Bar­rett Brown, le porte-pa­role cen­su­ré d'ano­ny­mous

22 jan­vier 2015, Bar­rett Brown est condam­né à 5 ans de pri­son. Vic­time de la cy­ber­guerre se­crète entre le FBI et Ano­ny­mous, il a été li­bé­ré en no­vembre 2016 après avoir re­con­nu sa culpa­bi­li­té. Re­tour sur une af­faire que Re­por­ters sans Fron­tières a qua­li­fi

Sept - - Sommaire - Fabrizio Calvi (texte) & Pas­cal Ne­me­sha­zy (illus­tra­tions)

Pour ses ad­mi­ra­teurs, il est le digne suc­ces­seur d’hun­ter Stock­ton Thomp­son, le pape du nou­veau jour­na­lisme. Il pu­blie ré­gu­liè­re­ment dans Va­ni­ty Fair ou le Guar­dian des ar­ticles sur le pi­ra­tage in­for­ma­tique. Tou­jours bien in­for­mé, trop bien in­for­mé pour le FBI qui l’ac­cuse de faire par­tie du groupe de ha­ckers le plus re­cher­ché de la pla­nète, les Ano­ny­mous. Il est sur­tout le porte-pa­role in­for­mel et au­to­pro­cla­mé d’une né­bu­leuse qui n’en a guère. Le Bu­reau rê­vait de le faire plonger de­puis le dé­but 2010. Il lui fau­dra deux ans pour ar­ri­ver à ses fins. Le 22 jan­vier 2015, Bar­rett Brown a été condam­né à plus de cinq ans de pri­son en dé­pit d’une cam­pagne in­ter­na­tio­nale re­layée par Re­por­ters sans fron­tières.

Ne dites pas à Bar­rett Brown qu’il est un ha­cker. Du bout des lèvres il concè­de­ra tout au plus qu’il est un «hack­ti­viste». En fait c’est un dan­dy de la cy­ber contre- culture. Bar­rett Brown n’a rien d’un pi­rate in­for­ma­tique et en­core moins d’un geek. L’in­for­ma­tique ne l’in­té­resse pas vrai­ment, pé­né­trer les ré­seaux in­ter­dits n’est pas son «truc». Il n’a ja­mais for­cé les portes d’en­trée du moindre ser­veur. Des agents ar­més du FBI ont per­qui­si­tion­né par deux fois sa mai­son. Ils sont re­par­tis avec un maigre bu­tin: une Xbox et un pe­tit or­di­na­teur por­table So­ny bourré de cen­taines de jeux vi­déo. Il leur a fal­lu se creu­ser le crâne pour coin­cer le tren­te­naire. Ils n’ont trou­vé trace que d’un seul dé­lit: Bar­rett Brown a par­ta­gé un lien in­ter­dit. C’est un peu mince pour un pi­rate in­for­ma­tique aguer­ri mais c’est as­sez pour le mettre en pri­son quelques an­nées.

Bar­rett Brown a gran­di dans les an­nées quatre-vingt au sein de la ban­lieue chic de Pres­ton Hol­low à une di­zaine de ki­lo­mètres au nord de Dal­las. Il a pour loin­tains voi­sins le fu­tur pré­sident amé­ri­cain George W. Bush, l’an­cien maire de la ville Tom Lep­pert, le ma­gnat du pé­trole Ross Per­rot, le pro­prié­taire de l’équipe des Dal­las Ma­we­rick ou en­core le chan­teur George Mi­chael. Sa mère, qui l’élève seule, est une fen­due de No­stra­da­mus. Est-ce d’elle qu’il tient son goût du mys­tère et de l’in­trigue? Bar­rett Brown rêve d’être jour­na­liste de­puis que, tout pe­tit, il fa­brique une feuille de chou en se ser­vant de l’or­di­na­teur fa­mi­lial.

Son pre­mier ga­lop d’es­sai dans le ca­nard de son école n’est pas un franc suc­cès, ses ar­ticles sont cen­su­rés par sa ré­dac­tion en chef qui voit d’un mau­vais oeil ses cri­tiques de l’ad­mi­nis­tra­tion de l’éta­blis­se­ment. «De­puis tout pe­tit Bar­rett a tou­jours dé­fié l’au­to­ri­té et chaque fois que vous dé­fiez l’au­to­ri­té vous al­lez au-de­vant des en­nuis», ex­plique le père de Bar­rett au bi­men­suel amé­ri­cain Rol­ling Stone. Il ne faut pas comp­ter sur le père pour re­mettre le fils sur le droit che­min. Ju­nior quitte l’école pour re­joindre se­nior en Tan­za­nie où il par­tage son temps entre sa­fa­ri et af­faires. S’il pour­suit ses études sur in­ter­net, Ju­nior pré­fère l’aven­ture afri­caine.

Le 7 août 1998, il est avec son père à Dar Es Sa­lam, quand une sé­rie d’ex­plo­sions se­coue la ca­pi­tale tan­za­nienne: Al-qaï­da vient de dé­cla­rer la guerre aux Etats-unis en fai­sant sauter ses am­bas­sades en Tan­za­nie et au Ke­nya. An­ti­ter­ro­risme oblige, l’heure de la sur­veillance élec­tro­nique glo­bale va son­ner. Mal­heur aux dis­si­dents. Bar­rett Brown le dé­cou­vri­ra à ses dé­pens. Au mo­ment des at­taques du 11 sep­tembre 2001, Brown est ren­tré aux Etats-unis. Il a tout juste 20 ans et ne semble pas po­li­ti­sé outre me­sure. Comme presque tous ses amis étu­diants de l’uni­ver­si­té du Texas, il est contre l’in­va­sion de l’irak mais évite de le faire sa­voir. Il n’est d’au­cune ma­ni­fes­ta­tion et fuit les dé­bats. Dans sa piaule bour­rée de re­vues et de livres, il dé­couvre les princes du nou­veau jour­na­lisme, l’acide, l’ecs­ta­sy et sur­tout l’hé­roïne.

