Mon fes­ti­val à 50 balles, une uto­pie?

Sur­en­chère des ca­chets, sa­tu­ra­tion de l’offre, in­fra­struc­tures coû­teuses: les open airs at­teignent leur seuil de ren­ta­bi­li­té. Nombre d’entre eux pour­raient dis­pa­raître

Tribune de Geneve - - LA UNE - Fa­brice Got­traux Ru­brique Culture

L’été des fes­ti­vals bat son plein. On ad­mire les per­for­mances, on cri­tique qui de droit. Doit-on s’in­quié­ter de ce que ça coûte? Très cher, en l’oc­cur­rence. Les ca­chets des ar­tistes les mieux co­tés, les lo­co­mo­tives comme on dit, ne cessent de croître. Et les billets d’en­trée suivent la ten­dance.

Mais ne dit-on pas des consom­ma­teurs suisses qu’ils ont les moyens de payer? Oui, ré­pondent les pro­fes­sion­nels de la branche, qui ont tou­te­fois des rai­sons de s’in­quié­ter: la dis­po­ni­bi­li­té du pu­blic, elle, n’est pas ex­ten­sible et tous les concerts ne font plus le plein.

Or, l’offre sur le ter­ri­toire hel­vé­tique, en par­ti­cu­lier les fes­ti­vals, de­vient plé­tho­rique. Pop, rock, rap, élec­tro­nique, on ne compte plus les open airs qui fleu­rissent sur le Pla­teau, l’im­mense ma­jo­ri­té ta­blant sur quelques mil­liers de spec­ta­teurs par soi­rée. Des pe­tits ga­ba­rits bien fra­giles face au big bu­si­ness. Les pro­fes­sion­nels de la branche sont d’ac­cord: nombre de ces poids plumes de­vraient dis­pa­raître pro­chai­ne­ment. Dom­mage pour l’am­biance convi­viale.

Que dire alors des gros ren­dez-vous, les Pa­léo, Mon­treux Jazz Fes­ti­val, Ope­nair Frauen­feld et autres Gur­ten? Si les té­nors de l’été semblent en­core ca­pables de mettre des ve­dettes à leur pro­gramme, ces der­nières, de plus en plus, leur échappent.

Et si la so­lu­tion ve­nait non pas du mar­ché des concerts, lan­cé dans une fuite en avant qui pro­met l’ave­nir aux grandes so­cié­tés glo­ba­li­sées telles que Live Na­tion, seules à même de payer le prix dé­li­rant des pop stars, mais de la mu­sique en­re­gis­trée? Payer en­fin ce qu’on écoute chez soi. Dé­ve­lop­per les abon­ne­ments aux pla­te­formes de té­lé­char­ge­ment, comme le sug­gère Jacques Mon­nier, pro­gram­ma­teur de Pa­léo. De sorte que les ar­tistes vivent éga­le­ment du tra­vail en stu­dio, de sorte que les mu­si­ciens fassent des concerts pour dé­fendre leurs al­bums. Comme avant!

«Dé­ré­gu­la­tion du mar­ché», «sur­en­chère des ca­chets», «sa­tu­ra­tion de l’offre»: les termes re­viennent sans cesse dans la bouche des pro­fes­sion­nels suisses de la mu­sique. L’été des fes­ti­vals bat son plein. Pour­tant, le mar­ché des concerts pop vit des heures dif­fi­ciles.

Pour le pu­blic, c’est la hausse du prix des billets qui dé­range

(lire ci-des­sous). Co­rol­laire de An­dré Bé­chir Di­rec­teur d’ABC Pro­duc­tions et an­cien di­rec­teur de Good News l’ex­plo­sion des coûts que doivent sup­por­ter les fes­ti­vals. De­puis une quin­zaine d’an­nées, la mu­sique en­re­gis­trée ne rap­porte plus as­sez, du fait de sa nu­mé­ri­sa­tion et de la chute des ventes consé­cu­tive. Les concerts sont de­ve­nus le re­ve­nu prin­ci­pal des ar­tistes, qui de­mandent de plus en plus d’ar­gent pour jouer… Un mil­lion pour un show «Ima­gi­nez un new­co­mer, une dé­cou­verte, qui exige 10 000 voire 15 000 francs de ca­chet pour un concert! De tels ta­rifs sont dis­pro­por­tion­nés.» Constat sans ap­pel de Sol­stice De­ner­vaud, di­rec­trice de l’agence Ish­tar, en charge no­tam­ment de Go­rillaz et Nick Cave. «Il y a dix ans, le top act, la grande ve­dette, coû­tait entre 200 000 et 400 000 francs. Au­jourd’hui, il en faut 1 mil­lion», re­lève Joa­chim Bod­mer, di­rec­teur de l’Ope­nair Frauen­feld, le plus grand fes­ti­val suisse, dé­sor­mais en main du géant amé­ri­cain Live Na­tion.

