Ta­to, flic et in­fil­tré

FABRIZIO CALVI (texte)

Sept - - Sommaire - DA­MIEN ROUDEAU (illus­tra­tions)

Le 29 sep­tembre 2015, un homme de 72 ans, so­bre­ment vê­tu, se pré­sente de­vant le Tri­bu­nal fé­dé­ral de Bel­lin­zone ac­com­pa­gné de son avo­cat. Il s’ap­pelle Faus­to Cat­ta­neo, Ta­to pour les amis. Pour les autres aus­si.

Ce Tes­si­nois est un an­cien flic de haut ni­veau, un exemple pour toutes les po­lices oc­ci­den­tales. Dans les an­nées 1990, il pas­sait «pour l’un des agents se­crets les plus ef­fi­caces au monde en ma­tière de lutte contre le tra­fic de drogue».

Et pour cause: en vingt ans, il a fait sai­sir plus de sept tonnes de drogue, confis­quer des wa­gons en­tiers de nar­co­dol­lars et in­car­cé­rer des cen­taines de dea­lers. Mieux, il a été l’un des agents de pé­né­tra­tion les plus dé­co­rés de sa gé­né­ra­tion. L’as des as, le roi de l’usur­pa­tion d’iden­ti­té, un vé­ri­table ma­gi­cien, le Fre­go­li des opé­ra­tions «un­der­co­ver», alors qu’il sié­geait au sein du groupe de co­or­di­na­tion des «en­quêtes sous cou­ver­ture» qui ras­semble les prin­ci­paux or­ga­nismes de la pla­nète.

Il a vu des choses que per­sonne ne doit voir, pé­né­tré les sanc­tuaires les plus se­crets, dé­cou­vert les re­la­tions in­avouables qui unissent les car­tels de la drogue aux mondes de la banque, de la fi­nance, de la po­li­tique et à cer­taines franges de la po­lice et des ser­vices se­crets.

A le voir de­vant le tri­bu­nal, fa­ti­gué, ac­cu­sé de «dé­non­cia­tion ca­lom­nieuse», de «faux té­moi­gnage» et de «sé­ques­tra­tion», nul ne se dou­te­rait que pen­dant des an­nées Ta­to a en­fi­lé les ha­bits des «par­rains». Ro­lex en or, bague à 55’000 francs suisses prê­tée par un ami joaillier, sa­pé comme un mi­lord un tan­ti­net voyant avec ses cos­tards de luxe ita­lien, il han­tait les pa­laces turcs, suisses, ita­liens, bré­si­liens, fran­çais...

A lon­gueur de jour­née, c’était ci­gares cu­bains, lan­goustes et cham­pagne à go­go, avec ce que le monde compte de tra­fi­quants de drogue et de ma­fieux.

Ce pro­cès, le pro­cès d’une vie, c’est ce­lui d’un des­tin hors du com­mun, ce­lui d’un su­per flic de­ve­nu par la force des choses lan­ceur d’alerte. Mais aus­si ce­lui d’un mi­ra­cu­lé. Sans une ba­ra­ka d’en­fer, il se­rait mort. Et pas qu’une fois. Il ne compte plus les mal­frats de haut vol qui ont ju­ré d’avoir sa peau. Plu­sieurs contrats sur sa tête. A quatre reprises au moins, les car­tels de la drogue ont lan­cé leurs tueurs à ses trousses. Ils ont chaque fois échoué.

Il n’ou­blie­ra ja­mais non plus le par­rain bo­li­vien fai­sant mine de lui ti­rer des­sus en plein tri­bu­nal. Et cet autre qui ne se dé­pla­çait plus qu’avec sa pho­to et son adresse. A l’époque, une balle lui était des­ti­née, les «nar­cos» le lui ont fait sa­voir en dé­po­sant soi­gneu­se­ment un pro­jec­tile à cô­té du ca­davre d’un in­for­ma­teur. C’était à Lo­car­no, en plein coeur de la pai­sible Suisse ita­lienne, sur son ter­ri­toire. Ce jour-là, une mi­ra­cu­leuse par­tie de bridge lui a sau­vé la vie. Plus tard, il échap­pe­ra de jus­tesse à un tra­que­nard à Milan.

