Le voyage de la femme aux che­veux bleus à Da­vos

Sept - - Sommaire - Fabrizio Calvi (texte & images)

Tse­ren Ene­bish avait tout pour réus­sir dans la Mon­go­lie post­com­mu­niste. Membre de la caste di­ri­geante, elle au­rait pu se lan­cer dans les af­faires et s’en­ri­chir grâce à la cor­rup­tion en­dé­mique. Elle ne l’a pas fait. Elle a pré­fé­ré ti­rer la son­nette d’alarme. De­puis, sa vie a bas­cu­lé. Vé­ri­table star dans son pays, elle risque sa vie. Sa croi­sade an­ti­cor­rup­tion l’a conduite dans la pe­tite sta­tion de ski hel­vé­tique de Da­vos. Ré­cit d’une sa­ga nu­mé­rique au pays des steppes et de la peur.

Ou­lan-ba­tor, 17 jan­vier 2017, 9 h 00. Il fait un froid de gueux. Qui prê­te­rait at­ten­tion à cette drôle de créa­ture aux che­veux bleus qui prend place dans une Toyo­ta Prius blanche toute pour­rie? Per­sonne. Ou presque. La scène n’a pour­tant pas échap­pé au conduc­teur de la voi­ture bleu ma­rine ga­rée à quelques di­zaines de mètres de là qui at­tend, le mo­teur au ra­len­ti.

La pe­tite femme à la che­ve­lure écla­tante est une star dans son pays, la Mon­go­lie. Une star un peu par­ti­cu­lière, du genre «casse-couilles». A l’una­ni­mi­té, la classe po­li­tique et les mé­dias tra­di­tion­nels sont contre elle. Elle s’en fiche. Son com­bat passe dé­sor­mais par in­ter­net et les ré­seaux so­ciaux.

On peut dire que Tse­ren Ene­bish est une vraie tête de lard, plus tê­tue qu’un mu­let mon­gol. Quand elle a une idée dans le crâne, vous ne la lui en­lè­ve­rez pas. La preuve, ce voyage en Suisse en jan­vier 2017. Elle s’est dé­ci­dée au der­nier mo­ment. Presque sur un coup de tête. Ce­la fai­sait des se­maines qu’elle tra­quait Tsa­khia­giyn El­beg­dorj, le pré­sident de son pays, pour le confron­ter à ses dé­cou­vertes. En vain. Son sang n’a fait qu’un tour quand elle a ap­pris qu'il se ren­dait au World Eco­no­mic Fo­rum, dans la pe­tite sta­tion de ski hel­vé­tique de Da­vos à des mil­liers de ki­lo­mètres de la Mon­go­lie.

La fa­mille de Tse­ren Ene­bish fait par­tie de la caste di­ri­geante. Elle au­rait pu si elle l’avait vou­lu se lan­cer dans les af­faires, rou­ler en limousine. Elle au­rait pu pro­fi­ter des bien­faits du ca­pi­ta­lisme après l’ef­fon­dre­ment du ré­gime com­mu­niste, la dis­pa­ri­tion du par­ti unique et l’émer­gence de par­tis dé­mo­cra­tiques au par­le­ment mon­gol il y a près de vingt ans de ce­la. Tous ses ca­ma­rades d’école et ses amis d’en­fance l’ont fait. Au­jourd’hui, tous s’en fé­li­citent.

A la fin de ses études, Tse­ren a d’ailleurs sui­vi le che­min tout tra­cé de ses contem­po­rains. Elle a mon­té sa propre so­cié­té. Avec suc­cès. A 23 ans, elle était sur la voie de la réus­site. Tsern Tours, son agence de voyages, avait pi­gnon sur rue à Ou­lan-ba­tor. Elle au­rait pu se conten­ter de pro­fi­ter de cette si­tua­tion. Elle ne l’a pas fait. Au lieu de se re­paître de la sou­daine ri­chesse de la classe di­ri­geante mon­gole, elle a tra­hi sa caste en de­ve­nant la pre­mière lan­ceuse d’alerte de Mon­go­lie et en dé­non­çant les ré­seaux de cor­rup­tion qui y pro­li­fèrent. De sa splen­deur pas­sée, il ne lui reste plus que sa voi­ture pour­rie, une vieille Prius, et un chauffeur qui conduit tous les jours ses deux en­fants à l’école. La Prius dé­marre, sui­vie à dis­tance par la Toyo­ta fa­mi­liale. Le chauffeur jette un coup d’oeil au ré­tro­vi­seur: – C’est bi­zarre, j’ai l’im­pres­sion qu’il y a une voi­ture qui nous suit. La femme aux che­veux bleus se re­tourne. – Une Toyo­ta bleue, dé­taille l’homme.

