Ces Al­le­mands qui ont fait l’amé­rique

Faute d’avoir réus­si la ré­vo­lu­tion en Al­le­magne, les «qua­rante-hui­tards» ont joué un rôle ma­jeur, aux EtatsU­nis, dans la dé­fense de la li­ber­té contre l’es­cla­vage. En exil outre-at­lan­tique, ils se sont en­ga­gés en masse au mo­ment de la guerre de Sé­ces­sion e

Sept - - Far-west - Bap­tiste Tou­ve­rey

Les Fran­çais n’ont ja­mais en­ten­du par­ler de lui. Les Al­le­mands l’ont ou­blié. A New York, le long de l’east Ri­ver, un parc porte pour­tant son nom. Et, de l’autre cô­té de Man­hat­tan, non loin de l’uni­ver­si­té Co­lom­bia, une sta­tue a été éri­gée en son hon­neur. Lors­qu’il mou­rut en 1906, Mark Twain, qui avait été son ami, écri­vit son éloge fu­nèbre dans le Har­per’s Week­ly. Lui-même re­con­nut un jour dans une lettre : «On dit de moi que j’ai fait Lin­coln pré­sident.» Avant d’ajou­ter, avec une feinte mo­des­tie: «Ce n’est certes pas vrai, mais qu’on le dise prouve as­sez que j’y ai un peu contri­bué.» Consé­cra­tion suprême, il est de­ve­nu, à titre post­hume, un hé­ros d’hol­ly­wood: dans le wes­tern de John Ford, Les Cheyennes, il est in­ter­pré­té par Ed­ward G. Ro­bin­son. Cet homme s’ap­pelle Carl Schurz. Ce fut le pre­mier Al­le­mand à en­trer au Sé­nat amé­ri­cain, et il fi­nit se­cré­taire à l’in­té­rieur. Mais avant ce­la, il avait été ré­vo­lu­tion­naire en Eu­rope, exi­lé, jour­na­liste, am­bas­sa­deur des Etats-unis en Es­pagne, gé­né­ral de l’union contre les Con­fé­dé­rés lors de la guerre de Sé­ces­sion …

Outre Lin­coln, dont il fut l’un des proches conseillers, il fraya au cours de son exis­tence tu­mul­tueuse avec Marx (qu’il trou­vait d’une «in­sup­por­table ar­ro­gance»), Bis­marck, ou en­core Ri­chard Wa­gner. Schurz est l’un de ces in­con­nus qui ont fait l’his­toire.

Ces der­niers mois, sa pa­trie d’ori­gine a com­men­cé de le re­dé­cou­vrir à l’oc­ca­sion de la pa­ru­tion de ses «sou­ve­nirs». Ils se com­posent de deux tomes, qui cor­res­pondent aux deux par­ties de sa vie: avant et après son exil amé­ri­cain. Et, comme si cette di­vi­sion n’était pas as­sez claire en elle-même, Schurz ré­di­gea la pre­mière par­tie en al­le­mand et la se­conde en an­glais. La­quelle, im­mé­dia­te­ment après sa mort, fut tra­duite en al­le­mand par ses deux filles aî­nées, non sans quelques coupes et ajouts cen­sés la rendre plus claire pour le pu­blic d’ou­treR­hin. La nou­velle édi­tion re­vient au texte ori­gi­nal. Elle a été una­ni­me­ment sa­luée par la presse ger­ma­no­phone.

Qu’un Al­le­mand ait joué un rôle dé­ter­mi­nant dans le des­tin des EtatsU­nis n’a sta­tis­ti­que­ment rien d’éton- nant: on l’ou­blie sou­vent, mais près de 48 mil­lions d’amé­ri­cains sont d’ori­gine ger­ma­nique (contre 26 mil­lions d’ori­gine an­glaise et 34 mil­lions d’ori­gine ir­lan­daise). Plu­sieurs ex­pli­ca­tions à ce phé­no­mène: la dé­mo­gra­phie al­le­mande, d’abord, l’une des plus dy­na­miques d’eu­rope aux XVIIIE et XIXE siècles, les règles d’hé­ri­tage en usage outre-rhin, en­suite, qui lais­saient l’es­sen­tiel des biens à l’un des fils et obli­geaient les autres en­fants à al­ler faire leur vie ailleurs. En­fin, les re­mous po­li­tiques, qui pous­sèrent bien des op­po­sants sur la voie de l’exil. Carl Schurz fut l’un d’eux.

Né en Rhé­na­nie en 1829, Schurz est en­core étu­diant lors­qu’éclate le «prin­temps des peuples» de 1848, d’abord en France, puis par ému­la­tion en Al­le­magne. Deux faits d’armes vont faire de lui l’une des grandes fi­gures de cette ré­vo­lu­tion avor­tée. En 1849, après une es­car­mouche avec les troupes prus­siennes ayant tour­né au dé­sastre, il s’en­ferme dans la ville ba­doise de Ras­tatt, l’ul­time bas­tion des in­sur­gés. Celle-ci ne tarde pas à être as­sié­gée par les Prus­siens, com­man­dés par

«On dit de moi que j’ai fait Lin­coln pré­sident.» Avant d’ajou­ter, avec une feinte mo­des­tie: «Ce n’est certes pas vrai, mais qu’on le dise prouve as­sez que j’y ai un peu contri­bué.»

le fu­tur em­pe­reur Guillaume Ier, qu’on sur­nomme à l’époque le «prince Mi­traille». Le 23 juillet, les ré­vo­lu­tion­naires se rendent. Ce qui at­tend Schurz ne fait guère de doute: c’est le pe­lo­ton d’exé­cu­tion.