Quand il dé­barque à New York en 2007, Bar­rett Brown au­rait pu se lan­cer dans le jour­na­lisme d’in­ves­ti­ga­tion et pos­tu­ler dans les mé­dias pa­piers ou élec­tro­niques. Il avait une plume et un ta­lent pour dé­ni­cher les in­for­ma­tions. Mais ce­la l’in­té­resse moins que la contre-culture du net. Il oc­cupe avec d’autres Texans un ap­par­te­ment de Bu­sh­wick, quar­tier des­troy du coeur de Brook­lyn où les ar­tistes com­mencent à dé­bar­quer et prennent pos­ses­sion d’en­tre­pôts en ruine et de lieux aban­don­nés aux tra­fics en tous genres. La de­meure de Bar­rett Brown sert de point de ren­contres à tous ceux qui veulent s’af­fa­ler dans des so­fas fa­ti­gués et jouer à des jeux vi­déo en bu­vant de la bière. Une bande de tra­fi­quants

de drogue por­to­ri­cains et hon­du­riens en a fait son quar­tier gé­né­ral en échange d’une Xbox, de bois­sons et de nour­ri­ture. Bar­rett Brown dé­couvre les jeux en ligne. S’il y joue, c’est pour mieux les pi­ra­ter. Il de­vient ce que l’on ap­pelle dans le jargon un grie­fer, il joue mais fait tout pour en­nuyer les autres joueurs. Son ter­rain de chasse est l’uni­vers fort pri­sé de Se­cond Life. Avec ses potes grie­fers dis­si­mu­lés der­rière des ava­tars afro, il se ba­lade dans un vais­seau spa­tial vir­tuel, bom­bar­dant tout au pas­sage et ar­bo­rant des pé­nis géants. Ja­mais il ne s’était au­tant amu­sé. Entre deux as­sauts de Se­cond Life, Bar­rett Brown re­trouve les autres grie­fers sur le fo­rum 4chan.net, lieu de nais­sance des Ano­ny­mous. Il flirte avec des ha­ckers mais sans plus.

Tout bas­cule en 2010. Bar­rett Brown lance un site in­ter­net, Pro­jet PM (en hom­mage à l'un des gangs du ro­man d’an­ti­ci­pa­tion Neu­ro­man­cer de William Gib­son), et pu­blie des ar­ticles dans les grands mé­dias. La même an­née, les Ano­ny­mous quittent le nid de 4chan.net et s’at­taquent pour la pre­mière fois à des cibles d’im­por­tance. A com­men­cer par l’eglise de scien­to­lo­gie.

Le 10 fé­vrier 2010, les Ano­ny­mous dé­clenchent l’opé­ra­tion Tits­torm (tem­pête de té­tons). En ré­ponse à un pro­jet de cen­sure des sites por­no­gra­phiques du conti­nent, ils bloquent tous les ser­veurs in­ter­net du gou­ver­ne­ment aus­tra­lien. Le len­de­main, Bar­rett Brown pu­blie une tri­bune dans le Huf­fing­ton Post in­ti­tu­lée «Ano­ny­mous, Aus­tra­lie et la chute in­évi­table de l’etat-na­tion». Brown voit dans Tits­torm un des évè­ne­ments les plus im­por­tants des dé­cades pas­sées: dé­sor­mais, ex­plique-t-il, n’im­porte quel ci­toyen peut dé­fier l’etat avec un simple or­di­na­teur. Un tel cri du coeur ne pou­vait échap­per aux Ano­ny­mous.

Gregg Housh, l'un des membres his­to­riques du groupe, le con­tacte. Housh joue alors le rôle de tam­pon entre les Ano­ny­mous et les me­dias à dé­faut d’être le porte-pa­role of­fi­ciel du groupe. Mais il est dé­bor­dé. Les té­lé­vi­sions le cour­tisent, il s’ap­prête à conseiller les scé­na­ristes d’house of Cards et à ser­vir de mo­dèle au ha­cker de la sé­rie phare de Net­flix. Pour­quoi Bar­rett Brown ne s’oc­cu­pe­rait-il pas de par­ler à la presse au nom des Ano­ny­mous? Le jeune Texan ne se fait pas prier. Il ac­cepte. Bar­rett Brown n’est pas un Ano­ny­mous comme les autres.

Le masque de Guy Fawks der­rière le­quel s’abritent les ha­ckers ano­nymes, très peu pour lui. Il pré­fère les pro­jec­teurs des chaînes té­lé­vi­sées qui se pressent à sa porte pour l’in­ter­vie­wer. Il énerve beau­coup d’ano­ny­mous qui le traitent de «bouf­fon» tout juste bon à amu­ser les mé­dias. Mais son sa­voir-faire et son in­tel­li­gence sé­duisent le gros des troupes ano­nymes. L’aven­ture l’en­thou­siasme. Il ex­plique à qui veut l’en­tendre qu’il est dé­sor­mais le se­nior stra­te­gist d’un mou­ve­ment qui est en quelques An­ti-ter­ro­risme oblige, l’heure de la sur­veillance élec­tro­nique glo­bale va son­ner. Mal­heur aux dis­si­dents.

mois pas­sé du sta­tut de grie­fer à ce­lui d’arme élec­tro­nique au ser­vice de mou­ve­ments comme ceux des Prin­temps arabes ou d’oc­cu­py Wall Street.

Fin 2010, Bar­rett Brown re­tourne vivre au Texas. C’est là qu’il exerce ses nou­velles fonc­tions. Et il ne chôme pas. En sep­tembre 2010, au Mexique, le re­dou­table car­tel de la drogue des Ze­tas dé­clare la guerre à la sec­tion lo­cale des Ano­ny­mous. Cette der­nière a ren­du pu­blique des in­for­ma­tions sur les liens entre les nar­co­tra­fi­quants et la po­lice. Les re­pré­sailles sont san­glantes. Los Ze­tas as­sas­sinent deux jeunes blo­gueurs et sus­pendent leur corps sous un pont de Nue­vo La­re­do. Deux se­maines plus tard, Los Ze­tas en­lèvent un ha­cker, le dé­ca­pitent et aban­donnent son corps. Le 6 oc­tobre, un autre Ano­ny­mous est kid­nap­pé par les nar­co­tra­fi­quants alors qu’il dis­tri­bue des tracts lors d’une ma­ni­fes­ta­tion dans l’etat de Ve­ra Cruz. Le jour même, les Ano­ny­mous ri­postent sous forme d’une vi­déo pos­tée sur Youtube dans la­quelle l'un des leurs s’adresse aux Ze­tas: «Vous avez fait une grosse er­reur en pre­nant l’un des nôtres».