Est-elle in­quiète de se sa­voir fi­lée sur la route de l'aé­ro­port? Un peu. Sur­prise? Pas du tout. Re­dou­tet-elle la suite des évè­ne­ments? As­su­ré­ment. «Pour faire des af­faires en Mon­go­lie, ra­conte-t-elle, il faut payer. Moi, je n’ai ja­mais ac­cep­té de ver­ser des pots-de-vin. C’est dans ma na­ture. J’ai tou­jours été comme ça. A l’école dé­jà, je re­fu­sais d’être ra­cket­tée et pre­nais la dé­fense des plus faibles, des op­pri­més.» Tse­ren Ene­bish ou la sainte pa­tronne des causes per­dues.

Ul­cé­rée par la cor­rup­tion am­biante et par le pillage de son pays, elle a ten­té dès 2006 de sen­si­bi­li­ser les mé­dias. Quand les jour­naux ou la té­lé­vi­sion se sont in­té­res­sé à elle, ils l'ont vite qua­li­fiée de «Dra­ma Queen». Alors elle s’est tour­née vers les ré­seaux so­ciaux. En 2010, elle a créé sa page Fa­ce­book et sa chaîne de té­lé­vi­sion Youtube. Dé­but 2017, sa page comp­tait 82'000 abon­nés. Si elle re­vient de ce voyage au bout des Alpes, elle est cer­taine d’en comp­ter bien plus.

Sa po­pu­la­ri­té, elle la doit au com­bat en­ga­gé en 2010 contre un po­ten­tat asia­tique, le re­dou­table révérend sud-co­réen Sun Myung Moon. Je dois avouer que quand la pe­tite femme a lâ­ché ce nom, j’ai failli tom­ber de mon fau­teuil. Le révérend Moon? Il est en­core vi­vant? Il l’était en­core en 2007 quand Tse­ren Ene­bish a pris conscience qu’il y avait quelque chose de pour­ri en Mon­go­lie. Il dé­cè­de­ra cinq ans plus tard, mais sa secte lui a sur­vé­cu.

Mes­sie au­to­pro­cla­mé, le révérend Sun Myung Moon est le fon­da­teur de l'eglise de l'uni­fi­ca­tion. Quand j’ai com­men­cé dans le jour­na­lisme à Li­bé­ra­tion en 1973, on par­lait dé­jà de la «secte Moon», de ses ma­riages de masse et de son empire in­dus­triel. On évo­quait les liens très étroits du révérend avec la CIA et sa cou­sine sud-co­réenne la KCIA. L’homme était di­rec­te­ment in­ter­ve­nu en 1974 aux Etats-unis pour dé­fendre le pré­sident Ri­chard Nixon aux prises avec le scan­dale du Wa­ter­gate. Dix ans plus tard, il sou­te­nait la fa­mille Bush. An­ti­com­mu­niste pri­maire, il fi­nan­çait cer­tains groupes de moud­ja­hi­dines en lutte contre l’ar­mée so­vié­tique en Af­gha­nis­tan. Chas­sée de France et d’eu­rope dans les an­nées 70, la secte Moon est au­jourd’hui plus forte que ja­mais avec trois mil­lions d'adeptes pré­sents dans 194 pays, dont la Mon­go­lie. Cette der­nière a tou­jours été un peu la chasse gar­dée du révérend. Il y avait de l’ar­gent à se faire, des âmes per­dues à em­bri­ga­der et ré­duire en es­cla­vage.

