Dieu se cache dans les dé­tails

Per­sonne n’entre dans la chambre d’un re­li­gieux. C’est pour­tant dans cette pièce que nous avons choi­si de nous in­vi­ter. Un es­pace pri­vé qui au­to­rise les ques­tions les plus in­times. Du ré­veille-ma­tin à la té­lé­réa­li­té, de la pas­sion pour les BD aux pho­tos d

Sept - - Chambres Sacrées - El­sa Do­rey (texte) & Kler­vi Le Co­zic (images)

La porte verte à double bat­tant ne donne pas l’im­pres­sion de s'ou­vrir sur une chambre. Elle dé­voile une grande pièce au pla­fond haut et au par­quet qui craque. L'im­po­sant bu­reau, sur­mon­té d’un té­lé­phone de stan­dard et d’un or­di­na­teur, oc­cupe tout l’es­pace. Le lit à une place, quant à lui, est dis­crè­te­ment dis­si­mu­lé der­rière une pe­tite éta­gère, comme pour se faire ou­blier. C’est la pre­mière fois que nous met­tons les pieds dans la chambre d’un ec­clé­sias­tique.

Comme tous les jé­suites, le Père Sa­lem­bier n’a pas d’ha­bit re­li­gieux: il est vê­tu d’un pan­ta­lon de toile et d’un po­lo rayé. Sou­riant, il nous re­garde par-des­sus ses lu­nettes, un peu sur la ré­serve. Il nous in­vite à nous ins­tal­ler, mais on ne sait pas trop où se mettre. Nous sommes dans nos pe­tits sou­liers. Lui aus­si. «Ici, d’or­di­naire, je ne re­çois en en­tre­tien que les frères de ma com­mu­nau­té», dit-il en pas­sant la main sur son crâne dé­gar­ni. On dis­cerne à sa voix po­sée et à sa dic­tion ap­pli­quée le pro­fes­seur à la re­traite. Au­tour de nous des meubles simples sur les­quels sont po­sées des sta­tuettes rapportées d’une mis­sion en Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go. «Ça me pa­raît très im­por­tant d’être bien chez soi » , pré­cise-t-il d’un ton un peu em­prun­té.

Mais voi­là, Pierre Sa­lem­bier s’ap­prête à quit­ter cet es­pace qu’il a scru­pu­leu­se­ment dé­co­ré à son ar­ri­vée. Dé­jà, il re­grette la vue plon­geante sur la ba­si­lique Saint-seu­rin, en plein centre-ville de Bor­deaux. Dans quelques se­maines il s’ins­tal­le­ra à Athènes, dans une autre com­mu­nau­té de la Com­pa­gnie de Jé­sus. Il a beau être dé­jà par­ti en mis­sion à l’étran­ger, cette fois, il a la boule au ventre. «J’ap­pré­hende un peu le chan­ge­ment», confesse-t-il.

En at­ten­dant, il doit vi­der ses éta­gères char­gées de CD de mu­sique clas­sique, de bibles, de livres de théo­lo­gie et de phi­lo­so­phie, de dic­tion­naires bi­lingues. Il n’y a sou­vent rien de mieux

qu’un dé­mé­na­ge­ment pour faire le tri et gar­der l’es­sen­tiel. La chambre du re­li­gieux n’échappe pas à la règle. Reste à sa­voir ce qui est es­sen­tiel à ses yeux … Comme ce tas de car­nets pous­sié­reux ca­chés der­rière le bu­reau. Ils forment un long jour­nal in­time, com­men­cé il y a un de­mi-siècle, dans le­quel le Père Sa­lem­bier consigne quo­ti­dien­ne­ment les évé­ne­ments qui ja­lonnent ses jour­nées : «C’est ce qui me donne la sa­veur des jours.» Ces car­nets fe­ront donc par­tie du voyage.

Les jé­suites prennent l’ha­bi­tude de te­nir un jour­nal dès le no­vi­ciat. Ils ap­prennent aus­si à prier dans leur chambre. « C’est dans l’evan­gile, jus­ti­fie Pierre Sa­lem­bier. Jé­sus dit “quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu se­cret”» Bible ou pas, en tout cas, il s’y sent plus libre qu’à la cha­pelle avec ses com­pa­gnons. «Dans ma chambre, plu­tôt que de lire des psaumes, je peux prier comme je veux. » Avec ses mots à lui. «D’ailleurs, je me suis écrit ma pe­tite prière du ma­tin», an­nonce joyeu­se­ment le prêtre jé­suite. A ge­noux sur sa des­cente de lit, le re­li­gieux n’a plus be­soin de lire les quelques phrases qu’il adresse à Dieu. Il les connaît par coeur. «Tu me donnes cette jour­née à vivre, alors, me voi­ci ! Donne-moi l’in­tel­li­gence et le cou­rage d’ac­com­plir de tout coeur ce que j’ai à faire au­jourd’hui.» L’an­cien prof de phi­lo com­mente, pé­da­gogue : «Je ne vais pas me faire bouf­fer par ma jour­née puisque je me donne. Ça change tout.»