Le vi­sage dis­si­mu­lé der­rière le tra­di­tion­nel masque de Guy Fakes, l’ano­ny­mous an­nonce le dé­but de l’opé­ra­tion Car­tel. Si Los Ze­tas ne re­lâchent pas leur vic­time, il me­nace de dé­non­cer les «po­li­ciers, jour­na­listes et chauf­feurs de taxi» liés aux Ze­tas, et pro­met des ré­vé­la­tions sur les liens entre les car­tels et le gou­ver­ne­ment. Los Ze­tas cèdent. Le 3 no­vembre l’ano­ny­mous mexi­cain en­le­vé par le car­tel est re­trou­vé vi­vant dans une rue de Ve­ra Cruz. Les ha­ckers an­noncent la fin de l’opé­ra­tion Car­tel. Ano­ny­mous fait état d’un mes­sage trans­mis par l’otage li­bé­ré: «Si Ano­ny­mous di­vulgue des noms liés au car­tel, sa fa­mille en su­bi­ra les consé­quences».

A l’in­té­rieur de l’or­ga­ni­sa­tion, tous ne sont pas d’ac­cord. Bar­rett Brown, lui, veut pu­blier des in­for­ma­tions sur les liens entre la po­lice et dif­fé­rents car­tels. «Je sais que ma dé­ci­sion est contro­ver­sée, ex­plique-t-il dans une vi­déo pos­tée sur Youtube. Mais l’idée que quel­qu’un ne de­vrait pas cri­ti­quer ou por­ter at­ten­tion à une or­ga­ni­sa­tion m’an­goisse.» Bar­rett Brown an­nonce qu’ano­ny­mous a pi­ra­té 25’000 cour­riels conte­nant les noms de com­plices des Ze­tas et qu’il pour­rait com­men­cer à les di­vul­guer dès le 5 no­vembre.

Spé­cia­li­sée dans la sé­cu­ri­té, la so­cié­té texane Strat­for est la pre­mière à avoir dé­tec­té la vi­déo pos­tée sur Youtube dans la­quelle Ano­ny­mous dé­clare la guerre aux Ze­tas. Elle est aus­si la pre­mière à avoir si­gna­lé la fin des hos­ti­li­tés entre les deux or­ga­ni­sa­tions. Fort de cet avan­tage, elle a mis en garde Bar­rett Brown sur le risque d’être lo­ca­li­sé par le car­tel. Seul contre Los Ze­tas, Bar­rett Brown fait marche ar­rière. Il n’en a pas fi­ni pour au­tant avec Strat­for.

En dé­cembre 2010, Ano­ny­mous de­vient l’en­ne­mi nu­mé­ro 1 du FBI. Le Bu­reau prend conscience du dan­ger lors de l’opé­ra­tion Pay­back lan­cée par un col­lec­tif ap­pa­ren­té aux « cy­be­rhack­ti­vistes » . Les ha­ckers s’en prennent d’abord aux ad­ver­saires du pi­ra­tage sur in­ter­net et aux cen­seurs de tous poils. Pay­back vise les en­tre­prises de Bol­ly­wood, puis se trouve de nou­velles cibles: les so­cié­tés et les banques qui ont adop­té des me­sures de ré­tor­sion contre Wi­ki­leaks. Dans leur ligne de mire, les sites de Vi­sa, Mas­ter­card, Pay­pal, Ama­zon et EVRYDNS, cou­pables d’avoir blo­qué tout com­merce avec l’or­ga­ni­sa­tion de Ju­lian As­sange à la de­mande du Gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. Mais aus­si, en de­hors des Etats-unis,

la banque pos­tale suisse Post­fi­nance qui a gelé des comptes de Ju­lian As­sange. En Suède, les ha­ckers pi­ratent le site du pro­cu­reur gé­né­ral et ce­lui de l’avo­cat des deux jeunes femmes qui ac­cusent le fon­da­teur de Wi­ki­leaks de viol et d’agres­sion sexuelle.

Re­pré­sailles in­for­ma­tiques ou dé­but de la pre­mière cy­ber­guerre? Le FBI ri­poste en été 2011. Il ar­rête une quin­zaine de ha­ckers pré­su­més. Flai­rant la bonne au­baine, les so­cié­tés spé­cia­li­sées dans la sé­cu­ri­té partent en chasse d’ano­ny­mous. A leur tête, une firme spé­cia­li­sée dans la sé­cu­ri­té di­gi­tale: Hb­ga­ry Fe­de­ral. Son PDG se vante dans le Fi­nan­cial Times d’avoir une arme se­crète contre les Ano­ny­mous et af­firme connaître l’iden­ti­té de tous ses di­ri­geants.

Peu après, les Ano­ny­mous lancent l’as­saut sur les ser­veurs de Hb­ga­ry Fe­de­ral. Il ne leur faut que quelques mi­nutes pour ve­nir à bout des pro­tec­tions et ef­fa­cer 70’000 mails. «Il y avait des di­zaines de mil­liers d’emails et per­sonne ne vou­lait les lire», ex­plique un proche des Ano­ny­mous à la re­vue amé­ri­caine Rol­ling Stone.