L’ip­hone de Tse­ren Ene­bish dont elle ne se sé­pare ja­mais re­gorge de pho­tos, de do­cu­ments et de films comme au­tant de té­moi­gnages de ses com­bats. Sa pre­mière archive élec­tro­nique concerne un voyage «of­fi­ciel» de Moon à Ou­lan-ba­tor. Le gou­rou y est ac­cueilli comme un chef d’etat: ta­pis rouge dé­rou­lé de­vant son Boeing pri­vé avec ré­cep­tion des plus hautes au­to­ri­tés, dis­cours au Grand Khou­ral, le par­le­ment mon­gol.

Qu’est-ce qui a pous­sé la fille aux che­veux bleus à se mettre sur le che­min de l’ogre Moon? Ses deux en­fants. Dès l’ar­ri­vée du révérend au Pays du Ciel Bleu, les pro­grammes sco­laires ont com­men­cé à chan­ger. Les heures d'en­sei­gne­ment de l’his­toire et la géo­gra­phie ont di­mi­nué au pro­fit de celles consa­crées à la danse et à la re­li­gion. «On n’ap­prend pra­ti­que­ment plus le mon­gol, en­rage-t-elle, mais le co­réen.» Une ré­forme vou­lue et en­cou­ra­gée par la nu­mé­ro trois du mi­nis­tère de l'edu­ca­tion, Baar­gai Na­san­bayar, une femme toute puis­sante, par­ti­cu­liè­re­ment proche de l'eglise de l'uni­fi­ca­tion. «Elle a tou­jours nié faire par­tie de la secte Moon, pour­suit Tse­ren Ene­bish. Mais l'une de mes sources m’a four­ni un en­re­gis-

Ul­cé­rée par la cor­rup­tion am­biante et par le pillage de son pays, elle a ten­té dès 2006 de sen­si­bi­li­ser les mé­dias.

tre­ment dans le­quel elle s’adresse au "vrai père", c’est-à-dire Moon. Ce qu’elle dit est in­com­pré­hen­sible pour le com­mun des mor­tels, elle parle de ré­pandre l’amour dans toute la ga­laxie.»

Du­rant ses an­nées de com­bat contre l’ogre sud-co­réen, elle ren­con­tre­ra des vic­times de la secte, des femmes contraintes de se ma­rier à l’étran­ger avec des moo­nistes avant d’être trans­for­mées en es­claves, en zom­bies au cer­veau la­vé, pri­vées de leurs droits les plus élé­men­taires, tra­vaillant sans sa­laire pour le plus grand pro­fit du révérend.

Le 16 fé­vrier 2016, une fois son dos­sier bou­clé, la lan­ceuse d’alerte se rend au siège des ser­vices se­crets mon­gols ac­com­pa­gnée d'un ami jour­na­liste. Là, elle re­met au plan­ton de ser­vice une lettre dans la­quelle elle de­mande la créa­tion d’une com­mis­sion d’en­quête sur les mé­faits de la secte en Mon­go­lie. Elle four­nit cinq pistes d’en­quête: le tra­fic d’êtres hu­mains, l’in­fluence des moo­nistes dans le sys­tème édu­ca­tif, le tra­vail des en­fants, les pra­tiques dou­teuses de l’église et le blan­chi­ment d’ar­gent à tra­vers des ONG. Dans les heures qui suivent, elle or­ga­nise une confé­rence de presse afin de rendre pu­bliques ses dé­cou­vertes et dé­nonce les mé­faits de la secte Moon. «Le len­de­main, j’ai quit­té le pays, ex­plique-t-elle. Je suis par­tie une se­maine, le temps que les choses se calment. Per­sonne n’était au cou­rant de ma dé­ci­sion, pas même mon ma­ri.»

Il faut dire que le gou­ver­ne­ment mon­gol a le sang chaud. En 2007, Baa­sain Dan­gaa­su­ren, res­pon­sable de la lutte an­ti­cor­rup­tion du pays, crai­gnant pour sa vie, a cru trou­ver re­fuge en Aus­tra­lie. Des tueurs l’ont re­trou­vé à Syd­ney, as­sas­si­né et énu­cléé le 25 oc­tobre 2007. Le 7 mai 2010, Ts. Gan­baa­tar,

un of­fi­cier des ser­vices se­crets mon­gols, spé­cia­liste de la Chine, est as­sas­si­né à Pé­kin. Un mois avant, il avait ser­vi de tra­duc­teur au pré­sident Tsa­khia­giyn El­beg­dorj lors de sa vi­site of­fi­cielle dans le pays.