Rien d’éton­nant à vrai dire. Après s’être at­ta­qué aux car­tels la­ti­no-amé­ri­cains, aux ma­fias ita­liennes et turques, Ta­to sait qu’une di­zaine de per­sonnes sont à la tête du tra­fic in­ter­na­tio­nal de drogue. Comme tous ses col­lègues, il connaît leurs noms. Les pro­tec­tions dont elles bé­né­fi­cient sont telles qu’elles ne sont ja­mais in­quié­tées.

Il a alors ten­té de bri­ser la loi du si­lence. Face aux dé­ra­pages de ses col­lègues, à la cor­rup­tion en­dé­mique ré­gnant au sein de cer­taines po­lices an­ti­drogues eu­ro­péennes, il a ten­té de lan­cer l’alerte en in­terne. Mais ses su­pé­rieurs n’ont rien vou­lu en­tendre.

Alors en 2001, il a ren­du pu­blic ses ac­cu­sa­tions dans son livre «Com­ment j’ai in­fil­tré les car­tels de la drogue», un best-sel­ler adap­té au ci­né­ma. Ne mé­na­geant per­sonne, il a ba­lan­cé les noms de col­lègues ri­poux ou in­com­pé­tents, ou même les deux à la fois. Et il l’a payé cher. Très cher.

De­puis le dé­but des an­nées 80, il a été de toutes les grosses opé­ra­tions mon­tées en Eu­rope. Il est in­ter­ve­nu en Ita­lie, en Al­le­magne, en Hol­lande, en Bel­gique, en Grande-bre­tagne, en France, en Au­triche, en Tur­quie, en Thaï­lande, aux Etats-unis, au Ca­na­da et en Amé­rique la­tine.

Souvent avec la DEA, la po­lice an­ti­drogue amé­ri­caine, et les au­to­ri­tés lo­cales, mais par­fois aus­si contre. Il jouait au ga­ra­giste vé­reux, à l’avo­cat mar­ron, au fi­nan­cier sans scru­pule, au ban­quier cy­nique ou au tra­fi­quant. C’était se­lon. Tout ça pour quoi? Pour rien ou presque.

La pla­nète conti­nue de snif­fer, de se pi­quer et de fu­mer toutes les sub­stances qui peuvent l’en­voyer en l’air. Cô­té guerre contre la drogue, c’était per­du dès le dé­but.

Et pour­tant il y a cru en y al­lant la fleur au fu­sil. La pre­mière fois, c’était quand dé­jà? Une éter­ni­té, au dé­but des an­nées 1980. Où? A l’as­co­na Club, une boîte de nuit d’as­co­na, le Saint-tro­pez hel­vé­tique.

Ce soir-là, le flic Cat­ta­neo dé­vi­sage un dé­lin­quant tes­si­nois qu’il a ar­rê­té maintes fois pour des brou­tilles. La vie semble lui avoir en­fin sou­ri, à voir la ma­nière dont il dé­pense son ar­gent. Com­bien a-t-il flam­bé? 50’000 francs? Peut-être plus. Il suf­fit de tendre l’oreille pour de­vi­ner d’où vient la mon­naie. Le mal­heu­reux a trop bu: il parle de sacs d’ar­gent, de drogue, de ma­fia, de Bo­li­vie.

Peu après, il est re­joint par une bro­chette de La­ti­no-amé­ri­cains ac­com­pa­gnés d’une brune pi­quante. Avant de par­tir, Ta­to passe un ra­pide coup de té­lé­phone.

Dans la fou­lée, des gen­darmes or­ga­nisent un bar­rage rou­tier à la sor­tie de la boîte de nuit et contrôlent les iden­ti­tés. Les Bo­li­viens sont in­con­nus au ba­taillon. Tout comme la beau­té pi­quante, Hei­di Sua­rez, der­nière en date des «Miss Bo­li­via». Elle est ac­com­pa­gnée de l’un de ses frères.

Ta­to con­tacte l’un de ses amis John Cos­tan­zo, le chef d’an­tenne de la Drug En­for­ce­ment Agen­cy (DEA) à Milan. — Dis-moi, John, je t’ap­pelle juste pour une pe­tite vé­ri­fi­ca­tion. J’ai be­soin que tu re­gardes dans tes fi­chiers si tu as quelque chose sur une fa­mille bo­li­vienne du nom de Sua­rez. — Ça me dit quelque chose, je te rap­pelle.