Les ha­ckers sont dé­mo­ti­vés quand ils s’aper­çoivent du bluff de Hb­ga­ry Fe­de­ral. Son PDG n’a en réa­li­té au­cune arme se­crète contre Ano­ny­mous et ignore tout de ses chefs. Pour eux, c’est un bouf­fon et sa so­cié­té ne pré­sente au­cun in­té­rêt. Le jour­na­liste et porte-pa­role au­to­pro­cla­mé des Ano­ny­mous, Bar­rett Brown n’est pas de cet avis. Il convainc une cen­taine de membres de Pro­ject PM, sa propre or­ga­ni­sa­tion de sur­veillance et d’ana­lyse d’in­ter­net, de l’ai­der à éplu­cher la cor­res­pon­dance in­terne d’hb­ga­ry Fe­de­ral. Il se plonge dans la lec­ture des mails pi­ra­tés. C’est ain­si que Bar­rett Brown dé­couvre l’exis­tence de Team The­mis, un con­sor­tium par­ti­cu­liè­re­ment dis­cret com­po­sé de trois firmes, Hb­ga­ry, Pa­len­tir et Be­ri­co, agis­sant aux

marges de la lé­ga­li­té. Team The­mis a été créé en 2010 à la de­mande de la Chambre de com­merce amé­ri­caine et de la Bank of Ame­ri­ca tout sim­ple­ment pour anéan­tir Wi­ki­leaks. L’or­ga­ni­sa­tion de Ju­lian As­sange ve­nait en ef­fet d’af­fir­mer dé­te­nir des do­cu­ments sus­cep­tibles de faire sauter plu­sieurs banques amé­ri­caines. Team The­mis doit éla­bo­rer un plan d’at­taque.

Pre­mière étape: la créa­tion de cy­ber- com­man­dos char­gés de ré­duire à néant les sys­tèmes in­for­ma­tiques des pi­rates. Coût de l’opé­ra­tion, deux mil­lions de dol­lars par mois. The­mis pro­pose de re­prendre les mé­thodes de contre-in­tel­li­gence mises au point par le FBI sous J. Ed­gar Hoo­ver. Il s’agit d’in­fil­trer les groupes de pi­rates afin de les ma­ni­pu­ler et les dé­truire «par tous les moyens » . The­mis pro­pose d’inon­der le mar­ché de jeux vi­déos pié­gés, de dis­cré­di­ter les pi­rates en se ser­vant de faux do­cu­ments. Les cibles de The­mis ne se li­mitent pas à Wi­ki­leaks. Le con­sor­tium vise aus­si l’avo­cat blo­gueur Glenn Green­wald.

Le 22 juin 2011, Bar­rett Brown pu­blie un ar­ticle sur The­mis Team dans le quo­ti­dien bri­tan­nique The Guar­dian. Le scan­dale est énorme. Le PDG de Hb­ga­ry Fe­de­ral dé­mis­sionne, sa com­pa­gnie ne s’en re­lè­ve­ra ja­mais. Des par­le­men­taires ré­clament, sans suc­cès, la créa­tion d’une com­mis­sion d’en­quête. Pa­len­tir an­nonce qu’elle coupe tous les liens avec Hb­ga­ry Fe­de­ral et pré­sente ses ex­cuses à Glenn Green­wald. Pa­len­tir a gros à perdre: en 2011, son chiffre d’af­faires est de 250 mil­lions de dol­lars. Par­mi ses clients, la CIA, le FBI, le Pen­ta­gone, les po­lices de New York ou de Los An­geles. La concur­rence est rude. Aux Etats-unis, il y a plus de deux mille so­cié­tés spé­cia­li­sées dans le contre-ter­ro­risme et la sé­cu­ri­té. Le mar­ché de la sé­cu­ri­té et du ren­sei­gne­ment pri­vé est en pleine expansion avec un chiffre d’af­faires de 56 mil­liards de dol­lars.

Les Ano­ny­mous sont convain­cus que le pro­jet The­mis Team n’est pas mort avec Hb­ga­ry Fe­de­ral. En juillet 2011, ils at­taquent une des plus grosses com­pa­gnies pri­vées de ren­sei­gne­ment et de contre­ter­ro­risme, Booz Al­len Ha­mil­ton, et co­pient 90’000 de leurs e-mails. Ils cherchent la trace d’un «lo­gi­ciel de créa­tion de nom­breux faux pro­fils qui per­met d’in­fil­trer les groupes de dis­cus­sion et de ma­ni­pu­ler l’opi­nion», lo­gi­ciel éla­bo­ré par Hb­ga­ry Fe­de­ral et BAH. Et les Ano­ny­mous n’en­tendent pas en res­ter là. L’or­ga­ni­sa­tion se cherche d’autres cibles. Dont cer­taines so­cié­tés pri­vées liées au ren­sei­gne­ment.

Hec­tor Xa­vier Mon­se­gur, alias Sa­bu, est un ha­cker new-yor­kais d’ori­gine por­to­ri­caine âgé d’à peine 30 ans. Grand, cos­taud, il vit dans une ci­té du sud de Man­hat­tan. Les jour­naux amé­ri­cains qui ont en­quê­té sur sa vie parlent de fêtes in­ces­santes, de mu­sique à fond, de dope et de pit­bulls. Mais sa pas­sion, c’est l’in­for­ma­tique. Il n’a pas son pa­reil pour pi­ra­ter les ser­veurs. A l’oc­ca­sion, il n’hé­site pas à rendre ser­vices à des voi­sins en ef­fa­çant leurs dos­siers au­près des so­cié­tés de cré­dit. Au prin­temps 2011, Sa­bu lance Lulz­sec, une or­ga­ni­sa­tion de ha­ckers ri­vale des Ano­ny­mous. Avec suc­cès, puis­qu’en peu de temps, elle af­fiche un ta­bleau de chasse im­pres­sion­nant: les pla­te­formes de jeux en ligne de So­ny et de Nin­ten­do, les sites de grands mé­dias amé­ri­cains, les ser­veurs de sous-trai­tants du FBI, les sites of­fi­ciels de pays. La concur­rence ne tarde pas à ré­agir.