Ses pe­tits sou­ve­nirs sont em­bal­lés en prio­ri­té. A com­men­cer par les deux vé­los mi­nia­tures qui trônent en­core sur la che­mi­née. Un ca­deau des pa­rois­siens pour ses cin­quante ans de vie re­li­gieuse. Les meubles, quant à eux, res­tent là at­ten­dant le pro­chain oc­cu­pant. Au grand dam de Pierre Sa­lem­bier : «Dans la chambre où je vais al­ler, il y a de gros meubles à l’an­cienne qui ne me plaisent pas du tout. Je vais tâ­cher dès que pos­sible de

les éli­mi­ner, car ça m’in­dis­pose d’avoir une chambre en­com­brée.» Pres­sé, il s’est dé­jà re­mis à faire ses car­tons comme pour nous si­gni­fier la fin de l’en­tre­vue. On s’éclipse dis­crè­te­ment au son des bruits de scotch et de cut­ter. En bas du pe­tit im­meuble, on lève la tête vers sa fe­nêtre : il nous adresse un signe de la main jus­qu'à ce qu’on dis­pa­raisse au coin de la rue.

Cette lu­bie de vi­si­ter les chambres des re­li­gieux est par­tie d’une plai­san­te­rie. Nous avions en­ten­du par­ler d’un frère do­mi­ni­cain, qui, à l’époque où il étu­diait à Bor­deaux, était soi-di­sant fan de rock. L’image du «cu­ré des lou­bards» aux che­veux longs, grosses ba­gouses, pin’s cru­ci­fix ac­cro­ché à son blou­son de cuir, se ren­dant à la messe en mo­to, nous ap­pa­raît alors : «Il pa­raît que sa chambre était pleine de pos­ters et de gui­tares élec­triques.»

Si cer­tains re­li­gieux peuvent avoir des pos­ters, d’autres jouent peut-être à la Plays­ta­tion ou re­gardent le foot à la té­lé ? Peut-être que c’est le boxon dans leur chambre. Peut-être ont-ils des lits moel­leux et des couettes en plume, plu­tôt que des paillasses in­con­for­tables comme dans les films. Au fond, ces ques­tions lou­foques conver­geaient toutes vers une seule : les hommes de foi sont-ils des gens comme les autres? Bin­go, c’est dans leur chambre que nous irons cher­cher la réponse.

Si nous avions dû pas­ser une pe­tite an­nonce, elle au­rait été de cette te­neur: «Jour­na­listes bor­de­laises cherchent trois re­li­gieux et trois re­li­gieuses. Ha­bi­tant en ville ou à la cam­pagne, dans Bor­deaux et ses en­vi­rons. En te­nue ci­vile ou re­li­gieuse. Vi­vant cloî­trés dans un mo­nas­tère – dif­fé­rents de­grés d’en­fer­me­ment re­cher­chés – ou dans la vie ci­vile. Dans une com­mu­nau­té an­cienne ou ré­cente. Pour in­ter­view dans leur chambre. Etu­dions toutes pro­po­si­tions.»

Ce genre d’an­nonce ne pa­raît pas dans le jour­nal. Nous avons donc dé­go­té l’an­nuaire du dio­cèse de Bor­deaux qui re­cense une bonne ving­taine de com­mu­nau­tés… et nous avons com­men­cé à les ap­pe­ler. En mai, en août ou en oc­tobre, ac­cro­chées au té­lé­phone, nous ex­pli- quions notre dé­marche aux re­li­gieux mé­du­sés : presque tous ont re­fu­sé. Si la porte de l’église s’ou­vrait, pour vi­si­ter leur chambre, c’était niet. «Hors de ques­tion. Même ma mère n’est ja­mais ren­trée dans ma chambre», nous a dé­cla­ré un do­mi­ni­cain ca­té­go­rique. Dif­fi­cile de lui en vou­loir. Qui donc ac­cep­te­rait d’ou­vrir sa chambre à deux jour­na­listes ?

Fi­na­le­ment, quelques- uns ont ac­cep­té, comme Soeur Ma­rie-be­noit, une cis­ter­cienne : «Je suis heu­reuse que les gens nous dé­couvrent. Qu’ils voient qu’on n’est pas des saintes et qu’on paie nos im­pôts, comme tout le monde.» Elle vit au couvent du Ri­vet, ni­ché entre vignes et champs de maïs, dans un pay­sage ty­pique du sud-ouest de la France. Cette bâ­tisse construite au temps de Char­le­magne porte les traces des époques qu’elle a tra­ver­sées.

Dans sa pe­tite chambre car­rée si­tuée juste sous les toits, la re­li­gieuse cis­ter­cienne n’a pas le moindre bi­be­lot. D’ailleurs, elle y passe le moins de temps pos­sible. Les murs de­vaient être beiges à une époque ou bien roses pâles, im­pos­sible de tran­cher. Contre l’un d’eux,

«Jour­na­listes bor­de­laises cherchent trois re­li­gieux et trois re­li­gieuses. Ha­bi­tant en ville ou à la cam­pagne, dans Bor­deaux et ses en­vi­rons. En te­nue ci­vile ou re­li­gieuse.»

table de che­vet, lit, ar­moire et la­va­bo sont en rang d’oi­gnons. Le tout rap­pelle ces chambres spar­tiates de co­lo. Seul élé­ment de dé­co­ra­tion : une re­pré­sen­ta­tion de la vierge. Au­cun pos­ter à l’ho­ri­zon. Si af­fiches il y a eu un jour, c’était une ving­taine d’an­nées au­pa­ra­vant, dans son an­cienne chambre d’étu­diante en lettres, avant d’en­trer au couvent.