Les ré­vé­la­tions de Tse­ren Ene­bish portent ses fruits: sa cible prin­ci­pale, Baar­gai Na­san­bayar, rate son en­trée en po­li­tique. «Elle était sur le point d’être élue au par­le­ment, mais les dé­mo­crates ont per­du les élec­tions de 2016 en par­tie à cause de mon ac­tion. Si j'ar­rive à la chas­ser aus­si du mi­nis­tère de l’edu­ca­tion, elle ne pos­sè­de­ra plus rien en de­hors des moo­nistes. Ce qui me sa­tis­fe­rait. Elle peut faire ce qu’elle veut à condi­tion de res­ter loin des en­fants.»

Ou­lan-ba­tor, 17 jan­vier 2017, 9 h 20. La Prius a pris la route de l’aé­ro­port, tou­jours sui­vie comme son ombre par la fa­mi­liale bleu ma­rine. Tse­ren Ene­bish est ner­veuse, elle n’aime pas trop voya­ger. Elle consulte sa montre. Elle est dans les temps, mais il ne faut pas trop traî­ner. Son chauffeur mar­monne en re­gar­dant son ré­tro­vi­seur: – Qu’est-ce qu’il fout? La Toyo­ta s’ap­proche dan­ge­reu­se­ment de la Prius et ac­cé­lère en­core. – On di­rait qu’il veut nous tam­pon­ner! A peine le chauffeur a-t-il ter­mi­né sa phrase que la femme aux che­veux bleus est pro­je­tée en avant. La fa­mi­liale vient de heur­ter l’ar­rière de la Prius. Bang! Elle tape une deuxième fois dans la Prius, plus vio­lem­ment en­core...

La vie de Tse­ren Ene­bish a bas­cu­lé à par­tir du mo­ment où elle a re­joint le com­bat de l’as­so­cia­tion mon­gole des avo­cats en fa­veur de l’en­vi­ron­ne­ment (AEL) fin 2015. En ef­fet, af­fran­chie du car­can com­mu­niste, la Mon­go­lie ex­hibe ses ri­chesses. Son sous-sol re­gorge d’or, de cuivre, d’ura­nium et de mé­taux pré­cieux que se dis­putent les mul­ti­na­tio­nales. De­puis la dé­cou­verte, en 2010, de nou­veaux gi­se­ments, le pays est en sur­chauffe. La crois­sance de son pro­duit na­tio­nal brut dé­passe les 15% an­nuels. L’ex­ploi­ta­tion est sau­vage, bru­tale et s’ef­fec­tue souvent au dé­tri­ment de l’éco­lo­gie. « Notre pays est tel­le­ment pauvre et pol­lué, se dé­sole la mi­li­tante. Chaque se­maine, des en­fants meurent à cause de la pol­lu­tion.» Elle plonge dans son ip­hone, consulte ses pho­tos et me montre l'image d’un bé­bé né avec six or­teils. «Sa mère m’a en­voyé ce cli­ché en me sup­pliant de l'ai­der. Mais qu’est-ce que je peux faire?»

Pour me don­ner la me­sure de cette ca­tas­trophe si­len­cieuse, elle fait dé­fi­ler des di­zaines de pho­tos de ca­davres d’ani­maux jon­chant le sol au­tour des mines. Les as­so­cia­tions éco­lo­gistes parlent de conta­mi­na­tion nu­cléaire, sou­tiennent que cer­taines es­pèces sont en voie de dis­pa­ri­tion. Et gare à ceux qui es­saient de les pro­té­ger. Sum­bee, un jeune bio­lo­giste qui mi­li­tait pour la pro­tec­tion du léo­pard des neiges me­na­cé d’ex­tinc­tion par les com­pa­gnies mi­nières qui pillent le dé­sert de Go­bi, a été re­trou­vé noyé en no­vembre 2015 dans le lac Hövsgöl au nord du pays. La po­lice a conclu à un sui­cide. Pour­tant, avant de mou­rir, il avait en­re­gis­tré un mes­sage dans son té­lé­phone por­table af­fir­mant qu’il était sé­ques­tré…