Les Ano­ny­mous mènent l’en­quête afin de dé­mas­quer Sa­bu. Ils sillonnent les ser­veurs, pi­ratent les mails, qua­drillent les sites de jeux en ligne, les groupes de dis­cus­sions, Google et fi­nissent par trou­ver la vé­ri­table iden­ti­té du ha­cker. L’ac­cu­sant

C’est ain­si que Bar­rett Brown dé­couvre l’exis­tence de Team The­mis, un con­sor­tium par­ti­cu­liè­re­ment dis­cret com­po­sé de trois firmes, Hb­ga­ry, Pa­len­tir et Be­ri­co, agis­sant aux marges de la lé­ga­li­té.

de ne pas être fiable, ils montent un dos­sier contre lui et le com­mu­niquent à un jour­na­liste de Fox News… qui s’em­presse de dé­non­cer Sa­bu au FBI. Sa­bu est ar­rê­té le 7 juin 2011. Une fois entre les griffes du Bu­reau, il ne faut pas long­temps à Sa­bu pour ac­cep­ter de col­la­bo­rer en échange d’im­por­tantes re­mises de peine. Il an­nonce alors la dis­so­lu­tion de Lulz­sec et la créa­tion d’une autre or­ga­ni­sa­tion en­core plus agres­sive «#An­ti­sec» qui va opé­rer sous le contrôle étroit du FBI. Sa­bu re­crute sur in­ter­net une poi­gnée de jeunes ha­ckers qu’il pousse vers l’illé­ga­li­té. Il tente de faire tom­ber dans les griffes du FBI Ja­cob Ap­pel­baum, star du lo­gi­ciel libre, un des pères du pro­jet Tor qui as­sure l’ano­ny­mat des in­ter­nautes.

L’opé­ra­tion échoue. Tou­jours sous le contrôle du FBI, il at­taque les sites in­ter­net de so­cié­tés étran­gères comme la com­pa­gnie pé­tro­lière bré­si­lienne (Pe­tro­bas). Les cibles lui ont sans doute été four­nies par le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. En no­vembre 2011, Sa­bu dis­cute avec Hyr­riiya, un ha­cker proche des Ano­ny­mous sur une cha­troom sé­cu­ri­sée bap­ti­sée «#Re­vo­lu­sec». Hyr­riiya a le plus grand res­pect pour «#An­ti­sec», l’or­ga­ni­sa­tion de Sa­bu. De son cô­té la taupe du FBI sait qu’hyr­riiya a dé­jà at­ta­qué avec suc­cès di­vers sites du gou­ver­ne­ment sy­rien. Sa­bu in­ter­pelle Hyr­riiya: – T’es là? – Ré­veille-toi, j’ai trou­vé une drôle de merde, tu vas ado­rer. – Je suis là mon frère. C’est quoi? – J’ai pi­ra­té une com­pa­gnie qui est dans le ren­sei­gne­ment. Par ac­ci­dent. J’ai leurs clients. C’est du lourd. J’ai un pa­quet de cartes de cré­dit. Avec adresses et (les codes de sé­cu­ri­té) cvv2. Tu peux peut-être mon­ter une opé­ra­tion dé­pense. Y a des com­pa­gnies amé­ri­caines. Mon­san­to. Mi­cro­soft. Cis­co. Oracle etc. J’ai leurs cartes de cré­dit. – C’est beau. – Je me suis dit qu’au lieu de faire de l’ar­gent on va en dé­pen­ser. On leur fait li­vrer des ob­jets. J’ai pen­sé à des godes. – C’est par­fait pour «#An­ti­sec». – On ne fait pas d’ar­gent avec ces cartes. – On a be­soin de leurs emails/clients/pass list pour vé­ri­fier les emails et in­fil­trer leur net­work. En­voie les dé­tails par mail. – J’en ai d’autres pour faire de l’ar­gent: D – Pas mon pro­blème. Amuse-toi avec. Mon ob­jec­tif = contrô­ler la sé­cu­ri­té/com­pa­gnies de ren­sei­gne­ment.

La cible de Hyr­riiya, Stra­te­gic For­cas­ting Inc (Strat­for) est l'une des com­pa­gnies les plus dis­crètes des Etats-unis. Elle a pour clients la crème de la crème du ren­sei­gne­ment amé­ri­cain à qui elle four­nit des conseils quand elle ne su­per­vise pas cer­taines de leurs opé­ra­tions. Hyr­riiya four­nit à Sa­bu une pre­mière liste de huit cartes de cré­dit ap­par­te­nant à la NSA – le plus se­cret des ser­vices de ren­sei­gne­ment amé­ri­cain –, L’OTAN, l’as­so­cia­tion in­ter­na­tio­nale des chefs de po­lice mais aus­si des mul­ti­na­tio­nales de la sé­cu­ri­té comme Booz Al­len Ha­mil­ton (em­ployeur d’ed­ward Snow­den). Hyr­riiya lui com­mu­nique éga­le­ment les nu­mé­ros de cartes de cré­dit, les noms des ti­tu­laires, les dates d’ex­pi­ra­tion, les codes de sé­cu­ri­té, les adresses de fac­tu­ra­tion, et toutes les in­for­ma­tions de contact.

Par­mi tous les ha­ckers avec qui Sa­bu est en contact, il en est un autre qui in­té­resse le FBI au plus haut point. C’est ce­lui qui se dis­si­mule sous l’iden­ti­té «Sup_g». Les agents fé­dé­raux es­timent que l’homme est très dan­ge­reux: do­té de so­lides connais­sances en in­for­ma­tique, il tient un dis­cours ra­di­cal et ne cache pas ses sym­pa­thies pour la mou­vance anar­chiste. En outre, il semble être en contact avec les Ano­ny­mous.

Le 5 dé­cembre 2011 à 22 h 10, c’est-à-dire au len­de­main de la pro­po­si­tion d’at­ta­quer Strat­for, Sa­bu re­trouve «Sup_g» dans un groupe de dis­cus­sion pri­vé ap­pe­lé «#!Sec»: – J’ai un type qui s’ap­pelle Hyr­riiya. Il est ar­ri­vé à contrô­ler une grosse so­cié­té de ren­sei­gne­ment, écrit Sa­bu, il m’a pas­sé les cartes de cré­dit de la NSA, Ray­thon, Man­tech, Pa­lan­tir. Il a ac­cès à leurs sites. Il nous donne aus­si le contrôle com­plet une fois l’in­fil­tra­tion ter­mi­née. – Su­per, ré­pond «Sup_g». – Star­fort.com = tout ce qu’ils ont.

