­cher d’un peu plus de six ki­lo­mètres car­rés au som­met du­quel gam­badent de pe­tits singes est, de­puis le dé­but du XVIIIE siècle, à l’ori­gine de ten­sions di­plo­ma­tiques qua­si-per­ma­nentes entre le Royaume- Uni et l’es­pagne. Gi­bral­tar, ac­cor­dé en 1713 à la Cou­ronne bri­tan­nique lors de la si­gna­ture du Trai­té d’utrecht, a long­temps été consi­dé­rée par celle-ci comme en­jeu stra­té­gique.

Base mi­li­taire, gar­ni­son avec ses for­ti­fi­ca­tions, la ville s’est pro­gres­si­ve­ment conver­tie à d’autres ac­ti­vi­tés. Pro­fi­tant d’une fis­ca­li­té avan­ta­geuse qui ne com­porte ni TVA, ni im­pôt sur les so­cié­tés, celles-ci se sont mul­ti­pliées. Entre 14'000 et 28'000, plus par­ti­cu­liè­re­ment fi­nan­cières, se­lon que les sources soient lo­cales ou es­pa­gnoles, y ont leur siège so­cial. Une cer­taine opa­ci­té ban­caire est dé­non­cée, de même qu’une trop grande to­lé­rance à l’en­droit de la contre­bande de ci­ga­rettes.

Fis­ca­li­té avan­ta­geuse et jeux en ligne

Ré­cem­ment, l’éco­no­mie de Gi­bral­tar a lar­ge­ment pro­fi­té du dé­ve­lop­pe­ment des jeux en ligne. Cette pros­pé­ri­té – la crois­sance y est in­so­lente, en­vi­ron 10% en 2014 et 2015 – com­pa­rée au ma­rasme éco­no­mique de la ré­gion en­vi­ron­nante, at­tire tout na­tu­rel­le­ment des Es­pa­gnols en quête d’em­ploi. 10 à 12'000 tra­vailleurs fron­ta­liers tra­versent ain­si ré­gu­liè­re­ment la fron­tière, par­fois après une longue at­tente si la si­tua­tion est ten­due entre les deux pays.

Ces Es­pa­gnols re­doutent les consé­quences du Brexit. Ils craignent, en ef­fet, de perdre les avan­tages de l’un des rares bas­sins d’em­plois de la ré­gion. Le gou­ver­ne­ment es­pa­gnol y voit, au contraire, l’oc­ca­sion de ré­cu­pé­rer ce pe­tit mor­ceau de ter­ri­toire qu’il convoite de­puis plus de trois siècles. Pour les quelque 33'000 ha­bi­tants de la pe­tite pé­nin­sule qui, le 23 juin 2016, ont vo­té à 96% contre le Brexit, la si­tua­tion est com­plexe, tant leur at­ta­che­ment à la Grande-bre­tagne est fort. Ils re­jettent donc toute idée de sou­ve­rai­ne­té par­ta­gée avec l’es­pagne, qui fe­rait d’eux des ci­toyens es­pa­gnols dé­ten­teurs d’un pas­se­port de l’union eu­ro­péenne. Les Gi­bral­ta­riens semblent vou­loir à la fois «le beurre et l’ar­gent du beurre», c’est-à-dire vivre des fruits du mar­ché es­pa­gnol tout en conser­vant leur sta­tut pri­vi­lé­gié et leurs liens his­to­riques avec le Royaume-uni.

Une An­gle­terre de carte pos­tale

Cette mi­nus­cule pres­qu’île qui trans­porte le vi­si­teur, si­tôt la fron­tière fran­chie, dans une An­gle­terre de carte pos­tale avec ses pubs et ses sa­lons de thé, pré­sente pour­tant quelques ca­rac­té­ris­tiques très par­ti­cu­lières. La com­mu­nau­té juive qui, dans les der­nières dé­cen­nies du XIXE siècle comp­tait quelques 1'500 membres, est très bien in­té­grée. Au­jourd’hui, bien que ré­duite de plus de moi­tié, elle oc­cupe tou­jours une place im­por­tante. In­ves­tis dans le com­merce de­puis des gé­né­ra­tions, ses membres ont le choix entre quatre sy­na­gogues, à leur dis­po­si­tion des écoles hé­braïques, ain­si que des res­tau­rants et des ma­ga­sins d’ali­men­ta­tion ca­sher.