Mais le jeune homme fuit in ex­tre­mis par les égouts de la ville. Il pleut des cordes et les eaux montent dan­ge­reu­se­ment. Ses ha­bits sont trem­pés, ses pro­vi­sions épui­sées, et à la sor­tie du tun­nel, des sol­dats en­ne­mis rôdent. Schurz et deux de ses ca­ma­rades se terrent pen­dant quatre jours et quatre nuits avant de par­ve­nir en­fin à échap­per à la vi­gi­lance des Prus­siens, mon­ter dans une barque et tra­ver­ser le Rhin en di­rec­tion de la rive fran­çaise. De là, Schurz gagne la Suisse.

«Il ne lui vient pas à l’idée de s’y faire un peu ou­blier, ra­conte Dirk Kurb­ju­weit dans le Spie­gel. Lors­qu’il ap­prend que son pro­fes­seur d’uni­ver­si­té Gott­fried Kin­kel, en rai­son de ses sym­pa­thies ré­vo­lu­tion­naires, a été in­car­cé­ré à la pri­son de Span­dau, à Ber­lin, il risque à nou­veau tout. Il gagne in­co­gni­to la Prusse, où il est sous le coup d’une condam­na­tion à mort, et col­lecte de l’ar­gent pour li­bé­rer Kin­kel.» La pre­mière ten­ta­tive échoue, mais la se­conde est la bonne : le gar­dien a été cor­rom­pu, la porte de Kin­kel est abat­tue à coups de hache, le pri­son­nier re­joint les toits. Là, mu­ni d’une corde et mal­gré son em­bon­point, il par­vient à se lais­ser glis­ser vingt mètres plus bas, dans la rue, où l’at­tend un fiacre. Schurz se trouve à l’in­té­rieur. Les deux hommes fuient vers Ro­stock, d’où ils prennent un ba­teau pour Edim­bourg.

Londres, Pa­ris, Zu­rich … L’er­rance de Schurz se pour­suit jus­qu’au coup d’etat de Louis Na­po­léon Bo­na­parte, qui lui en­lève tout es­poir de voir la ré­vo­lu­tion triom­pher en Eu­rope. Le 17 sep­tembre 1852, il dé­barque à New York.

Le dé­pay­se­ment est rude. A Wa­shing­ton, Schurz, qui a connu l’éphé­mère mais brillant par­le­ment de Franc­fort, n’en re­vient pas de voir des membres du Con­grès mâ­cher du ta­bac ou se ba­lan­cer sur leur siège. L’état dé­plo­rable des ser­vices pu­blics l’at­terre. Ce­la ne l’em­pêche pas de s’in­té­grer très vite à sa nou­velle pa­trie. Il ne parle pas l’an­glais, mais l’ap­prend grâce à une mé­thode ori­gi­nale: «Il tra­dui­sait des ar­ticles de jour­naux amé­ri­cains en al­le­mand avant de les re­tra­duire en an­glais, puis exa­mi­nait les dif­fé­rences entre le texte au­quel il était par­ve­nu et le texte d’ori­gine», nous ap­prend Uwe Timm dans l’hebdomadaire Die Zeit.

Aux Etats-unis, Schurz n’est pas le seul ré­vo­lu­tion­naire à avoir fui son pays. C’est aus­si le cas de Frie­drich He­cker, Gus­tav Struve et Franz Si­gel. Le pre­mier est l’un des hé­ros de 1848. Lorsque Schurz lui rend vi­site, en oc­tobre 1854, il vit dans une «ca­bane en ron­dins d’ap­pa­rence très pri­mi­tive», à Belleville, dans l’illi­nois. «He­cker était de­ve­nu un latin far­mer, l’un de ces im­mi­grés très culti­vés qui sa­vaient par­ler latin, mais qui, dans leur exil, de­vaient s’échi­ner à culti­ver la terre pour sur­vivre », ex­plique Kurb­ju­weit. He­cker, ja­dis si élé­gant, cé­lèbre pour son cha­peau à plumes et ses hautes bottes, avait un «as­pect la­men­table», note Schurz, qui dé­crit «sa che­mise de laine grise, son pan­ta­lon flot­tant et usé, sa paire de vieilles pan­toufles». Il trouve le vi­sage de son com­pa­triote «pâle, éma­cié, fa­ti­gué». La star de la ré­vo­lu­tion al­le­mande, à qui, outre-rhin, on consacre des chan­sons, est de­ve­nue une bien triste fi­gure.

Ces gloires dé­chues sont sur­nom­mées dans leur nou­velle pa­trie les for­ty-eigh­ters – les «qua­rante-hui­tards». Bien­tôt un

Le 4 mars 1865, Abra­ham Lin­coln (au centre, te­nant ses feuilles) dé­livre son deuxième dis­cours inau­gu­ral en tant que pré­sident des Etats-unis. © DR

From the Old to the New World, qui peut être tra­duit par De l'an­cien au nou­veau monde, montre des Al­le­mands à Ham­burg qui em­barquent dans un ba­teau à vapeur en di­rec­tion de New York. © Har­per's Week­ly, 7 no­vembre 1874

Carl Schurz et son épouse Mar­ga­rethe Meyer Schurz. © DR

Broad­way et Park Row, New York, 1848. © DR

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