«Sup_g» n’ignore pas l’im­por­tance de l’en­tre­prise de ren­sei­gne­ment Strat­for. Il sait que la com­pa­gnie texane sur­veille de près les Ano­ny­mous. Elle a été la pre­mière à suivre les hos­ti­li­tés entre l’or­ga­ni­sa­tion de ha­ckers et le car­tel mexi­cain de la drogue, Los Ze­tas. Après la vic­toire des Ano­ny­mous, Start­for était même in­ter­ve­nu pour cal­mer les ar­deurs de Bar­rett Brown, porte-pa­role au­to­pro­cla­mé, qui sou­hai­tait conti­nuer seul la guerre contre le car­tel mexi­cain.

Le 5 dé­cembre 2011 vers 23 heures, Sa­bu re­trouve Hyr­riiya dans un autre groupe de dis­cus­sion et le convie à re­joindre «#!Sec» où les at­tend «Sup_g». A peine bran­ché, Hyr­riiya dé­taille son plan d’at­taque. Le Bu­reau joue un jeu dan­ge­reux. Il ne réa­lise pas que mettre Hyr­riiya et «Sup_g» en contact, c’est comme ras­sem­bler la ma­tière fis­sile d’une bombe ato­mique et la com­pri­mer. Le ré­sul­tat est cer­tain: une ré­ac­tion de fis­sion nu­cléaire. Pour­tant, le FBI dé­cide de lais­ser faire. Il se contente d’in­for­mer du bout des lèvres les di­ri­geants de Strat­for d’une me­nace sur leur sys­tème de paie­ment. Les fé­dé­raux de­mandent aux res­pon­sables de Stra­for de ne ne pas bou­ger au risque de com­pro­mettre une opé­ra­tion en cours. «Ne vous en faites pas. Tout est sous contrôle», leur af­firme-t-il. En fait, le FBI ne contrôle rien du tout.

Après avoir re­çu les codes d’ac­cès des ser­veurs de Strat­for, le 6 dé­cembre 2011, «Sup_g» part à l’as­saut des ser­veurs de la so­cié­té texane. Il com­mence par ra­fler 60’000 nu­mé­ros de cartes de cré­dit et les dos­siers des clients. Sur la sug­ges­tion de Sa­bu, «Sup_g» stocke les in­for­ma­tions sur des ser­veurs mis à dis­po­si­tion par le FBI. Le Bu­reau pense ain­si contrô­ler l’at­taque. Il se trompe.

Le 24 dé­cembre au soir, les Ano­ny­mous lancent l’opé­ra­tion Lulzx­mas. En quelques mi­nutes, ils prennent le contrôle des ser­veurs de Strat­for et co­pient la to­ta­li­té des ar­chives de la so­cié­té texane. Deux cents gi­ga- bytes d’in­for­ma­tion. Une fois l’at­taque ter­mi­née, ils piègent les ser­veurs et les rendent in­ac­ces­sibles.

Le rôle du FBI dans l’at­taque contre Strat­for est loin d’être clair. Sa­bu était constam­ment sur­veillé. Le Bu­reau avait truf­fé son ap­par­te­ment de mi­cros et de ca­mé­ras et es­pion­nait mé­ti­cu­leu­se­ment ses conver­sa­tions sur in­ter­net. Alors le FBI est-il com­plice ou a-t-il été ma­ni­pu­lé? Il est évident que Sa­bu a agi sous le contrôle du FBI. Mike Ger­man, un an­cien du FBI pas­sé à l’ame­ri­can Ci­vil Li­ber­ty Union (ACLU), la prin­ci­pale ONG amé­ri­caine spé­cia­li­sée dans la dé­fense des droits de l’homme, ex­plique: «Le FBI n’a pas le droit de pous­ser ses in­for­ma­teurs au crime. Dans le cas de Strat­for, j’ai peur que le Bu­reau ait été plus sou­cieux d’alour­dir le dos­siers des sus­pects que de pro­té­ger des in­no­cents». En d’autres termes, le FBI était plus in­té­res­sé par l’ar­res­ta­tion de «Sup_g» que par la pro­tec­tion de Strat­for.

Dé­but jan­vier, c’est l’heure du bi­lan pour la so­cié­té texane. Les ha­ckers ont fait flam­ber les cartes de cré­dit: plus de 700’000 dol­lars de do­na­tions à des as­so­cia­tions ca­ri­ta­tives (CARE, la Croix-rouge, Save the Chil­dren). Les clients hurlent. Pour désa­mor­cer une ac­tion qui s’an­nonce rui­neuse, Strat­for ac­cepte de dé­bour­ser 1,3 mil­lion de dol­lars. Dé­jà les de­mandes de désa­bon­ne­ment aux lettres d’in­for­ma­tion de la com­pa­gnie af­fluent. Mais le pire est à ve­nir.

Après avoir pillé les caisses de Strat­for, les Ano­ny­mous se plongent dans les ar­chives dé­ro­bées à la so­cié­té texane. C’est de la dy­na­mite. Il y a près de dix ans de cor­res­pon­dance top se­crète avec tous les ser­vices de ren­sei­gne­ment amé­ri­cains ( lire en­ca­dré en fin d'ar­ticle). De quoi ré­écrire toute l’his­toire de la lutte an­ti­ter­ro­riste de l’après-11 sep­tembre. Les Ano­ny­mous ont l’in­ten­tion de dé­voi­ler ces 200 gi­ga­bits d’in­for­ma­tions pi­ra­tées à Strat­for par Wi­ki­leaks.

Le FBI aus­si, mais pas pour les mêmes rai­sons. Le Bu­reau compte se ser­vir des ar­chives Strat­for pour faire tom­ber son en­ne­mi nu­mé­ro un: Ju­lian As­sange. Se­lon le ma­ga­zine Rol­ling Stone, le FBI avait de­man­dé au ha­cker Sa­bu de vendre les in­for­ma­tions vo­lées à Strat­for au di­ri­geant de Wi­ki­leaks. De cette ma­nière, le FBI pense pié­ger As­sange et pou­voir l’in­cul­per de re­cel et de com­pli­ci­té. Les né­go­cia­tions s’en­gagent, Wi­ki­leaks est in­té­res­sé par les do­cu­ments.