Deux heures plus tard, Cos­tan­zo dé­barque en per­sonne, es­souf­flé, dans son bu­reau: - Laisse tom­ber tout ce que tu es en train de faire. Sua­rez est le plus gros gi­bier qu’on n’ait ja­mais eu. Tu par­ti­cipes à l’opé­ra­tion. Bien­ve­nue au club des in­fil­trés!

En Bo­li­vie, l’un des pays les plus pauvres du monde, on cultive la co­ca de­puis la nuit des temps. Les po­pu­la­tions in­diennes en mâchent les feuilles pour ou­blier la faim et le déses­poir d’une condi­tion souvent as­si­mi­lable à l’es­cla­vage. De­puis, la Bo­li­vie est de­ve­nue l’un des prin­ci­paux pro­duc­teurs d’un al­ca­loïde connu sous le nom de co­caïne. Sur les hauts pla­teaux, des mil­liers d’in­diens sur­vivent grâce à la cueillette des feuilles qui sont re­ven­dues à un car­tel se char­geant de les trans­for­mer en pâte de co­ca dont se­ra fi­na­le­ment ex­traite la drogue.

Le flic suisse en­quête et re­monte jus­qu’à un ver­se­ment de 6 mil­lions de dol­lars à Lu­ga­no en pro­ve­nance d’une banque bo­li­vienne. Puis il s’en­vole pour Mia­mi, des­ti­na­tion le quar­tier gé­né­ral de l’opé­ra­tion des­ti­née à faire tom­ber Ro­ber­to Sua­rez. Nom de code: Hun.

A sa tête à cette époque, un gros ex­ploi­tant agri­cole qui pèse plu­sieurs mil­liards de dol­lars et jouit de la pro­tec­tion de la junte mi­li­taire au pou­voir à La Paz: Ro­ber­to Sua­rez Go­mez, père de «Miss Bo­li­via» et de son frère Rob­by, re­pé­rés par Ta­to à l’as­co­na Club.

Se fai­sant pas­ser pour des ache­teurs, des agents de la DEA né­go­cient l’achat de 600 de ki­los de pâte de co­caïne. La dé­lé­ga­tion bo­li­vienne est di­ri­gée par Rob­by, un jeune homme d’une ving­taine d’an­nées qui s’ex­prime dans un an­glais par­fait, le fils aî­né de Ro­ber­to Sua­rez dont il porte éga­le­ment le pré­nom. Jouant le rôle d’un boss ita­lo-amé­ri­cain, un agent de la DEA ac­cueille «Ju­nior» dans un hô­tel de luxe à Mia­mi ré­qui­si­tion­né par l’agence. Tous les ser­veurs sont des agents fé­dé­raux. L’af­faire est faite.

Ta­to fait par­tie de l’équipe qui doit ré­cu­pé­rer la pâte de co­ca en Bo­li­vie, à Co­cha­bam­ba, où se trouve le QG de Sua­rez. A tra­vers le hu­blot, le Suisse voit des hommes en armes, des Bo­li­viens en­ca­drés par des Eu­ro­péens. Ce sont des mi­li­tants néo­fas­cistes ita­liens, suisses et al­le­mands, membres d’un es­ca­dron sur­nom­mé «los no­vios de la muerte», les «fian­cés de la mort», di­ri­gé par le tris­te­ment cé­lèbre Klaus Bar­bie, an­cien res­pon­sable de la Ges­ta­po de Lyon. Les «no­vios» sont char­gés des basses oeuvres du par­rain, des exé­cu­tions som­maires à la pro­tec­tion des li­vrai­sons de pâte de co­ca.

Rob­by est ar­rê­té le 18 jan­vier 1982 à 5 heures du mat’ dans une luxueuse villa en plein coeur du Tes­sin. Dans la fou­lée, la po­lice ap­pré­hende cer­tains des af­fi­dés suisses du clan dont un homme po­li­tique de pre­mier plan, Ste­lio Ste­ve­no­ni.

A la fin de l’an­née, Ro­ber­to Sua­rez Ju­nior est ex­tra­dé aux Etats-unis pour y être ju­gé. La drogue n’étant pas des­ti­née au mar­ché amé­ri­cain, ses avo­cats plaident le ca­rac­tère in­fon­dé de l’in­ter­ven­tion de la jus­tice fé­dé­rale. Le ju­ry leur donne rai­son. Le jeune homme est ac­quit­té.