Tse­ren Ene­bish a elle aus­si su­bi des pres­sions. Dé­but 2016, des cam­brio­leurs ont sac­ca­gé le sa­lon de thé qu’elle te­nait dans le centre d’ou­lan-ba­tor. Ils sont en­trés en fra­cas­sant une vitre, ont ren­ver­sé quelques ob­jets, uri­né et dé­fé­qué à même le sol et em­por­té un disque dur. De ce car­nage, Tse­ren a pris des pho­tos qu’elle a pos­tées sur sa page Fa­ce­book. Son avo­cat est per­sua­dé qu'il s’agit d’une me­nace pour la dis­sua­der de se rendre à Da­vos. Quand on lui de­mande si elle craint pour sa vie, elle joue un peu les dures: «Quand on fait ce que je fais, il ne faut pas avoir peur. Si­non, c’est pas la peine d’y al­ler.» On sent pour­tant bien qu’elle n’est pas tran­quille...

La femme aux che­veux bleus sait par­fai­te­ment pour­quoi «ils» sont de­ve­nus plus me­na­çants. Fin 2015, L'AEL lui confie une nou­velle mis­sion, plu­tôt dé­li­cate: se rendre en Suisse pour re­trou­ver l’ar­gent dé­tour­né par l’an­cien mi­nistre des Fi­nances et ac­tuel porte-pa­role du par­le­ment, Bayart­sogt San­ga­jav. Ce po­li­ti­cien a été dé­mas­qué en 2013 à l'oc­ca­sion de la pu­bli­ca­tion de cen­taines de mil­liers de comptes off­shore dis­si­mu­lés dans des pa­ra­dis fis­caux par le Con­sor­tium in­ter­na­tio­nal de jour­na­listes d’in­ves­ti­ga­tion (ICJI), pu­bli­ca­tion qui avait dé­clen­ché le scan­dale pla­né­taire connu sous le nom d’off­shore leaks. Le mi­nistre était of­fi­ciel­le­ment l’ayant droit d'un compte en Suisse (Le­gend Plus Ca­pi­tal ltd) par le­quel ont tran­si­té près de dix mil­lions de dol­lars, ver­sés en 2009, trois se­maines après la si­gna­ture d'un im­por­tant contrat mi­nier avec le groupe Rio Tin­to Zinc. Bayart­sogt San­ga­jav était l'un des co­si­gna­taires de cet ac­cord des plus contro­ver­sés et, se­lon L’AEL, au­rait per­çu des pots- de- vin en échange de sa com­plai­sance. Les avo­cats ont bien sai­si l’au­to­ri­té an­ti­cor­rup­tion du pays. En vain.

Afin de prou­ver ces mal­ver­sa­tions au bé­né­fice du mi­nistre des Fi­nances et d'autres membres du gou­ver­ne­ment, Tse­ren Ene­bish se rend, une pre­mière fois, en Suisse en no­vembre 2016. Elle ren­contre à Ge­nève Ni­co­las Gian­na­ko­pou­los, pré­sident et fon­da­teur de l’ob­ser­va­toire du crime or­ga­ni­sé, qui l'aide à mon­ter son dos­sier et ac­cu­mu­ler des preuves. De re­tour en Mon­go­lie, elle veut en dé­coudre avec ce­lui qu’elle es­time être le prin­ci­pal res­pon­sable du pillage de son pays, le pré­sident Tsa­khia­giyn El­beg­dorj. Mais l’homme se dé­robe. Elle dé­cide alors se­crè­te­ment de le dé­fier de­vant les ca­mé­ras du monde en­tier au som­met éco­no­mique mon­dial de Da­vos, en jan­vier 2017. Mais l’ar­gent lui manque pour ce se­cond voyage en Suisse. Qu’à ce­la ne tienne, elle lance alors un crowd­fun­ding sur sa page Fa­ce­book. Les dons af­fluent, la plu­part émanent d’exi­lés mon­gols ré­fu­giés en Suisse. En quelques jours, elle ré­colte de quoi ache­ter son billet d’avion. Il ne lui reste plus qu’à s’en­vo­ler. Mé­fiante, elle ne dé­voile à per­sonne les dé­tails de son pro­jet. Pas même à son ma­ri, ha­bi­tué à dé­cou­vrir ses dé­pla­ce­ments en consul­tant sa page Fa­ce­book. Elle se garde bien d’in­di­quer la date de son dé­part et le but de son voyage. Vaines pré­cau­tions puis­qu’elle vient de se faire vio­lem­ment per­cu­ter par deux fois sur le che­min de l’aé­ro­port.