«Quand j’étais étu­diante, je me cou­chais tard, je me le­vais tard, j’or­ga­ni­sais moi-même mon em­ploi du temps. En ar­ri­vant ici, il a fal­lu que je m’adapte aux ho­raires», se sou­vient-elle. Soeur Ma­rie-be­noit se lève à quatre heures du ma­tin pour re­joindre ses soeurs à la prière. Et les grasses ma­ti­nées ? «Le mar­di est mon jour de re­pos, je peux me réveiller à 7 h du ma­tin», ras­sure la re­li­gieuse. Pas convain­cant. «C’est vrai que c’est dur de se le­ver», re­con­naît-elle en jouant avec les touches de son ré­veil. As­sise sur son lit, dans le cadre ras­su­rant de sa chambre, elle s’au­to­rise quelques con­fi­dences. «Quand j’étais no­vice, j’ai souf­fert, comme si j’étais en dé­ca­lage ho­raire. Mais j’étais heu­reuse d’être à l’église rien qu’à cause de ça : parce que je mou­rais de som­meil.» A cette heure-là, elle prie pour ceux qui ne dorment pas non plus: «Les ma­lades, les in­fir­mières, les mar­gi­naux, les jeunes qui sortent en boite de nuit, les pros­ti­tuées… Je sais bien qu’elle ne sert pas à grand-chose, mais c’est ça ma prière : une pré­sence. Une pe­tite étoile dans la nuit du monde.»

Dès l’au­rore, elle pioche dans son ar­moire. Il y a peu de choix dans sa garde-robe; deux cintres suf­fisent, l’un pour sa te­nue de tra­vail à la ferme du couvent, l’autre pour sa te­nue de re­li­gieuse. C’est une tu­nique blanche re­cou­verte d’un sca­pu­laire, sorte de grand ta­blier noir qui lui tombe jus­qu’aux pieds. Un lien en cuir fait of­fice de cein­ture et elle couvre ses che­veux d’un voile noir. Sum­mum de la co­quet­te­rie, elle se pom­ponne avec une noix de crème hy­dra­tante dont elle nous cache la marque, gê­née. La voi­là pa­rée.

Chaque re­li­gieuse re­joint son poste après la prière de nuit. Soeur Ma­rie-be­noit forme les no­vices aux règles de la com­mu­nau­té. Elle leur en­seigne no­tam­ment l’im­por­tance de la pau­vre­té, es­sen­tielle dans leur spi­ri­tua­li­té. La ques­tion nous ti­raille : alors comme ça, le vide nous rap­pro­che­rait de Dieu ? Au couvent du Ri­vet, té­lé, or­di­na­teur, té­lé­phone por­table et ra­dio sont pros­crits dans les chambres, et ce n’est pas né­go­ciable. Pas évident pour les jeunes gé­né­ra­tions : exit la course aux likes sur Fa­ce­book, les vi­déos buzz de Youtube et les play­lists Spo­ti­fy. Mais le plus dur reste à faire. Il faut en­core se dé­ta­cher de ses sou­ve­nirs, un cap qui ne se fran­chit pas du jour au len­de­main. «Quand elles ar­rivent, les no­vices veulent tout lâ­cher d’un coup, ex­plique Soeur Ma­rie-be­noit. Mais il faut y al­ler plus pro­gres­si­ve­ment, car au no­vi­ciat on passe toutes par une pé­riode de manque.» Les pe­tits vé­los et les car­nets du Père Sa­lem­bier nous re­viennent en

mé­moire. Pas sûr qu’il s’ac­com­mo­de­rait du dé­nue­ment cis­ter­cien... Pour sa com­mu­nau­té, Ma­rie-be­noit dé­fend le cas par cas : «Cha­cune fait son che­min. Par exemple, quand j’étais no­vice, j’avais quelques pe­tites images au­tour de mon lit. Avec le temps je les ai en­le­vées, car je n’en avais plus la né­ces­si­té. C’est comme une épreuve in­té­rieure qui nous li­bère de toutes ces at­taches qui re­montent.» A l’en­tendre, ce n’est pas tant le vide ma­té­riel qui la rap­proche de Dieu, mais l’ef­fort phy­sique ini­tial, puis la lutte de tous les jours pour main­te­nir ce dé­ta­che­ment ma­té­riel.

Les cloches du couvent ré­sonnent au pe­tit ma­tin dans la cam­pagne bor­de­laise. C’est dé­jà l’heure des laudes, la prière de l’au­rore. Notre mo­niale re­monte le cou­loir des chambres en chu­cho­tant. «Avant on dor­mait dans des dortoirs, au­jourd’hui on a cha­cune notre chambre, mais la règle est la même : c’est le si­lence absolu.» Elle nous ac­com­pagne jus­qu’à la porte du mo­nas­tère avant de re­joindre ses soeurs pour conti­nuer sa jour­née. Il est six heures du ma­tin, nous par­tons nous cou­cher.