A la fin des au­diences, après avoir étreint ses avo­cats, Rob­by se tourne vers la salle. Son re­gard croise ce­lui de Ta­to. Il lui sou­rit et fait mine, avec ses doigts, de bra­quer une arme dans sa di­rec­tion. Un peu comme un en­fant qui joue, il plie lé­gè­re­ment le pouce en di­sant «boum». Deux ans plus tard, c’est lui qui se­ra tué, en Bo­li­vie, au cours d’une fu­sillade avec la po­lice.

Pas le temps de se re­mettre de ses émo­tions. Ta­to en­chaîne avec une nou­velle opé­ra­tion d’in­fil­tra­tion, cette fois à Is­tan­bul, en com­pa­gnie de l’agent de la DEA Sam Meale. Se fai­sant pas­ser pour des en­voyés spé­ciaux de la ma­fia new-yor­kaise en quête d’hé­roïne, les deux com­pères contactent Ha­ci Mir­za, l’un des plus gros, si­non le plus gros tra­fi­quant d’hé­roïne de Tur­quie.

Pour opé­rer dans ce pays, les deux po­li­ciers se font ac­cré­di­ter au­près des au­to­ri­tés lo­cales sous leur vraie iden­ti­té. Mais pru­dents, ils dé­barquent sur les bords du Bos­phore avant les dates com­mu­ni­quées à la hié­rar­chie turque mu­nis de faux pas­se­ports. L’agent de la DEA se fait ap­pe­ler Sam de Ro­sa et Ta­to, Pierre Con­so­li. Bien leur en a pris.

Le 4 août 1986, ils sont at­ta­blés à la ter­rasse de l’un des meilleurs res­tau­rants d’is­tan­bul, avec vue im­pre­nable sur la Corne d’or, avec Ha­ci Mir­za. Le par­rain a des al­lures de pay­san ana­to­lien. Presque anal­pha­bète, il ne parle que le turc mais bre­douille des ru­di­ments d’an­glais et d’al­le­mand. Il parle len­te­ment, l’un de ses hommes tra­duit: — Vous vou­lez cent ki­los? Bien. Mais d’abord il y a un pe­tit pro­blème à ré­gler. J’ai été in­for­mé que deux en­quê­teurs de la po­lice suisse sont à Is­tan­bul. Ils sont des­cen­dus dans le même hô­tel que vous. Ils sont sur un gros coup, une im­por­tante li­vrai­son d’hé­roïne. Peut-être en­quêtent-ils sur mon compte? Je vous in­vite donc à la pru­dence, à la pa­tience.

Dans un si­lence de mort, le par­rain ex­hibe la pho­to­co­pie du té­lex d’ac­cré­di­ta­tion ré­di­gé par Ta­to. Il va fal­loir jouer ser­ré. Le moindre faux pas et les deux in­fil­trés sont morts.

Res­ter calme avant tout. Ne rien lais­ser pa­raître. Puis im­pro­vi­ser. Sans même re­gar­der Sam, Ta­to avale une bou­chée de lan­gouste, s’es­suie les lèvres avec sa ser­viette, se re­cule dans son siège et lâche: — Mon­sieur Ha­ci Mir­za, nous com­pre­nons vos inquiétudes. Sin­cè­re­ment, à votre place je fe­rais la même chose. Hé­las, étant don­né le cours des évè­ne­ments, nous de­vons ab­so­lu­ment ces­ser de nous voir. Ce­la me gêne de le dire, mais si vous n’ex­cluez pas l’éven­tua­li­té que des po­li­ciers soient sur vos traces, ce­la nous concerne. Nous ne pou­vons pas nous per­mettre de conclure un mar­ché avec quel­qu’un qui est sur­veillé par la po­lice, nous ne vou­lons pas nous re­trou­ver en pri­son.

Ta­to pose sa ser­viette sur la table, re­pousse son as­siette en­core pleine, re­cule sa chaise et se lève. Sam lui em­boîte le pas et ils sortent. Les deux po­li­ciers ont eu chaud et ils ne sont pas au bout de leurs sur­prises.

Le len­de­main, Ha­ci Mir­za les fait con­tac­ter à leur hô­tel. Il com­prend leur ré­ac­tion mais leur as­sure qu’il n’y au­ra au­cun pro­blème. Il contrôle la po­lice turque. La preuve, il a tout de suite été in­for­mé de la ve­nue des deux po­li­ciers. Les deux hommes ac­ceptent, mais posent une condi­tion: la li­vrai­son de la mar­chan­dise se fe­ra hors de Tur­quie.