Ou­lan-ba­tor, 17 jan­vier 2017, 9 h 21. La Prius se range sur le cô­té de la chaus­sée. La fa­mi­liale fait de même. Dans le ré­tro­vi­seur droit, la femme aux che­veux bleus dis­tingue un homme qui sort de la voi­ture et se di­rige vers eux. Tse­ren Ene­bish sort son ip­hone avant de bon­dir hors de son vé­hi­cule et de pho­to­gra­phier l’auto-tam­pon­neuse. – Les pho­tos sont dé­jà sur ma page Fa­ce­book, lance-t-elle au chauf­fard.

L’homme bre­douille des ex­cuses avant d'en­ta­mer une grande dis­cus­sion avec le chauffeur de Tse­ren Ene­bish. Il pro­pose de ré­gler les dé­gâts mi­neurs in­fli­gés à la Prius. Il offre trois fois la somme né­ces­saire aux ré­pa­ra­tions. Tse­ren est ner­veuse, l’heure tourne; elle re­garde sa montre qui af­fiche 9 h 25. Son avion dé­colle dans deux heures. Pas le temps de dis­cu­ter. Elle ouvre le coffre de la Prius et prend sa va­lise. A cette heure-là, le tra­fic sur la route de l’aé­ro­port est dense. Les conduc­teurs des voi­tures qui cir­culent as­sistent à l’étrange scène d’une femme aux che­veux bleus, une va­lise à la main, ges­ti­cu­lant dans leur di­rec­tion. – J’ai un avion à prendre, ai­dez-moi, crie-t-elle.

Un taxi en ma­raude pile. Elle s’en­gouffre de­dans. Mais notre voya­geuse n’est pas au bout de ses peines. Quelques mi­nutes plus tard, des si­rènes re­ten­tissent. Une voi­ture de po­lice se porte à sa hau­teur, un po­li­cier fait signe au taxi

«Je n’ai ja­mais tra­vaillé pour un homme meilleur ou pour une cause plus grande.»

de se ran­ger. Le chauffeur ob­tem­père. Les flics en­tourent im­mé­dia­te­ment le vé­hi­cule. – Pa­piers de l’au­to­mo­bile et des oc­cu­pants, or­donne l'un d'entre eux, tan­dis que ses col­lègues, après avoir ou­vert le coffre, en­tre­prennent de fouiller la va­lise.

Cette fois, Tse­ren Ene­bish té­lé­phone à son avo­cat. Elle lui ra­conte com­ment, après s’être fait tam­pon­ner, elle se re­trouve blo­quée par la po­lice. – Pas de pa­nique, ils veulent juste t’em­pê­cher de prendre l’avion. Ne ré­agis pas! Ils sont obli­gés de te lais­ser re­par­tir.

10 h 00, le taxi re­dé­marre et ar­rive en­fin à l’aé­ro­port sans autre in­ci­dent. Mais l’ac­ti­viste n’est pas en­core au bout de ses peines. Une fois l’en­re­gis­tre­ment ef­fec­tué, le po­li­cier contrô­lant son pas­se­port dans la gué­rite qui la sé­pare de la salle d’em­bar­que­ment lui de­mande de le suivre dans une pe­tite pièce si­tuée non loin de là. L’at­tente com­mence. Une de­mi-heure plus tard, un flic en ci­vil dé­barque. Il re­garde son pas­se­port, puis lui dit: – Vous al­lez en Suisse, mais vous avez un vi­sa hol­lan­dais. – C’est un vi­sa Schen­gen, ré­pond-elle. La Suisse est dans la zone Schen­gen. J’ai donc le droit d’y al­ler.