Qu’ils de­viennent cis­ter­ciens, jé­suites, carmes ou en­core do­mi­ni­cains, les ec­clé­sias­tiques s’en­gagent à res­pec­ter trois voeux : obéis­sance, chas­te­té et pau­vre­té. Les com­mu­nau­tés mettent plus ou moins l’ac­cent sur tel ou tel en­ga­ge­ment. Chez les cis­ter­ciennes, la pau­vre­té s’in­carne no­tam­ment par un dé­pouille­ment ma­té­riel. C’est fla­grant dans la chambre de Soeur Ma­rie-be­noit, moins dans celle de Pierre Sa­lem­bier. «Quand vous re­gar­dez, il n'y a au­cun ob­jet pré­cieux dans cette chambre... Juste des pe­tits sou­ve­nirs, avait-il tem­pé­ré ti­mi­de­ment lors­qu’on avait évo­qué le su­jet. Le reste ne m'ap­par­tient pas. Je l'uti­lise, c'est tout.» Un peu comme dans une re­cette, les in­gré­dients de base d’une com­mu­nau­té sont tou­jours les mêmes, mais les pro­por­tions va­rient. En­suite, cha­cune ajoute sa touche per­son­nelle : une pin­cée d’aus­té­ri­té pour cer­taines, une grande quan­ti­té de chants pour d’autres, par­fois un zeste d’iso­le­ment et, pour don­ner plus de goût, des prin­cipes fon­da­teurs.

C’est pour cette rai­son qu’avant de faire leur choix, les re­li­gieux peuvent es­sayer plu­sieurs ordres. «J’ai com­men­cé par al­ler dans une ab­baye bé­né­dic­tine, mais ça ne m’a pas plu, se sou­vient Soeur Ma­rie-be­noit. En ar­ri­vant chez les cis­ter­ciennes, j’ai eu un coup de foudre pour le lieu et le style de vie.» Le frère jé­suite, quant à lui, s’est lais­sé gui­dé par la ri­gueur de la for­ma­tion.

Con­trai­re­ment à ce que nous pen­sions, il est rare que le pre­mier choix ne soit pas le bon. Même s’il semble plus sou­vent gui­dé par l’émo­tion que par la rai­son. Une im­pres­sion qui se confirme lors­qu’on pose la ques­tion à notre troi­sième re­li­gieux, Eu­gène Le­hembre: «Ce­la fai­sait

quelques jours que j’étais dans la com­mu­nau­té du Che­min Neuf. Un soir, on fai­sait la vais­selle tous en­semble. Je me suis sen­ti vrai­ment heu­reux, je me suis dit “Tiens? Je suis bien ici”»

Pour rendre vi­site au Père Le­hembre, nous fran­chis­sons la porte-co­chère d’un vieil im­meuble de Bor­deaux, à quelques pas des quais de la Ga­ronne. Avant l’es­ca­lier, il faut sla­lo­mer entre les pous­settes mal ga­rées dans le hall : il vit au-des­sus d’une crèche mu­ni­ci­pale. Sur le pa­lier, une re­li­gieuse nous ouvre. Nous sommes sur­prises. De­puis quand femmes et hommes de foi par­tagent-ils le même toit ? Le Père Le­hembre nous re­joint dans la cui­sine com­mune de cette drôle de co­lo­ca­tion et nous éclaire : «Je vis avec deux re­li­gieuses, un couple avec un en­fant et un étu­diant. Nous sommes tous membres de la com­mu­nau­té du Che­min Neuf.» Cette congré­ga­tion est née en 1973 à Lyon. Une jeu­nette com- pa­rée aux confré­ries tra­di­tion­nelles – carmes, cis­ter­ciennes, do­mi­ni­caines – dont les plus an­ciennes fê­te­ront bien­tôt leurs 2'000 ans d’exis­tence. La com­mu­nau­té du Che­min Neuf re­bat les cartes : ici, les règles aus­tères n’ont pas voix au cha­pitre, place au chant et à la louange. «Ce qui nous ras­semble, dé­clare notre in­ter­lo­cu­teur, c'est d’abord notre ren­contre du Ch­rist.» Cette règle toute simple lève l’in­ter­dit an­té­di­lu­vien sur la non-mixi­té entre re­li­gieuses et re­li­gieux. Une ré­vo­lu­tion dans la sphère ca­tho­lique.

Chaque soir en ren­trant du tra­vail, de l'uni­ver­si­té ou de l'église, les co­lo­ca­taires par­tagent tâches mé­na­gères et temps de prière avant de prendre congé, cha­cun dans sa chambre. Celle du Père Le­hembre est un stu­dio lu­mi­neux qui pla­fonne à quatre mètres de haut, comme beau­coup de vieux lo­ge­ments bor­de­lais. Les murs sont aus­si blancs que son col

ro­main ami­don­né et font res­sor­tir, au centre de la pièce, un cru­ci­fix ori­gi­nal po­sé sur la che­mi­née.