Une seule ombre au ta­bleau: le FBI n’est pas le seul à dis­po­ser des ar­chives de Strat­for. Sa­bu les a en­tre­po­sées sur un de ses ser­veurs clan­des­tins, et «Sup_g» en pos­sède lui aus­si une co­pie. Le ha­cker a l’in­ten­tion de les re­mettre gra­cieu­se­ment à Wi­ki­leaks, le FBI doit à tout prix l’in­ter­cep­ter. La course contre la montre com­mence.

En re­cou­pant les rares in­for­ma­tions d’ordre per­son­nel lâ­chées lors de conver­sa­tions pri­vées, le FBI dé­couvre que «Sup_g» se sert de trois autres pseu­do­nymes, Anar­chos, POW et Yo­ho­ho. Le ha­cker donne des in­dices: il a été in­ter­pe­lé, à New York en 2004, après une ma­ni­fes­ta­tion contre la te­nue de la Conven­tion na­tio­nale du Par­ti ré­pu­bli­cain. Il a fait de la pri­son. L’homme ré­vèle aus­si qu’il est membre de la mou­vance «free­gan», il mi­lite pour un mode de vie al­ter­na­tif qui consomme prin­ci­pa­le­ment ce qui est gra­tuit afin de lut­ter contre le gas­pillage ali­men­taire et la pol­lu­tion.

En consul­tant ses ar­chives le FBI tombe sur un sus­pect: Je­re­my Ham­mond, un mi­li­tant d’ex­trême-gauche ar­rê­té lors de la conven­tion de New York et qui a dé­jà fait de la pri­son pour avoir pi­ra­té un site in­ter­net proche du par­ti ré­pu­bli­cain. Le FBI com­mence la sur­veillance de Je­re­my Ham­mond. Les preuves qu’il s’agit bien de la bonne per­sonne vont s’ac­cu­mu­ler. Un soir de mars 2012, les fé­dé­raux le voient quit­ter sa mai­son. Les agents du FBI notent une coïn­ci­dence tem­po­relle: Ham­mond est sor­ti quelques mi­nutes après la fin d’une conver­sa­tion élec­tro­nique entre Sa­bu et Yo­ho­ho. Les agents qui le suivent as­sistent à de cu­rieux spec­tacles. Le jeune ha­cker s’ar­rête pour fouiller dans les pou­belles de fast-foods ou de su­pé­rettes avant de rem­plir des sacs de pro­duits ali­men­taires pé­ri­més. Clai­re­ment, «Ham­mond est un free­gan». Tout porte à croire que Je­re­my Ham­mond est «Sup_g».

Le 5 mars 2012, des di­zaines d’agents du FBI ar­més jus­qu’aux dents in­ter­pellent Je­re­my Ham­mond chez lui. En fla­grant dé­lit: le jeune ha­cker est en train de par­ler sur in­ter­net avec Sa­bu dis­si­mu­lé der­rière le pseu­do­nyme de… Yo­ho­ho. Pour le FBI et pour Strat­for, l’ar­res­ta­tion de «Sup_g» ar­rive trop tard. Le ha­cker a eu le temps de rendre pu­blics les do­cu­ments

Du fond de sa pri­son, Je­re­my Ham­mond ex­plique à qui veut l’en­tendre qu’il a été pié­gé par le FBI.

dé­ro­bés à la so­cié­té de ren­sei­gne­ment. En ef­fet, dès le 27 fé­vrier 2012, les pre­miers do­cu­ments avaient fait leur ap­pa­ri­tion sur Wi­ki­leaks. Le site pré­vient ses lec­teurs: l’at­taque contre Strat­for est la plus im­por­tante ja­mais conduite contre une en­tre­prise amé­ri­caine. Plus de cinq mil­lions de do­cu­ments, un re­cord. La ven­geance du Bu­reau est ter­rible.

Le 23 no­vembre 2013, Je­re­my Ham­mond est condam­né à dix ans de pri­son pour avoir vio­lé le Com­pu­ter Fraud and Abuse Act. De­puis, du fond de sa pri­son, Je­re­my Ham­mond ex­plique à qui veut l’en­tendre qu’il a été pié­gé par le FBI. Sans l’in­ci­ta­tion et l’aide de Sa­bu, ja­mais il n’au­rait pié­gé Strat­for, clame-t-il. La so­cié­té texane n’était pas une de ses cibles et si l’in­for­ma­teur du FBI ne lui avait four­ni les codes d’ac­cès, ja­mais il ne se­rait par­ti à l’as­saut de Strat­for. Sa­bu ris­quait, lui, 124 ans de pri­son pour sa par­ti­ci­pa­tion à l’at­taque de Strat­for. Il est condam­né à une peine de quelques mois de pri­son, puis re­lâ­ché en mai 2014.

Ce n’est pas la fin de l’his­toire. Pro­fi­tant de l’af­faire Strat­for, le FBI va en­suite se tour­ner vers une autre cible: le porte-pa­role in­for­mel et au­to­pro­cla­mé des Ano­ny­mous, Bar­rett Brown. De­puis le dé­but de l’an­née 2012, les do­cu­ments vo­lés à Strat­for sont entre les mains de Pro­ject PM, l’or­ga­ni­sa­tion de Bar­rett Brown, qui a com­men­cé à les dé­pouiller. Cin­quante de ses membres sont mo­bi­li­sés nuit et jour. Mais ils s’in­té­ressent moins au conte­nu im­mé­diat des mails qu’aux connec­tions se­crètes.

Après des se­maines de tra­vail, Bar­rett Brown ex­hume les liens entre une so­cié­té de sé­cu­ri­té de San Die­go et une so­cié­té tra­vaillant pour la CIA. Il est convain­cu d’avoir fait une dé­cou­verte ma­jeure. Les Ano­ny­mous, eux, font la fine bouche. Bar­rett Brown per­siste, et met une vi­déo sur Youtube aux in­quié­tants ac­cents conspi­ra­tion­nistes. Tout à ses ré­vé­la­tions, Bar­rett Brown com­met une er­reur qui va lui être fa­tale.