Ce fai­sant, elle sort son ip­hone, prend un sel­fie et ré­dige un mes­sage in­di­quant qu’elle est re­te­nue sans au­cune rai­son à l’aé­ro­port alors que tous ses pa­piers sont en règle. – Voi­là, c’est par­ti sur in­ter­net, dit-elle. Comme ça, les di­zaines de mil­liers de per­sonnes qui me suivent sur Fa­ce­book savent ce qui m’ar­rive.

Le po­li­cier mar­monne en s'éloi­gnant, sans doute pour de­man­der des ins­truc­tions. Le temps passe... Une autre de­mi-heure plus tard, ce­lui-ci re­vient et lui tend son pas­se­port comme à re­gret. L’heure du dé­col­lage est dé­pas­sée d’un bon quart d’heure. Elle se lève d’un bond et se pré­ci­pite vers la salle d’em­bar­que­ment. Une chance, le vol a eu un peu de re­tard; les portes de l’ap­pa­reil sont sur le point de se fer­mer quand elle pé­nètre in ex­tre­mis à bord, à bout de souffle. En pre­nant sa place, elle adresse une prière si­len­cieuse à son saint pro­tec­teur, Mark Zu­cker­berg, le fon­da­teur de Fa­ce­book. – Il faut que je ren­contre Mark un jour pour le re­mer­cier de tout ce qu’il a fait pour moi, me di­ra-t-elle en riant une fois ar­ri­vée en Suisse.

Grâce à l'aide d’une bonne par­tie de la com­mu­nau­té mon­gole de Suisse, Tse­ren Ene­bish ar­rive sans en­combre jus­qu’à Da­vos. Un ma­çon de Lau­sanne a mis sa voi­ture à sa

dis­po­si­tion et lui sert de chauffeur. Da­vos, 20 jan­vier 2017, 8 h 38, la femme aux che­veux bleus écrit ce tweet à l’at­ten­tion de son pré­sident et de ses fol­lo­wers: «@El­beg­dorj. Bon­jour. J’es­père vous ren­con­trer à Da­vos. Soyez hon­nête et confes­sez-vous à pro­pos d’off­shore. Je n’ai pas d’autres moyens de vous ren­con­trer.» In­utile d’at­tendre la ré­ponse, il n’y en au­ra pas.

Dix mi­nutes plus tard, la voi­là dans la voi­ture qui doit la conduire au fo­rum. Elle ne s’at­tend pas à pou­voir pé­né­trer li­bre­ment dans la sta­tion gri­sonne pour ren­con­trer le pré­sident El­beg­dorj. En Mon­go­lie, elle au­rait peut-être pu pas­ser en pro­fi­tant des failles du sys­tème. Pas en Suisse. Hors de ques­tion d’ap­pro­cher de la zone in­ter­dite sans mon­trer patte blanche. Après avoir pas­sé tous les contrôles, elle s’avance au­tant que pos­sible vers l’hô­tel de luxe où le chef d’etat est des­cen­du. Elle sort de la voi­ture, ôte sa dou­doune et ex­hibe un habit tra­di­tion­nel mon­gol d’un bleu en­core plus pé­tant que ce­lui de ses che­veux. Elle dé­gaine son ip­hone et en­voie un sel­fie sur sa page Fa­ce­book. Tel un vi­rus, la pho­to se­ra re­layée des di­zaines de mil­liers de fois. Mis­sion ac­com­plie.