«Un Ch­rist noir… c’est pas com­mun, s’ex­clame l’homme. Mais le Ch­rist, il est de toutes les cou­leurs. Je l’ai rap­por­té du Con­go où j’ai pas­sé six ans comme mé­de­cin dans un hôpital.» A Bor­deaux, par­mi les fi­dèles qui se rendent à la messe dans son église, un quart de l’as­sem­blée est d’ori­gine afri­caine. «Je suis vrai­ment heu­reux de les ac­cueillir, s’ex­clame le prêtre. Ils viennent de Côte d’ivoire, du Ca­me­roun, du Con­go, par­fois du Rwan­da ou de Cen­tra­frique … C’est l’eglise d’au­jourd’hui en France. Les messes sont plus vi­vantes, on chante, on danse, ils nous dé­coincent un peu. Ça nous ouvre l’es­prit.» Les ri­deaux rouges qui masquent son lit font pen­ser à un dé­cor de théâtre. Eu­gène Le­hembre dis­pa­raît der­rière, puis re­vient une BD à la main. Il nous montre le titre sans rien dire, un sou­rire aux lèvres: Dieu n’a pas réponse à tout. Sa lec­ture du mo­ment l’amuse, et nous aus­si. «Mais il sait à qui s’adres­ser, sou­ligne-t-il en li­sant le sous-titre d’un air convain­cu. C’est une bande des­si­née nour­ris­sante. Il faut la prendre avec un peu de re­cul, il y a de l’hu­mour … C’est pas mau­vais.»

S’il bou­quine sans scru­pules après chaque dé­jeu­ner, le Père Le­hembre est da­van­tage tour­men­té par le pro­gramme de ses soi­rées. «Com­ment Jé­sus me de­mande-t-il de vivre ma soi­rée?» s’in­ter­roge le prêtre. Faute de réponse, il s'im­pose une au­to­dis­ci­pline, mais... «On a tou­jours en­vie de faire quelque chose le soir : ré­pondre à ses mails, écou­ter de la mu­sique, sur­fer sur in­ter­net, re­gar­der des films, dit-il en fron­çant ses sour­cils brous­sailleux. C’est dif­fi­cile d’ac­cep­ter qu’il ne se passe plus rien.» Par­fois, Eu­gène Le­hembre fait une en­torse à ses prin­cipes : il s’au­to­rise à re­gar­der un film. «Ça m’at­tire,

«On a tou­jours en­vie de faire quelque chose le soir : ré­pondre à ses mails, écou­ter de la mu­sique, sur­fer sur in­ter­net, re­gar­der des films, dit-il en fron­çant ses sour­cils brous­sailleux. C’est dif­fi­cile d’ac­cep­ter qu’il ne se passe plus rien.»

mais dans le fond je ne suis pas très content. Je me dis “mince, je me suis en­core fait avoir”»

Au cours de l’en­tre­tien, nous n’avons sen­ti au­cun em­bar­ras chez Eu­gène. Pas même lorsque nous avons sor­ti l’ap­pa­reil pho­to. Pour­tant, c’est ar­ri­vé avec d’autres re­li­gieux : ils se fi­geaient à la vue de l’ob­jec­tif. Comme si, alors qu’ils s’étaient ou­verts pen­dant l’in­ter­view, ils se sou­ve­naient sou­dain que leurs pro­pos se­raient pu­bliés. Et les pho­tos de leur chambre aus­si. A tel point, par exemple, que le Père Sa­lem­bier nous a rap­pe­lé quelques jours après notre ren­contre. «J’ai bien ré­flé­chi …» Aïe ! Va-t-il re­ti­rer une par­tie, voire l’in­té­gra­li­té de son té­moi­gnage ? «C’est à pro­pos d’une pho­to qui me met mal à l’aise …» Pour­vu que ce ne soit pas l’une de celles où il prie à ge­noux sur son ta­pis. On croise les doigts, at­ten­dant le ver­dict. «Je ne sou­haite pas que la pho­to de mes cra­vates pa­raisse.» Sa re­quête nous laisse bouche bée. Nous nous étions pré­pa­rées à une de­mande de ce style, mais pas pour une pho­to aus­si anec­do­tique. Nous ac­cep­tons, sou­la­gées. La pu­deur de ces re­li­gieux n’est pas tou­jours là où on l’at­tend.

Pour les car­mé­lites, ce ne sont pas seu­le­ment quelques af­faires, mais leur chambre tout en­tière qu’elles re­fusent d’ou­vrir. Ces nonnes sont sou­mises à un iso­le­ment très strict. Per­sonne ne peut en­trer dans leur couvent, elles n’en sortent ja­mais et dis­cutent avec leur fa­mille à tra­vers une grille, comme à un par­loir de pri­son. Leur chambre est un uni­vers in­time que nous au­rions vou­lu vi­si­ter. Mais il n’y au­ra pas de dé­ro­ga­tion: au té­lé­phone, la res­pon­sable ex­plique que la clô­ture com­mence dès l’en­trée du couvent. Cette «clô­ture» ne se ma­té­ria­lise pas par des bar­be­lés, mais elle reste une bar­rière in­fran­chis­sable. Alors for­cé­ment, il est in­en­vi­sa­geable qu’on vi­site leur chambre.

