Juan Car­los est ébran­lé, avo­cat ge­ne­vois en cause

Le scan­dale se­coue l’Es­pagne: l’an­cien roi dé­tien­drait des comptes ca­chés en Suisse

Tribune de Geneve - - LA UNE - Cé­cile Thi­baud Ma­drid

La mo­nar­chie se se­rait bien pas­sée de ces nou­velles tur­pi­tudes. Une femme d’af­faires al­le­mande et ex-maî­tresse du roi Juan Car­los au­rait ser­vi de prête-nom au sou­ve­rain pour qu’il puisse, à l’abri du fisc de son pays, ou­vrir des comptes en Suisse. Ces der­niers se­raient ali­men­tés par de gé­né­reuses com­mis­sions oc­cultes per­çues sur des contrats dé­cro­chés par des en­tre­prises es­pa­gnoles. Se­lon les mé­dias ibé­riques, un cé­lèbre avo­cat ge­ne­vois au­rait as­sis­té Juan Car­los dans ces mon­tages fi­nan­ciers. Mais le re­ten­tis­se­ment de l’af­faire est aus­si grand que celle-ci ap­pa­raît té­né­breuse. En ef­fet, les propos de l’ex-maî­tresse re­la­tifs à ces opé­ra­tions ont été en­re­gis­trés à son in­su par un com­mis­saire ré­pu­té pour ses mé­thodes peu or­tho­doxes. À tel point qu’il est au­jourd’hui pla­cé en dé­ten­tion pro­vi­soire dans le cadre d’une autre af­faire. Notre point com­plet sur ces grandes ma­noeuvres po­li­ti­co-fi­nan­cières alors qu’au­cune en­quête of­fi­cielle n’est ou­verte, ni en Suisse ni en Es­pagne.

Juan Car­los, 80 ans, a-t-il vrai­ment ca­ché de l’ar­gent en Suisse? Et quelle se­rait la pro­ve­nance de ces fonds? Au­tant de ques­tions qui en­flamment l’Es­pagne, après les ré­vé­la­tions du quo­ti­dien «El Es­pañol» qui laissent en­tre­voir com­ment un cir­cuit de com­mis­sions oc­cultes sur des contrats dé­cro­chés par des en­tre­prises es­pa­gnoles au­rait pu per­mettre à l’an­cien mo­narque, père du roi ac­tuel Fe­lipe, de se consti­tuer une for­tune dis­crète à l’abri du fisc. Voi­là donc la fa­mille royale rat­tra­pée par un nou­veau scan­dale! Mais tout est en­core à prendre avec des pin­cettes dans cette af­faire qui vient ter­nir un peu plus le bla­son de la cou­ronne.

À l’ori­gine de ces ré­vé­la­tions se trouvent des propos at­tri­bués à l’ex-maî­tresse de Juan Car­los, la femme d’af­faires al­le­mande Co­rin­na zu Sayn-Witt­gen­stein, cette élé­gante blonde qui a été in­sé­pa­rable du roi émé­rite du­rant des an­nées. On l’avait vue l’ac­com­pa­gner lors de sa­fa­ris en Afrique et de vi­sites dans les pays du Golfe, no­tam­ment. Mais on ap­prend main­te­nant qu’elle au­rait aus­si ser­vi de prête-nom au mo­narque d’alors, pour mettre à l’abri une par­tie de ses re­ve­nus. C’est du moins ce qu’elle ra­con­te­rait dans le dé­tail lors de conver­sa­tions sup­po­sé­ment en­re­gis­trées à son in­su en 2015 par le com­mis­saire Jo­sé Ma­nuel Villa­je­ro, un personnage obs­cur dont la presse ra­conte qu’il a, de­puis des an­nées, consti­tué des dos­siers se­crets sur tous les hauts per­son­nages de l’État.

Com­mis­sions illé­gales

Ces mé­thodes peu or­tho­doxes valent au po­li­cier d’être pla­cé dé­ten­tion pro­vi­soire de­puis plu­sieurs mois dans une autre af­faire pour me­naces et blan­chi­ment d’ar­gent. C’est d’ailleurs au cours de l’en- quête cor­res­pon­dante qu’une sé­rie d’en­re­gis­tre­ments est tom­bée entre les mains de la jus­tice. Par­mi les­quels les fa­meuses conver­sa­tions avec Co­rin­na zu Sayn-Witt­gen­stein.