D’une grande to­lé­rance, Gi­bral­tar pré­sente une autre par­ti­cu­la­ri­té : l’an­cien­ne­té de sa presse. Le Gi­bral­tar Ch­ro­nicle, fon­dé en 1801, est à l’ori­gine des­ti­né aux hommes de la gar­ni­son. De­ve­nu quo­ti­dien en 1821, il se re­ven­dique être le deuxième plus vieil or­gane en an­glais en­core en vie. Fa­bri­qué, à ses dé­buts, se­lon la bonne vieille mé­thode du cou­pé- col­lé à par­tir d’ar­ticles pui­sés dans d’autres pu­bli­ca­tions pé­rio­diques, il est dans les pre­miers temps pi­lo­té par un cer­tain Charles Buis­son, un Fran­çais ins­tal­lé à Gi­bral­tar en mai 1801. Suc­ces­si­ve­ment di­ri­gé par des ci­vils et des mi­li­taires, il fait of­fice d’or­gane of­fi­ciel du gou­ver­ne­ment lo­cal. Dans ce ter­ri­toire d’outre-mer, Sa Ma­jes­té la Reine est re­pré­sen­tée par un gou­ver­neur. Le Par­le­ment est com­po­sé d’une seule chambre com­pre­nant 18 «Mem­bers of Par­lia­ment». Le gou­ver­ne­ment est di­ri­gé par un «mi­nistre en chef» dé­si­gné par le gou­ver­neur. Le ca­bi­net ne com­prend que quelques membres choi­sis par­mi les dé­pu­tés.

Gi­bral­tar, en­jeu di­plo­ma­tique dé­li­cat

Cette toute pe­tite en­clave, que l’on ne peut at­teindre de La Li­nea de la Concep­tion qu’en tra­ver­sant, à pied ou en voi­ture, l’unique piste de l’aé­ro­port de Gi­bral­tar qui as­sure es­sen­tiel­le­ment la liai­son avec Londres, «n’est pas à vendre», as­sure le mi­nistre des Af­faires étran­gères du Gou­ver­ne­ment de The­re­sa May, Bo­ris John­son. Elle est pour­rait même être au coeur d’une crise di­plo­ma­tique com­pa­rable à celle pro­vo­quée par les vi­sées de l’ar­gen­tine sur les Îles Ma­louines, en 1982.

Le 29 avril 2017, les vingt- sept membres de l’union eu­ro­péenne de­vront se pro­non­cer sur une pro­po­si­tion de Do­nald Tusk, pré­sident du Conseil eu­ro­péen. Ce der­nier es­time que dans les né­go­cia­tions

Le club, c’est la com­mu­nau­té en ligne des lec­teurs de sept.in­fo, une sorte de place du vil­lage où cha­cun peut pré­sen­ter ses idées, les par­ta­ger, en dé­battre. C’est gra­tuit et ou­vert à tous. Bien­ve­nue sur www.sept.club.

à ve­nir avec l’an­gle­terre, l’es­pagne doit avoir son mot à dire au su­jet de Gi­bral­tar. Mi­chel Bar­nier, né­go­cia­teur prin­ci­pal en charge du Brexit, consi­dère que Gi­bral­tar ne doit en au­cun cas bé­né­fi­cier de clauses spé­ciales. Il est dé­fa­vo­rable à l’ou­ver­ture de sa fron­tière avec l’es­pagne, aux tou­ristes qui s’y rendent très nom­breux chaque an­née, et sont une source de re­ve­nus im­por­tants, de même qu’aux tra­vailleurs trans­fron­ta­liers. Pas ques­tion non plus, pour ce com­mis­saire eu­ro­péen, de per­mettre aux so­cié­tés de Gi­bral­tar d’avoir ac­cès au mar­ché unique.

Comme les An­glais de France, les ha­bi­tants de Gi­bral­tar s’in­quiètent de l’ave­nir. Pour­ront-ils conti­nuer à pro­fi­ter des avan­tages confé­rés, par la Cou­ronne, à ce confet­ti de son an­cien em­pire, ain­si qu’à ceux éma­nant de sa proxi­mi­té avec un pays de l’union eu­ro­péenne ? That is the ques­tion !

Dia­na Coo­per-ri­chet, cher­cheur au Centre d’his­toire cultu­relle des so­cié­tés contem­po­raines, Uni­ver­si­té de Ver­sailles Saint- Quen­tin en Yve­lines Uni­ver­si­té Pa­ris-sa­clay. La ver­sion ori­gi­nale de cet ar­ticle a été pu­bliée sur The Con­ver­sa­tion.

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