Nous avons ten­té notre chance chez les carmes, leur équi­valent mas­cu­lin. Ils ont une règle un peu plus souple. Per­sonne n’entre non plus dans l’en­ceinte ré­ser­vée aux frères, mais eux peuvent en sor­tir. Il a tout de même fal­lu né­go­cier âpre­ment pour pou­voir les ren­con­trer.

Jean-ga­briel, le res­pon­sable du couvent du Brous­sey n’a rien lâ­ché : pour ob­te­nir une in­ter­view, nous de­vons as­sis­ter à la messe. Au bout du fil, on mar­chande. A dé­faut de nous lais­ser pé­né­trer dans sa chambre, il ac­cepte de prendre lui-même quelques pho­tos. C’est la pre­mière fois qu’on dé­cou­vri­ra l’in­té­rieur d’une cel­lule de re­li­gieux cloî­tré. Drôle de troc, mais comme dit l'adage, Pa­ris vaut bien une messe. Cap au sud de Bor­deaux. La route qui mène au couvent du Brous­sey longe la Ga­ronne. Par la fe­nêtre de la voi­ture, les vignes dé­filent jus­qu'à l'en­trée du vil­lage de Rions. Dans la cour du mo­nas­tère, un Jé­sus en gra­nit nous ac­cueille la main le­vée comme pour nous sa­luer. Ha­billé en robe de bure, comme frère Tuck dans Ro­bin des Bois, Jean-ga­briel de l’en­fant Jé­sus nous at­tend dans une pièce ré­ser­vée à l’ac­cueil des vi­si­teurs. Il n’en fi­nit pas d’en­cen­ser Sainte Thé­rèse d’avi­la. Au-des­sus de lui, dans un cadre do­ré, la stricte re­li­gieuse es­pa­gnole nous contemple d’un re­gard sé­vère. Au XVIE siècle, à une époque où la clô­ture et le voeu de pau­vre­té n’étaient plus tel­le­ment res­pec­tés, la ré­for­ma­trice a vi­dé les chambres de tout ob­jet pré­cieux et in­ter­dit les vi­sites à l’in­té­rieur des cou­vents. «C’était un juste re­tour aux ori­gines des carmes, car le prin­cipe d’iso­le­ment a tou­jours ca­rac­té­ri­sé notre ordre», se fé­li­cite le prieur.

Ce prin­cipe est tel­le­ment an­cré chez les carmes qu’il a fait de la chambre un hé­ri­tage de leur spi­ri­tua­li­té. La le­çon d’his­toire com­mence. Jean-ga­briel évoque les er­mites qui, dans les pre­miers temps de l’eglise ca­tho­lique, trou­vaient re­fuge dans le dé­sert. Sui­vant leur mo­dèle, Saint Elie, fon­da­teur de l’ordre des carmes au XIIIE siècle, avait choi­si de s’iso­ler sur le Mont Car­mel au­jourd'hui en Is­raël. Dans l'es­prit du so­li­taire, il n'existe pas de meilleur en­droit que cette éten­due vide et si­len­cieuse pour éta­blir un lien pri­vi­lé­gié avec Dieu.

Par­ti dans ses ex­pli­ca­tions four­millantes de dé­tails, notre hôte en pro­fite pour ac­tua­li­ser à sa sauce ces évé­ne­ments vieux de huit siècles : «Les er­mites ont été chas­sés de cette terre convoi­tée par les Sar­ra­sins. C’était le Daesh de l’époque.»

Ar­ri­vés en Eu­rope, faute de dé­sert, ils se re­tirent en fo­rêt. N’ayant pas de prise sur ces er­mites et crai­gnant leur in­dé­pen­dance, l’eglise les a contraints peu à peu à se re­grou­per dans des mo­nas­tères. Or, dans ce type de bâ­ti­ment où les moines dor­maient en dortoirs, les er­mites au­raient per­du leur idéal d’iso­le­ment. Pour y re­mé­dier, ils construisent alors des chambres in­di­vi­duelles, seul es­pace où ils retrouvent le dé­sert ori­gi­nel. Ils étaient en avance sur leur temps, puis­qu’à cette époque elles n'exis­taient pas en­core en Eu­rope. Au­jourd’hui, la chambre re­pré­sente tou­jours l’iso­le­ment su­prême.

Le Père Jean-ga­briel s’en va prendre des pho­tos de sa cel­lule en nous lais­sant à la porte du couvent, et re­vient quelques mi­nutes plus tard, im­pa­tient de nous mon­trer son oeil de pho­to­graphe. Bon élève, il a res­pec­té à la lettre la liste des pho­tos que nous lui avons sug­gé­rées. On dé­couvre une chambre as­sez ba­nale, sans rien de spec­ta­cu­laire. Une pho­to de son père qui trône sur son bu­reau, une ou deux icônes au mur, quelques livres de prières, une ar­moire qui sé­pare son coin la­va­bo de son lit. Il dé­crit briè­ve­ment ses bi­be­lots, mais très vite, il re­vient au sym­bole même de sa chambre. Ou plu­tôt de la chambre du carme, ul­time mu­raille dans la for­te­resse du couvent. «Le re­trait dans le re­trait», com­mente Jean-ga­briel.