Ce que l’on ap­pelle un ca­chet en­globe en réa­li­té tous les frais d’une tour­née: la créa­tion, les écrans, les lu­mières comme le sa­laire d’une tren­taine de per­sonnes sur la route, la marge bé­né­fi­ciaire due par le fes­ti­val. Et la com­mis­sion des agents, de­ve­nus de vé­ri­tables «fi­nan­ciers». Les­quels peuvent comp­ter sur l’ex­plo­sion ré­cente du nombre de fes­ti­vals pour faire mon­ter les en­chères. Les stars iront au plus of­frant.

Ajou­ter à ce­la que ces mêmes ar­tistes dé­ve­loppent des spec­tacles de plus en plus gros, donc plus coû­teux. Pour sur­prendre, pour se dis­tin­guer. Pour faire en sorte que les spec­ta­teurs prennent des mil­liers d’images qu’ils pu­blie­ront sur In­ter­net. Ma­nière de mar­ke­ting par pro­cu­ra­tion.

Der­nier point, en­fin: les in­fra­struc­tures des ma­ni­fes­ta­tions, qui de­mandent, elles aus­si, de gros in­ves­tis­se­ments. Sé­cu­ri­té, confort, tech­nique sur­tout, poussent les open air à leur seuil de ré­sis­tance. «Car ce ne sont plus les concerts eux-mêmes qui consti­tuent l’évé­ne­ment, mais les fes­ti­vals, ré­sume An­dré Bé­chir. Pour­tant, si l’en­trée est de plus en plus chère, la sau­cisse reste la même…» L’an­cien pa­tron de Good News, au­jourd’hui di­rec­teur d’ABC Pro­duc­tion, qua­rante ans de car­rière, ne mâche pas ses mots: «Pre­nez les Rol­ling Stones: on se di­ra que le pro­chain concert pour­rait être le der­nier, alors il faut y al­ler. Cas ex­cep­tion­nel. Pour tous les autres ar­tistes, en re­vanche, plus au­cune pres­ta­tion n’a va­leur d’ex­clu­si­vi­té. Avec deux à trois pro­po­si­tions par jour en Suisse, le concert est de­ve­nu un pro­duit comme un autre.»

Live Na­tion ou la mort?

On vou­drait croire que les fes­ti­vals s’en­ri­chissent? C’est loin d’être le cas. La ré­par­ti­tion est connue de ce que couvre un billet: en­vi­ron 60% vont à l’ar­tiste, le reste paie les in­fra­struc­tures, les dé­pla­ce­ments, la pro­mo­tion… Sur 90 francs, reste 1 fr. 80 de bé­né­fice pour l’or­ga­ni­sa­teur, ain­si que le pré­ci­sait en 2017 le Mon­treux Jazz Fes­ti­val. Et pour l’ar­tiste? «Les ve­dettes ne sont pas à plaindre, constate Jacques Mon­nier. Mais ce­la vaut pour celles qui ont de gros moyens fi­nan­ciers. Elles sont rares. Pour les autres, la si­tua­tion reste dif­fi­cile.»

Or­ga­ni­ser un fes­ti­val est un exer­cice pé­rilleux. On le sa­vait. En­core faut-il pou­voir ma­noeu­vrer. Né­go­cier des ta­rifs abor­dables de­vient de plus en plus dif­fi­cile. Et de plus en plus de ma­ni­fes­ta­tions se contentent de se­conds cou­teaux à leur af­fiche.

«Les très grandes têtes d’af­fiche n’étaient plus à notre por­tée, c’est pour­quoi nous avons ac­cep­té l’offre de Live Na­tion» ex­plique Joa­chim Bod­mer, de l’Ope­nair Frauen­feld. En 2017, l’im­mense so­cié­té in­ter­na­tio­nale est de­ve­nue pro­prié­taire du fes­ti­val de rap. Qui af­fiche au­jourd’hui sold out, 50 000 per­sonnes par soir, Emi­nem en tête d’af­fiche. À l’abri de la concur­rence.

Les autres? Mi­chael Drie­berg, qui col­la­bore avec Live Na­tion pour Sion sous les Étoiles, n’est guère op­ti­miste: «En de­hors des très grands ren­dez-vous es­ti­vaux, plus de la moi­tié des fes­ti­vals suisses perdent de l’ar­gent. Il est pro­bable, par consé­quent, qu’un grand nombre d’entre eux dis­pa­raissent pro­chai­ne­ment.» «Le bu­si­ness est de­ve­nu glo­bal, concède An­dré Bé­chir. Au­jourd’hui, seul compte l’ar­gent. On ou­blie de s’in­té­res­ser à ce que veut vrai­ment le pu­blic.»

«Les billets sont plus chers, mais les sau­cisses res­tent les mêmes»

Re­ve­nu prin­ci­pal

Avec la chute des ventes de mu­sique en­re­gis­trée, les concerts, comme ici au Pa­léo, sont de­ve­nus le re­ve­nu prin­ci­pal des ar­tistes, qui de­mandent de plus en plus d’ar­gent pour jouer.

ANNE BICHSEL

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