Ha­ci Mir­za ar­rive en Suisse le 10 jan­vier 1987 pour ré­gler les der­niers dé­tails re­la­tifs à la li­vrai­son. Sam et Ta­to lui ré­servent une sur­prise. Les yeux ban­dés, le par­rain est conduit jus­qu’à une mai­son en rase cam­pagne, à Ro­ve­re­do Gri­gio­ni.

A l’in­té­rieur, cinq hommes en blouse blanche s’af­fairent au­tour de cor­nues, de becs brûleurs et de cuves à acide. Mu­nis de masques à gaz, ils trans­forment de la mor­phine-base en hé­roïne dans une pièce asep­ti­sée. Ce sont des chi­mistes de la po­lice suisse. Le ma­té­riel est per­fec­tion­né, il a été sai­si dans un vrai la­bo­ra­toire clan­des­tin de pro­duc­tion d’hé­roïne te­nu par un an­cien de la French Con­nec­tion. — Il n’y a qu’en Suisse qu’on peut tra­vailler comme ce­la, dit Ha­ci Mir­za im­pres­sion­né.

Les cent ki­los d’hé­roïne ar­rivent en Suisse un mois plus tard, dis­si­mu­lés dans le char­ge­ment d’un ca­mion TIR (Tran­sit In­ter­na­tio­nal Rou­tier) im­ma­tri­cu­lé en Tur­quie. Sam prend place à bord du poids lourd, di­rec­tion un han­gar si­tué dans la ban­lieue de Lu­ga­no. Sous la sur­veillance d’un pe­tit groupe de po­li­ciers en ci­vil, les cent sacs d’hé­roïne sont trans­fé­rés dans une Mer­cedes qui dé­marre en trombe. Quelques heures plus tard, les la­bo­ra­toires de la po­lice scien­ti­fique rendent leur ver­dict: l’hé­roïne est pure à 75%, de très bonne qua­li­té.

Le di­manche 22 fé­vrier à 11 heures, le par­rain turc est ar­rê­té dans sa suite de l’hô­tel Ex­cel­sior de Lu­ga­no. Les po­li­ciers suisses qui oc­cu­paient la chambre voi­sine l’ont en­ten­du prier toute la nuit.

Les in­for­ma­tions re­cueillies par Ta­to après la sai­sie des cent ki­los d’hé­roïne lui per­mettent de mettre au jour un vaste ré­seau de blan­chi­ment d’ar­gent dans les banques suisses di­ri­gé par deux hommes d’af­faires li­ba­nais, les frères Jean et Bar­kev Ma­gha­rian. Au coeur du dis­po­si­tif, une so­cié­té, la Sha­kar­chi Tra­ding, dont le vice-pré­sident est un avo­cat hel­vé­tique, Me Hans W. Kopp… le ma­ri de la con­seillère ra­di­cale Eli­sa­beth Kopp, pre­mière femme élue au gou­ver­ne­ment suisse!

En tant que cheffe du Dé­par­te­ment de jus­tice et po­lice, Eli­sa­beth Kopp fait par­tie des des­ti­na­taires des rap­ports confi­den­tiels ré­di­gés par le Mi­nis­tère pu­blic, à par­tir des in­ves­ti­ga­tions de Ta­to, pour ou­vrir une en­quête sur di­verses so­cié­tés dont la Sha­kar­chi. In­quiète d’éven­tuelles ré­per­cus­sions po­li­tiques, la mi­nistre té­lé­phone à son ma­ri. Le 27 oc­tobre 1988, Hans Kopp dé­mis­sionne de la Sha­kar­chi. Le 4 no­vembre, le quo­ti­dien zu­ri­chois «Tages An­zei­ger» pu­blie un ar­ticle dé­taillé sur la Le­ba­non Con­nec­tion dans le­quel il est ques­tion de ce coup de fil. C’en est fait de la car­rière po­li­tique de la con­seillère fé­dé­rale, alors sur le point de de­ve­nir la pre­mière femme pré­si­dente de la Con­fé­dé­ra­tion. Le 5 dé­cembre, Eli­sa­beth Kopp, le vi­sage dé­fait, prend congé du Con­seil fé­dé­ral. Ta­to vient de se faire de puis­sants en­ne­mis.