Per­sonne n’entre non plus dans l’en­ceinte ré­ser­vée aux frères, mais eux peuvent en sor­tir. Il a tout de même fal­lu né­go­cier âpre­ment pour pou­voir les ren­con­trer.

A l’en­tendre, le temps des er­mites est un pa­ra­dis per­du. «L’idéal se­rait de vivre en so­li­taire», mar­tèle-t-il. Pour­tant au mo­nas­tère, les frères sont sou­vent seuls. Quand ils se réunissent, pour la prière ou les re­pas, c’est en si­lence. Mais ce­la ne lui suf­fit pas. Il rêve d’une grotte, rien de moins. Les pro­pos du frère carme contrastent avec ceux de la re­li­gieuse cis­ter­cienne. «Le si­lence comme la so­li­tude ne sont pas des buts à at­teindre, mais des moyens à uti­li­ser pour cher­cher Dieu», nous avai­telle confié. Le si­lence a beau ré­gir leur quo­ti­dien à tous les deux, ils n’en parlent pas de la même fa­çon. Lui jus­ti­fie ses pro­pos en ci­tant la Bible ou Sainte Thé­rèse d’avi­la. Il ré­cite sa le­çon, guette nos as­sen­ti­ments. Il parle fort, il parle beau­coup, il comble ce si­lence qui l’en­toure ha­bi­tuel­le­ment. Comme si son temps de pa­role était comp­té. Comme un homme po­li­tique en cam­pagne. Plus mi­li­tant que croyant.

Ouf ! Nous sor­tons de l’in­ter­view avec le sen­ti­ment d’avoir su­bi le dis­cours du prieur. Ce­lui-ci était trop heu­reux de cette tri­bune pour man­quer l’oc­ca­sion de dé­bal­ler ses opi­nions ra­di­cales. Le mariage pour tous que les ca­thos n'ont pas as­sez at­ta­qué ‒ «Moi je dis, vive les veilleurs!» ‒ ou en­core l'ar­naque du boud­dhisme ‒ «Main­te­nant c'est la re­li­gion à la mode, il faut être zen et gen­til avec tout le monde, c'est la mort». Le tout, sans nuance. «Il y a la vé­ri­té, le bien et le mal.» On était mal à l’aise et ça ne s’est pas ar­ran­gé à la messe, lorsque l’as­sis­tance s’est mise à ge­noux pour prier, la langue tirée pour re­ce­voir l’hos­tie à la com­mu­nion. Des pra­tiques qua­si­ment aban­don­nées de­puis la fin de la messe en la­tin, au dé­but des an­nées 1960, lors du concile Va­ti­can II. Ce­lui- ci a per­mis de mo­der­ni­ser l’eglise ca­tho­lique et ses rites. A 92 ans, Soeur Véronique a vé­cu cette ré­forme. Comme une ma­mie im­pré­gnée de ses sou­ve­nirs, elle ne se fait pas prier pour ra­con­ter pour­quoi elle a quit­té l’ha­bit de bonne soeur. C’est par cette anec­dote que com­mence notre vi­site. «Il fal­lait pou­voir mon­ter dans les trams, cou­rir après les trains, faire de la bi­cy­clette. La vie mo­derne le de­man­dait», ra­con­tet-elle de sa voix ro­cailleuse de­puis le fau­teuil de sa chambre. La vieille dame pro­nonce ses phrases en che­vro­tant, avec la plus grande len­teur, en apnée. Elle n’a main­te­nant plus qu’une pe­tite croix au­tour du cou en signe d’en­ga­ge­ment re­li­gieux: «De toute fa­çon, l’ha­bit ne fait pas le moine. Pour­tant un jour, une dame m’a pré­ve­nue qu’elle ne di­rait plus “Bon­jour, ma soeur” puisque je n’avais plus la robe re­li­gieuse. Je lui ai ré­pon­du “Ah bon ? Je ne sa­vais pas que vous di­siez bon­jour à la robe”»

Quelques mi­nutes plus tôt, Soeur Véronique nous in­vi­tait à ren­trer chez elle: «Moi, je dis bon­jour avec un sou­rire.» Elle avait en­suite re­joint son fau­teuil à pe­tits pas, près de son lit mé­di­ca­li­sé. A tra­vers la baie vi­trée, le so­leil jette une lu­mière douce sur le lit. Cette pièce dans la­quelle elle nous re­çoit se­ra sû­re­ment sa der­nière chambre. Li­no beige au sol et meubles passe-par­tout, quelques pho­tos scot­chées au mur et des ba­bioles en­tas­sées sur une table font of­fice de dé­co­ra­tion. Nous sommes dans la chambre 401 de la mai­son de re­traite du Sa­blo­nat. Si­tuée au bord du pé­ri­phé­rique bor­de­lais, elle pa­raît clas­sique sauf que, par­mi toutes ces per­sonnes âgées, vit une com­mu­nau­té de re­li­gieuses pen­sion­nées. «On au­rait pu vieillir rien qu’entre nous, mais notre mis­sion

prin­ci­pale a tou­jours été de par­ta­ger la vie des gens», ex­plique Soeur Véronique. En in­té­grant les mai­sons de re­traite, la com­mu­nau­té de la Sainte Fa­mille de Bor­deaux s’est adap­tée à une so­cié­té vieillis­sante.