Tse­ren Ene­bish a com­pris de­puis long­temps que dans un pays où l’in­for­ma­tion est to­ta­le­ment contrô­lée et ver­rouillée par le pou­voir, les ré­seaux so­ciaux sont sa seule pos­si­bi­li­té de té­moi­gner et lan­cer des alertes. Voi­là pour­quoi, alors qu’elle n’a pra­ti­que­ment pas ac­cès aux té­lé­vi­sions, aux ra­dios et aux quo­ti­diens, elle est une star dans son pays. Après son voyage à Da­vos, plus de 10'000 abon­nés sup­plé­men­taires ont re­joint sa page Fa­ce­book qui enfle jus­qu’à plus de 92'000 en quelques jours. Un chiffre énorme pour la Mon­go­lie qui comp­ta­bi­lise, se­lon les der­nières es­ti­ma­tions de la CIA, à peine 400’000 in­ter­nautes.

De­puis sa ve­nue en Suisse, la Mon­go­lie a connu son «prin­temps». Le 10 avril 2017, plus de 3'000 per­sonnes ont ma­ni­fes­té dans les rues d’ou­lan-ba­tor pour pro­tes­ter contre la cor­rup­tion et ré­cla­mer une en­quête sur les comptes off­shore. Du ja­mais vu de­puis les dé­mons­tra­tions qui ont sa­lué la fin de la Ré­pu­blique po­pu­laire com­mu­niste en 1992! Les di­ri­geants du mou­ve­ment ont bien de­man­dé à Tse­ren d'en faire par­tie, mais elle a re­fu­sé: «J’ai fait mon bou­lot en dé­non­çant la si­tua­tion. A eux de faire le leur et de prendre le re­lais. Je suis une lan­ceuse d’alerte, à ma ma­nière, mais cer­tai­ne­ment pas une po­li­ti­cienne.»

En Suisse, la po­pu­la­ri­té de la femme aux che­veux bleus ne cesse de croître, en par­ti­cu­lier au­près des plus dé­mu­nis. Sur les 80 Mon­gols ins­tal­lés à Lau­sanne, 60 ont ver­sé la somme de dix francs pour fi­nan­cer son voyage et son sé­jour à Da­vos. Tous la ré­clament. En quit­tant Da­vos, elle a en­tre­pris une sorte de tour d’hel­vé­tie afin d’al­ler à la ren­contre de ses com­pa­triotes qui l’ont sou­te­nue. Elle a par­ta­gé leur lo­ge­ment, dor­mant par­fois avec sept autres per­sonnes dans une même pièce. Avant de re­prendre son bâ­ton de pè­le­rin et de se rendre en­suite à An­vers pour ré­pondre à l’in­vi­ta­tion de la com­mu­nau­té mon­gole lo­cale.

A son re­tour au pays, une mau­vaise nou­velle l’at­tend. De­puis des mois, ses so­cié­tés de tou­risme sont vic­times de ha­ckers par­ti­cu­liè­re­ment re­tors. Ils ont du­pli­qué les sites in­ter­net de ses agences qui sont dé­sor­mais au bord de la faillite. Elle dé­cide alors de tout vendre en ca­tas­trophe. Dans la fou­lée, elle li­quide aus­si son sa­lon de thé, car elle ne veut plus avoir de fil à la patte, mais être libre de quit­ter la Mon­go­lie au moindre dan­ger... Et c'est ce qui s'est pas­sé. A la veille des élec­tions pré­si­den­tielles de juin 2017, des di­zaines de ses fol­lo­wers sur Fa­ce­book ont été ar­rê­tés. Cer­taine d’être la pro­chaine, elle a fi­ni par sauter dans le pre­mier avion pour la Suisse et trou­ver re­fuge au sein de la com­mu­nau­té mon­gole. Quand les choses se se­ront tas­sées, elle y re­tour­ne­ra, m'as­sure-t-elle, au Pays de la Peur…

#Cor­rup­tion #Mon­go­lie

Tse­ren nous montre une vi­déo de l'ac­cueil fait au révérend Sun Myung Moon, fon­da­teur de la secte Moon, par l'ex-pré­sident mon­gol El­beg­dorj.

Une ma­ni­fes­tante mon­gole contre la pol­lu­tion qui étouffe son pays. © Tse­ren Ene­bish

Pho­to de «l'ac­ci­dent» or­ga­ni­sé afin d'em­pê­cher Tse­ren Ene­bish de prendre l'avion pour Da­vos. © Tse­ren Ene­bish

Sel­fie à Da­vos.

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