Des di­zaines d’autres opé­ra­tions font grim­per de plu­sieurs tonnes les prises. En fé­vrier 1991, l’opé­ra­tion Oc­to­pus per­met la sai­sie de plus de dix mil­lions de francs en Ita­lie, en Suisse et au Bré­sil, et le dé­man­tè­le­ment d’une or­ga­ni­sa­tion de blan­chi­ment. Ta­to dé­couvre aus­si la plus in­at­ten­due des plaques tour­nantes au Va­ti­can où opère un ré­seau de ban­quiers na­po­li­tains, pro­té­gés par le mi­nistre de l’in­té­rieur ita­lien.

A la fin des an­nées 1980, aux Etats-unis comme en Eu­rope, les contrôles dans les ports et les aé­ro­ports se dur­cissent pour les pas­sa­gers ou les mar­chan­dises en pro­ve­nance de Co­lom­bie et cham­boulent les routes de la co­caïne. Dé­sor­mais, le tra­fic vers l’eu­rope passe par le Bré­sil, où opèrent des struc­tures en me­sure de four­nir des tonnes de drogue. C’est dans ce pays que Ta­to conduit l’une de ses plus im­por­tantes mis­sions: l’opé­ra­tion Ma­to Gros­so, des­ti­née à abattre les ré­seaux de nar­co­tra­fi­quants bré­si­liens.

Dès lors, le flic tes­si­nois en­chaîne les opé­ra­tions sous cou­ver­ture. Outre les cent ki­los de «Brown Su­gar» sai­sis à Bel­lin­zone, son ta­bleau de chasse af­fiche qua­rante ki­los d’hé­ro à Graz (Au­triche), cin­quante en Bel­gique et en Ita­lie, cent ki­los de co­caïne dé­cou­verts sous la coque d’un car­go dans le port de Zee­brugge, quatre cent hui­tante autres en France où un an­cien res­pon­sable de la lutte an­ti­drogue pé­ru­vienne est tom­bé, trois tonnes en Bel­gique, Suisse et Hol­lande, per­met­tant l’ar­res­ta­tion du fils de Se­ve­ro Es­co­bar Or­te­ga, pre­mier ci­toyen co­lom­bien à avoir été ex­tra­dé par son pays aux Etats-unis.

Afin de mieux in­fil­trer la Sam­ba Con­nec­tion, le flic tes­si­nois re­crute un tra­fi­quant de co­caïne ita­lo-ar­gen­tin, Bru­no, chas­seur de primes qui tra­vaille éga­le­ment pour les Fran­çais et leur Of­fice cen­tral pour la ré­pres­sion du tra­fic illi­cite des stu­pé­fiants, L’OCTRIS. Bru­no ne tarde pas à lui pro­po­ser sa pre­mière af­faire: un Bré­si­lien d’ori­gine is­raé­lienne cherche à ache­ter vingt ki­los de co­caïne à Londres. Faus­to Cat­ta­neo ac­cepte à condi­tion de res­pec­ter les règles des «li­vrai­sons contrô­lées», à sa­voir que la drogue doit pro­ve­nir de tra­fi­quants.

Ça tombe bien, Bru­no connaît des four­nis­seurs. Le 10 mars 1991, il lui pré­sente deux Na­po­li­tains membres de la Ca­mor­ra, pro­prié­taires de l’un des res­tau­rants les plus hup­pés d’ipa­ne­ma, Ba­ro­ni et Fa­so­li. Il se pré­sente sous l’iden­ti­té de Fran­co Fer­ri, homme d’af­faires et fi­nan­cier ri­pou. Sur la ter­rasse de leur res­tau­rant, au­tour d’un bon re­pas, Ta­to com­mence à né­go­cier la li­vrai­son à Londres des vingt ki­los de coke.

Les deux ca­mor­ristes ont leurs ha­bi­tudes dans la bi­jou­te­rie de luxe de l’hô­tel de Ta­to, le Rio Pa­lace, l’un des meilleurs de la ville à deux pas des plages de Co­pa­ca­ba­na. La bi­jou­te­rie blan­chi­rait-elle des nar­co­dol­lars? Pour en avoir le coeur net, le flic suisse se met à fré­quen­ter l’en­droit. Il se lie d’ami­tié avec l’une des ven­deuses, Isa­bel Ma­ria. Pers­pi­cace, la jeune Bré­si­lienne ne tarde pas à de­vi­ner qui il est vrai­ment. Pi­quée au jeu, elle lui pro­pose de l’ai­der. Mais il faut faire at­ten­tion, trop de gang­sters fré­quentent l’éta­blis­se­ment.