Leur conte­nu est ex­plo­sif, se­lon les jour­naux es­pa­gnols qui s’en font l’écho. On y en­ten­drait la jeune femme, ré­si­dente fis­cale à Mo­na­co, ra­con­ter com­ment Juan Car­los au­rait ré­cla­mé le paie­ment d’une com­mis­sion illé­gale, de 80 à 100 mil­lions d’eu­ros se­lon elle, en ré­mu­né­ra­tion de ses ser­vices d’in­ter­mé­diaire dans l’ob­ten­tion par des en­tre­prises es­pa­gnoles d’un gros contrat concer­nant la construc­tion d’une ligne de train à grande vi­tesse en Ara­bie saou­dite, entre Mé­dine et la Mecque. Elle ex­pli­que­rait aus­si com­ment il l’au­rait uti­li­sée pour pla­cer sous son nom à elle une par­tie de son pa­tri­moine, dont plu­sieurs pro­prié­tés au Ma­roc. Elle ra­con­te­rait par ailleurs com­ment il au­rait dé­vié des sommes re­çues en paie­ment de com­mis­sions vers plu­sieurs comptes en Suisse, au nom de son cou­sin Al­va­ro d’Or­léansBour­bon, ré­sident fis­cal à Mo­na­co, et d’un avo­cat ge­ne­vois (lire l’en­ca­dré).

Rè­gle­ment de comptes?

Au­tant de condi­tion­nels car Co­rin­na zu Sayn-Witt­gen­stein a fait sa­voir dans un com­mu­ni­qué qu’elle met en doute la va­li­di­té de ces en­re­gis­tre­ments à l’ori­gine in­cer­taine, consi­dé­rant qu’elle est la cible de rè­gle­ments de comptes po­li­tiques qui lui sont étran­gers. Mais cer­tains dé­pu­tés es­pa­gnols de­mandent que la jus­tice et l’ad­mi­nis­tra­tion fis­cale se sai­sissent de l’af­faire sans at­tendre.

Vrais ou faux, les propos qui sont at­tri­bués à la femme d’af­faires ré­sonnent for­te­ment en Es­pagne, où le gendre de Juan Car­los, Iña­ki Ur­dan­ga­rin, est pré­ci­sé­ment en train de pur­ger une peine de pri­son de cinq ans et dix mois pour dé­tour­ne­ment de fonds pu­blics, fraude fis­cale et tra­fic d’in­fluence. Dans leur sen­tence, les ma­gis­trats de la Haute Cour es­pa­gnole ont en ef­fet es­ti­mé qu’Ur­dan­ga­rin, ma­rié à la fille ca­dette de Juan Car­los, Cris­ti­na de Bour­bon, avait abu­sé de cette si­tua­tion de pri­vi­lège et de son ac­cès di­rect avec le Pa­lais royal pour faire pros­pé­rer ses af­faires de mé­cé­nat spor­tif, en s’ar­ran­geant pour dé­cro­cher des sub­ven­tions pu­bliques et vendre au prix fort des pro­jets par­fois à peu près in­exis­tants.

«Qui dit non au gendre du roi?» com­men­tait il y a quelques an­nées le pré­sident ré­gio­nal des îles Ba­léares, Jaume Ma­tas, lui aus­si condam­né dans le dos­sier. De son cô­té, Iña­ki Ur­dan­ga­rin avait af­fir­mé du­rant tout son pro­cès que le Pa­lais royal avait été in­for­mé à chaque ins­tant de ses af­faires. Mais la jus­tice avait soi­gneu­se­ment évi­té de creu­ser la ques­tion et veillé à dres­ser un mur in­fran­chis­sable entre le pré­ve­nu et son beau-père. Il sem­blait donc im­pos­sible d’éclair­cir qui sa­vait quoi

«La jus­tice es­pa­gnole de­vrait dé­ci­der d’ici à la fin de l’an­née si elle ouvre une en­quête sur le conte­nu des en­re­gis­tre­ments»

au Pa­lais et en­core plus com­pli­qué de dé­ter­mi­ner qui dans l’en­tou­rage de Juan Car­los au­rait pu l’ai­der à bou­cler cer­tains dos­siers. Mal­gré ces pré­cau­tions, l’onde de choc du scan­dale a été suf­fi­sam­ment forte pour faire tan­guer la mo­nar­chie et en­traî­ner l’ab­di­ca­tion du vieux sou­ve­rain en juin 2014.

Le conte­nu des en­re­gis­tre­ments de Co­rin­na zu Sayn-Witt­gen­stein di­vul­gués par la presse es­pa­gnole ap­por­te­ront un éclai­rage nou­veau, s’ls sont au­then­ti­fiés. Ils pour­raient in­di­quer que le vieux mo­narque au­rait non seule­ment été au cou­rant des né­goces de son gendre, mais qu’il au­rait lui-même joué les in­ter­mé­diaires pour l’ai­der à dé­cro­cher les contrats. «Qui pas­sait tous les coups de té­lé­phone pour de­man­der de l’ar­gent? Le roi», au­rait-elle ain­si ra­con­té au fil des en­re­gis­tre­ments. Le jour­nal «El País» in­dique que la jus­tice es­pa­gnole de­vrait dé­ci­der d’ici à la fin de l’an­née si elle ouvre une en­quête sur le conte­nu des en­re­gis­tre­ments.

Co­rin­na zu Sayn-Witt­gen­stein (à g.) au­rait ser­vi de prête-nom à l’ex-roi Juan Car­los (à d.).

JP YIM/REU­TERS

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