En­tou­rée de ses soeurs et des autres ré­si­dents, ici elle se sent bien : « A mon ar­ri­vée, j’avais 22 soeurs au­tour de moi. Sou­vent les gens nous en­vient, car ils sont tout seuls quand ils dé­barquent.» Autre dif­fi­cul­té qu’elle n’a pas eue à sur­mon­ter : la dé­chi­rure de de­voir quit­ter sa mai­son et les af­faires de toute une vie. «Nous, de­puis que nous sommes en re­li­gion, rien n’est à nous, car nous nous sommes dé­ta­chées de tout.» En ar­ri­vant ici, Soeur Véronique n’avait pas grand-chose de plus à ap­por­ter que ses pho­tos et son cha­pe­let. Ce qu’elle ap­pelle sa der­nière mis­sion rem­plit ses jour­nées. Elle re­coud les vê­te­ments des ré­si­dents, échange sur l’ac­tua­li­té, prend des nou­velles de ses voi­sines de cou­loir. Au­jourd’hui, elle a dé­ci­dé d’en­ca­drer une icône de la Vierge pour l’of­frir à l’une de ses soeurs qui fê­te­ra bien­tôt ses 60 ans de vie re­li­gieuse. «Lorsque vous ar­ri­vez en mai­son de re­traite, vous avez l’im­pres­sion de ne plus ser­vir à rien. Heu­reu­se­ment je ne suis pas une per­sonne à m’en­nuyer», ex­plique-t-elle avant de se re­plon­ger dans son bri­co­lage.

Au Sa­blo­nat, les ré­si­dents qui le sou­haitent peuvent al­ler prier avec les nonnes à la cha­pelle, une grande salle com­mune dans la ré­si­dence. Rien ne les y oblige et de toute fa­çon, Soeur Véronique pré­fère res­ter dis­crète : «Je ne veux pas être la re­li­gieuse qui fait du prê­chi-prê­cha.» Elle nous ra­conte la tris­tesse de sa voi­sine de cou­loir qui vient de perdre son ma­ri. Dur de trou­ver des mots de ré­con­fort, d’au­tant plus face à une per­sonne qui n’a pas la foi. «Je me suis ap­pro­chée d’elle et je lui ai fait un pe­tit bi­sou. Je lui ai dit “Vous sa­vez ce qu’il veut dire, ce bi­sou...” Et je suis par­tie.» On au­rait pu ima­gi­ner qu’elle par­le­rait du pa­ra­dis, mais elle a pré­fé­ré s’abs­te­nir. «Je n’al­lais pas lui dire que son ma­ri était ar­ri­vé au ciel, bou­gonne-t-elle. Je n’en sais rien où il est son ma­ri, elle non plus d’ailleurs.»

Dans cet en­droit où les gens sont en fin de vie, par­ler de la mort est moins ta­bou. C’est ve­nu sur le ta­pis alors qu’elle nous pré­sen­tait les pho­tos de ses pe­tits-ne­veux : «Je ne suis plus pour long­temps sur la terre, ce n’est pas la peine que je m’en­combre d’un tas de choses. J’ai tout un stock de pho­tos, mais j’en li­bère quelques-unes de temps en temps. Parce que quand je vais par­tir, qu’est-ce qu’ils vont en faire ? Ils vont les je­ter ? Je pré­fère les je­ter moi-même.» Lors­qu’on lui de­mande si elle pense sou­vent à la mort, Soeur Véronique est ca­té­go­rique : «Non. Ça ne veut pas dire que je vais y al­ler en dan­sant. Mais pour le mo­ment, ça ne m’an­goisse pas.»

Une aide-soi­gnante frappe à la porte. Elle amène un pe­tit pla­teau pour le goû­ter. L’heure des vi­sites va bien­tôt se ter­mi­ner, nous pre­nons congé. En sor­tant de l’as­cen­seur, Soeur Ma­rie Jo­sé, la mère su­pé­rieure, nous at­trape au vol pour nous mon­trer l’in­té­gra­li­té du dia­po­ra­ma de la der­nière soi­rée dan­sante. Bras des­sus, bras des­sous avec les autres pen­sion­naires, les re­li­gieuses ont l’air d’avoir bien oc­cu­pé la piste.

La der­nière chambre que nous avons choi­si de vi­si­ter ne se trouve ni dans un mo­nas­tère ni dans une mai­son de re­traite. Ce n’est pas non plus une grotte iso­lée ou une co­lo­ca­tion, mais un ba­nal pa­villon de plain-pied, dans un vil­lage à quelques ki­lo­mètres de Saint-emi­lion. Flo­rence Noël nous at­tend sur le per­ron, au bout de l’al­lée d’ar­doise qui ser­pente de­puis le por­tail le long de la pe­louse bien ton­due. Cette pe­tite femme aux yeux pé­tillants ne fait pas sa cin­quan­taine, mal­gré ses che­veux gris cou­pés au car­ré.

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