- Quand tu vien­dras me voir dans le ma­ga­sin, fais sem­blant d’être in­té­res­sé par l’achat de bi­joux.

De leur cô­té, les Na­po­li­tains ont un pro­blème: plu­sieurs de leurs pas­seurs ont été ar­rê­tés avec de la co­caïne en Eu­rope. Un proche les a tra­his et ils sont sur le point de dé­mas­quer la taupe: - On le re­trou­ve­ra au pied du Cor­co­va­do, la mon­tagne du Christ ré­demp­teur, avec les tes­ti­cules dans la bouche, as­surent-ils à Ta­to.

Le flic tente alors de sau­ver la tête du mal­heu­reux. Il doit d’abord trou­ver un té­lé­phone sé­cu­ri­sé, le sien est peut-être sur écoute. Im­pos­sible d’ap­pe­ler de­puis les lo­caux de la po­lice, des oreilles in­dis­crètes pour­raient traî­ner. Une ca­bine pu­blique? Trop ris­qué. Grâce à Isa­bel Ma­ria qui met à sa dis­po­si­tion le té­lé­phone de l’un de ses pa­rents, Ta­to se ren­seigne et ap­prend que la ba­lance tra­vaille pour les ca­ra­bi­niers de Naples. Il ap­pelle son bu­reau pour que ses col­lègues l’alertent.

Isa­bel Ma­ria a aus­si une pe­tite idée sur l’iden­ti­té de la taupe. C’est un client as­si­du du res­tau­rant des ca­mor­ristes. Ta­to le croise ré­gu­liè­re­ment et le voit souvent conver­ser avec les deux Ita­liens, comme si de rien n’était. Im­pos­sible de le mettre en garde. L’homme se­ra fi­na­le­ment as­sas­si­né dans son ap­par­te­ment en juin 1991.

Isa­bel Ma­ria de­vient la col­la­bo­ra­trice la plus fiable de Ta­to qui lui confie ses vé­ri­tables pa­piers d’iden­ti­té, son ac­cré­di­ta­tion au­près de la po­lice bré­si­lienne et des rap­ports de po­lice. Il lui re­met éga­le­ment le jour­nal dans le­quel il note le dé­tail de ses contacts afin qu’elle cache le tout dans le coffre-fort de la bi­jou­te­rie. Qui pen­se­rait à les cher­cher dans une boutique ré­gu­liè­re­ment fré­quen­tée par des tra­fi­quants? Sage pré­cau­tion dont il se fé­li­cite quand des po­li­ciers bré­si­liens per­qui­si­tionnent sa chambre d’hô­tel, au pré­texte que son vi­sa n’est pas à jour.

Isa­bel Ma­ria l’aide aus­si à mettre au point un plan de se­cours en cas d’ur­gence, louant di­vers appartements à son nom et met­tant sa voi­ture à sa dis­po­si­tion. Elle lui sert éga­le­ment d’in­ter­prète lors de ses ren­contres avec la po­lice fé­dé­rale bré­si­lienne et tra­duit pra­ti­que­ment en di­rect les conver­sa­tions té­lé­pho­niques des «nar­cos».

Ta­to en­quête dé­sor­mais sur un vaste tra­fic de co­caïne à des­ti­na­tion de l’eu­rope et de re­cy­clage d’ar­gent, en Suisse no­tam­ment. Mal­gré les dif­fi­cul­tés, pe­tit à pe­tit les dif­fé­rentes pièces de la grande mo­saïque s’as­semblent. Ré­sul­tat: le 30 juin 1991, un agent de la po­lice fé­dé­rale bré­si­lienne et quatre dea­lers sont ar­rê­tés avec cinq ki­los de co­caïne. Quelques heures plus tard, trois autres ki­los à des­ti­na­tion de Zu­rich sont sai­sis à l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal de Rio. Mieux, les écoutes ré­vèlent que l’or­ga­ni­sa­tion a l’in­ten­tion d’ex­por­ter cinq tonnes de coke en Eu­rope.