Dé­but mars 2012 il poste sur un groupe de dis­cus­sion un lien qui ren­voie aux nu­mé­ros de cartes de cré­dit dé­ro­bés à Strat­for. Le 6 mars, au len­de­main de l’ar­res­ta­tion de Je­re­my Ham­mond, alias «Sup_g», une dou­zaine d’agents du FBI se pré­ci­pitent chez Bar­rett Brown. Ils pul­vé­risent la porte de son ap­par­te­ment et s’em­parent de sa Xbox. Ce­pen­dant Bar­rett Brown n’est pas chez lui mais chez sa mère, où il prend une douche et

se pré­pare avant d’in­ter­ve­nir sur une chaîne lo­cale de té­lé­vi­sion. Le com­man­do du FBI s’y rend. Les agents sai­sissent son or­di­na­teur mais n’ar­rêtent pas Bar­rett Brown. Pas en­core…

Pour­quoi le FBI s’en prend- il à Bar­rett Brown? Sans doute parce qu’il in­carne une cible évi­dente et fa­cile. Peu­têtre aus­si par dé­pit. Faute de n’avoir pu faire tom­ber Ju­lian As­sange, le Bu­reau se ra­bat sur la co­que­luche des mé­dias. Au prin­temps 2012, le FBI n’est pas en­core prêt à ar­rê­ter le porte-pa­role au­to­pro­cla­mé des Ano­ny­mous. Mais il peut comp­ter sur un al­lié: Bar­rett Brown lui-même. Sa san­té men­tale se dé­té­riore. Il conti­nue de se battre contre l’hé­roïne et les mé­di­ca­ments de sub­sti­tu­tion pres­crits par son mé­de­cin. Sa vie de mi­li­tant ne va guère mieux, il s’ap­prête à quit­ter les Ano­ny­mous. La dé­pres­sion n’est pas loin et la pa­ra­noïa le guette.

En ce mois de sep­tembre 2012, Bar­rett Brown contient mal sa co­lère. Il la di­rige vers l’agent spé­cial Ro­bert Smith, res­pon­sable de la per­qui­si­tion de son do­mi­cile et de ce­lui de sa mère. Elle ex­plose quand il ap­prend que le FBI me­nace de pour­suivre sa mère «pour obs­truc­tion » : la vieille dame a ten­té de dis­si­mu­ler l’or­di­na­teur de son fils. Bar­rett Brown poste alors sur Youtube une sé­rie de trois films sous le titre de Pour­quoi je vais dé­truire l’agent du FBI Ro­bert Smith. Il exige la res­ti­tu­tion de sa Xbox. «Je viens d’une fa­mille de mi­li­taires di­til, je sais me ser­vir d’armes à feu. Smith est une fiente de pou­let, un pe­tit pé­dé su­ceur de bites. La vie de Ro­bert Smith est fi­nie. Je ne vais pas le tuer mais je vais rui­ner sa vie et m’in­té­res­ser à ses pu­tains d’en­fants » . Des pa­roles qu’il re­gret­te­ra amè­re­ment et qu’il im­pu­te­ra à un re­dou­table cock­tail de sub­stances chi­miques.

Le ré­sul­tat ne se fait pas at­tendre: une es­couade d’agents du FBI dé­barquent chez Bar­rett Brown et l’ar­rêtent pour

avoir me­na­cé la vie d’un agent fé­dé­ral. Dans les mois qui suivent, Bar­rett Brown est char­gé de dix-sept chefs d’in­cul­pa­tion. Il risque 125 ans de pri­son. En dé­cembre 2014, après avoir pas­sé un ac­cord avec le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, il est fi­na­le­ment condam­né à cinq ans de pri­son et à payer 860’000 dol­lars de dom­mages et in­té­rêts.

Au­jourd’hui, rares sont les jour­na­listes qui osent tou­cher aux fi­chiers Strat­for. «Les consé­quences vont bien au-de­là de l’af­faire Brown, écrit l’heb­do­ma­daire de gauche amé­ri­cain The Na­tion. On ne peut pas s’em­pê­cher de pen­ser que le mi­nis­tère amé­ri­cain de la Jus­tice est de­ve­nu un autre en­tre­pre­neur de sé­cu­ri­té, oeu­vrant aux cô­tés des Hb­ga­rys et Strat­for pour le compte d’en­tre­prises pri­vées, sans au­cun sens de la jus­tesse de leurs ac­tions; ils tra­vaillent à pro­té­ger les cor­po­ra­tions et les so­cié­tés de sé­cu­ri­té pri­vées afin de leur don­ner l’au­to­ri­sa­tion de se lan­cer dans des cam­pagnes de dés­in­for­ma­tion contre des ci­toyens or­di­naires et les groupes qui les dé­fendent. Le simple fait que le res­pon­sable du FBI pour la cy­ber­sé­cu­ri­té soit de­ve­nu le conseiller de Hun­ton & Williams (l'une des plus grosses com­pa­gnies de cy­ber­sé­cu­ri­té amé­ri­caine, ndlr) montre à quel point cette re­la­tion est in­ces­tueuse. Pen­dant ce temps, le mi­nis­tère de la Jus­tice se sert de sa puis­sance et de la force pour pié­ti­ner les droits des ci­toyens comme Bar­rett Brown, qui tentent de faire la lu­mière sur ces in­fâmes re­la­tions.»

A tous ceux qui se­raient mal­gré tout ten­té d’en­quê­ter sur la cy­ber­guerre, Bar­rett Brown a adres­sé le mes­sage sui­vant au dé­but 2015: «Si vous avez be­soin de moi, vous sa­vez où me trou­ver, je suis en pri­son…» Pas pour long­temps. Après avoir pas­sé un ac­cord re­con­nais­sant sa culpa­bi­li­té, il a été li­bé­ré en no­vembre 2016. Il n’en est pas sor­ti d’af­faire pour au­tant. Sa li­ber­té est très sur­veillée. Il se trouve tou­jours à la mer­ci de l’ad­mi­nis­tra­tion qui mul­ti­plie les tra­cas. Rares sont ceux qui osent l’em­bau­cher. Dès lors il n’at­tend qu’une chose: la fin des contrôles qui l’em­pêchent de quit­ter les Etats-unis pour al­ler s’éta­blir en Al­le­magne ou en Ir­lande.

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Ano­ny­mous de­vant l'eglise de scien­to­lo­gie à Los An­geles. © Vincent Dia­mante

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