Axel Kahn, flâ­neur pen­seur

Le cé­lèbre gé­né­ti­cien a tra­ver­sé la France à la seule force de ses pieds. Il en a ti­ré un livre pas­sion­nant

Tribune de Geneve - - PAROLES PAROLES - Ber­trand Beau­té

Connu pour ses ac­ti­vi­tés scien­ti­fiques, le gé­né­ti­cien et es­sayiste Axel Kahn s’est mué en ran­don­neur. Au prin­temps 2013, puis un an plus tard – de mai à août 2014 – il s’en est al­lé, sac au dos, sur les che­mins de France. Pour ce deuxième pé­riple, il a tra­ver­sé l’Hexa­gone en dia­go­nale de la Pointe-du-Raz, en Bre­tagne, jus­qu’à Men­ton, sur la Côte d’Azur; 2057 ki­lo­mètres plus tard et 43 000 mètres de dé­ni­ve­lés dans les jambes, il en a ti­ré un livre, Entre deux mers: voyage au bout de soi, sor­ti dé­but avril. Di­manche 10 mai, il présente cet ou­vrage au Livre sur les quais, à Lau­sanne.

Pour­quoi avez-vous dé­ci­dé de tra­ver­ser la France à pied, alors que vous êtes scien­ti­fique? Je suis mar­cheur de­puis beau­coup plus long­temps que je ne suis gé­né­ti­cien. J’ai été éle­vé jus­qu’à l’âge de 5 ans par une pay­sanne pauvre. La marche était alors la seule fa­çon de re­lier les dif­fé­rents villages. De­puis, la ran­don­née oc­cupe une grande par­tie de mes ac­ti­vi­tés. L’idée de tra­ver­ser la France m’est ve­nue dans les an­nées 80, lorsque j’ai lu Che­min fai­sant, de Jacques La­car­rière. Ce livre a pas­sion­né le mar­cheur que je suis et m’a don­né en­vie de réa­li­ser un pé­riple si­mi­laire. A tel point que, lors­qu’on m’a pro­po­sé un nou­veau man­dat à la tête de l’Uni­ver­si­té Pa­ris Des­cartes en 2011, j’ai re­fu­sé. Je vou­lais réa­li­ser ce voyage tant que j’en étais en­core ca­pable.

Axel Kahn

«Pour lut­ter contre le Front na­tio­nal, il faut ré­en­chan­ter la po­li­tique »

L’ob­jec­tif était-il de par­tir à la rencontre du peuple fran­çais ou plu­tôt de se re­trou­ver seul avec soi-même? Les deux. J’ai re­fu­sé toutes les pro­po­si­tions des per­sonnes qui sou­hai­taient mar­cher avec moi. Ce voyage de­vait être so­li­taire, car c’est une quête de la beau­té. En même temps, mon iti­né­raire était in­di­qué sur In­ter­net et les jour­naux l’ont re­layé, ce qui don­nait la pos­si­bi­li­té a ceux qui le sou­hai­taient de ve­nir me ren­con­trer.

Les scien­ti­fiques semblent par­fois en­fer­més dans leur tour d’ivoire. Est-ce l ’une des rai­sons qui vous a pous­sé à par­tir à la rencontre des Fran­çais? En France, je suis moins connu comme cher­cheur que comme es­sayiste, hu­ma­niste, phi­lo­sophe, voire po­li­ti­cien. Per­sonne n’est donc ve­nu me voir pour mes tra­vaux de re­cherche. Ce­la fait des siècles que les gens n’avaient pas vu quel­qu’un ar­ri­ver dans leur vil­lage à la seule force de son corps. Ce­la crée une cu­rio­si­té, une at­tente et une ap­pé­tence pour des dis­cus­sions de qua­li­té. La rencontre avec un mar­cheur est vrai­ment in­té­res­sante.

L’Eu­rope tra­verse une grave crise. Les Fran­çais vous en ont-ils par­lé? J’ai consta­té qu’il existe une dé­fiance de la po­pu­la­tion en­vers les po­li­ti­ciens de gauche comme de droite. Le dis­cours des élites est de­ve­nu in­au­dible. Je parle dans mon livre de sé­ces­sion.

La si­tua­tion est-elle la même dans toutes les ré­gions? Non. En 2013, lors de mon pre­mier voyage, dont est ti­ré mon ou­vrage «Pen­sées en che­min», j’ai tra­ver­sé la France du nord-est au sud-ouest. Je suis pas­sé par les ré­gions les plus si­nis­trées du pays, des Ar­dennes au bas­sin minier de l’Avey­ron. Ces ter­ri­toires ont connu une dés­in­dus­tria­li­sa­tion mas­sive. Il n’y a presque plus rien. Le chô­mage at­teint 20 à 22%. Mon deuxième pé­riple, lui, m’a conduit du nord- ouest au sud- est. Une dia­go­nale bien dif­fé­rente de la pre­mière. Le Grand Ouest, par exemple, a mieux ré­sis­té à la crise. Le chô­mage y reste in­fé­rieur à la moyenne nationale, de l’ordre de 8 ou 9%, et l’on voit les traces d’un dy­na­misme tout à fait ex­tra­or­di­naire.

Le point com­mun entre ces ré­gions, c’est la sé­ces­sion dont vous par­lez… Il y a plu­sieurs types de sé­ces­sion. La pre­mière, je l’ai res­sen­tie au­près des po­pu­la­tions post­in­dus­trielles du nord-est. Les gens ont vu les usines fer­mer les unes après les autres et sont convain­cus que les po­li­tiques ac­tuelles nous mènent vers un ave­nir en­core plus ter­rible. Pour eux, «c’était mieux avant». Ils se laissent donc sé­duire par un dis­cours pas­séiste, qui prône un re­tour au franc et aux fron­tières. Le FN y réa­lise des scores proches de 40% aux élec­tions. En­suite, j’ai tra­ver­sé des ré­gions plus pri­vi­lé­giées comme les com­munes vi­ti­coles, où les po­pu­la­tions craignent qu’il leur ar­rive la même chose, que la mon­dia­li­sa­tion fi­nisse par les conduire au dé­clin. Dans les deux cas, la ma­ni­fes­ta­tion po­li­tique est soit l’abs­ten­tion, soit le vote FN. Même si la Suisse va mieux que la France, on peut y ob­ser­ver une dy­na­mique si­mi­laire. Tout semble réuni pour que le Front na­tio­nal s’im­pose en 2017… Il s’agit d’une éven­tua­li­té loin d’être im­pos­sible. J’en suis évi­dem­ment sou­cieux. Le dis­cours des par­tis, sur la mon­dia­li­sa­tion ou la né­ces­si­té de ré­duire les dé­fi­cits, est de­ve­nu in­au­dible. Pour lut­ter contre le FN, il faut ré­en­chan­ter la po­li­tique,

Axel Kahn «Entre deux mers: voyage au bout de soi» , (Ed. Stock). Pré­sent di­manche 10 mai au Livre sur les quais, à Lau­sanne. Ins­crip­tion jus­qu’au 9 mai par té­lé­phone (021 613 33 40) ou par mail, à l ’adresse events@brp.ch. En­trée: 50 fr.

LAURENT GUIRAUD

Sur l ’ar­doise d’Axel Kahn: «Par­ler de, vi­brer aux au­rores cris­tal­lines, at­tendre les cré­pus­cules de gloire.»

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