Ta­to, ou plu­tôt son per­son­nage, Fran­co Fer­ri, le fi­nan­cier pour­ri, est le cou­teau suisse de la Sam­ba Con­nec­tion. Il ne se contente pas de pro­po­ser des dé­bou­chés pour la mar­chan­dise, il offre éga­le­ment une pa­lette de ser­vices dont le blan­chi­ment n’est pas le moindre. Un homme d’af­faires es­pa­gnol veut l’as­so­cier à la construc­tion d’une ville en­tière en Ama­zo­nie: la Nou­velle-at­lan­tide des­ti­née à re­cy­cler 20 mil­liards de nar­co­dol­lars. Il a be­soin de l’aide de Ta­to pour trans­fé­rer en Suisse 300 mil­lions de dol­lars im­mo­bi­li­sés en Ita­lie dans le groupe de Sil­vio Ber­lus­co­ni.

Un autre tra­fi­quant lui de­mande de blan­chir en Suisse plus d’un mil­lion de dol­lars blo­qués en Ita­lie à la suite de l’ar­res­ta­tion de l’un de ses hommes. Pas de pro­blèmes, Fran­co Fer­ri est là pour ça.

Mais les écoutes in­diquent aus­si que les mal­frats sont au cou­rant qu’un po­li­cier suisse est à leurs trousses. Ils savent qu’il ha­bite Lo­car­no et pos­sèdent même son nu­mé­ro de té­lé­phone. Ils fi­ni­ront im­man­qua­ble­ment par re­mon­ter jus­qu’à lui. Ce n’est qu’une ques­tion de temps.

Ta­to est alors obli­gé de quit­ter le Bré­sil. Il ima­gine pour­suivre son tra­vail de­puis le Tes­sin: il a pas moins d’une di­zaine d’opé­ra­tions en cours dont deux li­vrai­sons de cin­quante et soixante-cinq ki­los de coke à Cagnes-sur-mer et à Nice. Il ne se doute pas que son re­tour en Suisse marque le dé­but de sa fin.

Cer­tains in­for­ma­teurs sont comme de la ni­tro­gly­cé­rine, à force les ma­ni­pu­ler ils fi­nissent par vous ex­plo­ser à la fi­gure. C’est le cas de Bru­no. Après avoir ten­té d’es­cro­quer 8’500 dol­lars à Ta­to, il se ré­fu­gie en France où il bé­né­fi­cie de la pro­tec­tion de L’OCTRIS. Pour com­prendre la suite de l’his­toire, il faut sa­voir que, lors de ses pré­cé­dentes en­quêtes, Ta­to a mar­ché sur les plates-bandes de l’of­fice cen­tral fran­çais qui, de­puis, at­tend l’oc­ca­sion de prendre sa re­vanche. Bru­no va la lui four­nir.

A peine de re­tour au Tes­sin, Ta­to est convo­qué par son su­pé­rieur qui a re­çu, via le Mi­nis­tère pu­blic de la Con­fé­dé­ra­tion, une plainte of­fi­cielle de L’OCTRIS. Le rap­port af­firme que Bru­no ne veut plus tra­vailler avec Ta­to parce qu’il fré­quente une «pros­ti­tuée»... Isa­bel Ma­ria.

La fu­reur de Ta­to cède ra­pi­de­ment le pas à l’ac­ca­ble­ment quand, contre toute at­tente, son chef le re­tire de l’in­ter­na­tio­nal Un­der­co­ver Wor­king Group, le groupe in­ter­na­tio­nal char­gé de co­or­don­ner les opé­ra­tions d’in­fil­tra­tion où il re­pré­sen­tait la Suisse. Et comme dans un cau­che­mar, Ta­to as­siste à l’ef­fon­dre­ment de sa car­rière. Le com­man­dant de la po­lice tes­si­noise lui re­tire en­suite la di­rec­tion de l’opé­ra­tion Ma­to Gros­so avant de l’ex­pé­dier dans un pla­card suivre un cours de cri­mi­no­lo­gie à l’uni­ver­si­té de Lau­sanne.

Pour­quoi les res­pon­sables de la po­lice hel­vé­tique n’ont-ils pas trai­té la plainte de L’OCTRIS avec le mé­pris qui conve­nait? De­puis l’af­faire Kopp, Ta­to s’est fait beau­coup d’en­ne­mis à l’in­té­rieur de la po­lice, de la ma­gis­tra­ture et de la classe po­li­tique suisse.

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