La jus­tice douche à froid les bai­gneurs du Rhône

Les amé­na­ge­ments pré­vus ne se­ront pas ins­tal­lés. Les ri­ve­rains ont ga­gné

Tribune de Geneve - - LA UNE - Anna Vau­cher @vau­cher_an­na

Les rives du Rhône ur­bain entre le pont de Sous-Terre et la pointe de la Jonc­tion ne se­ront pas do­tées de nou­veaux équi­pe­ments tels que pon­tons, che­mi­ne­ment de bouées et autres. Ain­si en a dé­ci­dé le Tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif de pre­mière ins­tance, es­ti­mant que les zones concer­nées sont pro­té­gées et «doivent être consi­dé­rées comme in­cons­truc­tibles». Ce ju­ge­ment donne rai­son aux ri­ve­rains du sen­tier des Saules qui s’op­po­saient aux choix du Can­ton et de la Ville, ex­cé­dés par les odeurs de bar­be­cues et la mu­sique à fond, par­fois jus­qu’au pe­tit ma­tin. C’est la douche écos­saise pour les na­geurs, les bai­gneurs et tous ceux qui aiment à se pré­las­ser au bord du fleuve. D’au­tant plus qu’un avis de droit émis, à la de­mande des op­po­sants, par un pro­fes­seur de l’Uni­ver­si­té de Fri­bourg re­met en ques­tion la va­li­di­té des ins­tal­la­tions dé­jà opé­ra­tion­nelles. Cette af­faire s’in­sère aus­si dans le cadre plus large de la pos­sible créa­tion d’un parc pu­blic à la pointe de la Jonc­tion, à la place de l’actuel dé­pôt des TPG. En­fin, il ne faut pas perdre de vue que ce site fré­quen­té par des mil­liers de per­sonnes lors des wee­kends es­ti­vaux est aus­si le théâtre de dra­ma­tiques noyades. Notre en­quête avec ana­lyse et réactions.

Après une âpre ba­taille ju­di­ciaire, le ver­dict est tom­bé: il n’y au­ra pas de che­mi­ne­ment de bouées sur le Rhône, pas de nou­veau pon­ton sur l’eau et au­cun amé­na­ge­ment sup­plé­men­taire sur les berges entre le pont de Sous-Terre et la pointe de la Jonc­tion. La jus­tice a don­né rai­son aux ri­ve­rains du sen­tier des Saules qui s’étaient op­po­sés aux pro­jets du Can­ton, res­pon­sable de l’équi­pe­ment la­custre, et de la Ville, ré­pon­dante pour les berges, comme l’in­di­quait ré­cem­ment en bref Le Ma­tin Di­manche.

En une di­zaine d’an­nées et quelques amé­na­ge­ments mis en place par l’État, ce coin sau­vage s’est mué en pa­ra­dis pour bai­gneurs et ama­teurs de grillades, qui foulent la maigre bande d’herbe par mil­liers lors des wee­kends de beau temps. Mais les voi­sins n’ont pas plié de­vant les odeurs de bar­be­cue et les bruits de sté­réo qui ré­sonnent par­fois jus­qu’à l’aube. Ils sont par­ve­nus à mettre un frein à un Rhône trop at­trac­tif.

La zone est pro­té­gée

L’au­to­ri­sa­tion de construire oc­troyée à la Ville en juin 2016 pré­voyait une ré­no­va­tion de l’éclai­rage pu­blic, la plan­ta­tion d’ar­bustes ain­si que l’ins­tal­la­tion de tables de pique-nique, de grills, de WC et de douches. L’État, lui, était au bé­né­fice d’une au­to­ri­sa­tion de construire da­tée d’avril 2017 pour l’ins­tal­la­tion, cô­té sen­tier des Saules, d’un pon­ton do­té d’es­ca­liers, plus large et plus long que l’actuel (110 mètres contre 25), et l’an­crage d’une di­zaine de bouées. Sur l’eau, elles de­vaient for­mer un cou­loir in­di­quant la zone où le cou­rant est moins fort. Le Tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif de pre­mière ins­tance en a donc dé­ci­dé au­tre­ment, comme l’in­dique le ju­ge­ment da­té du 21 juin que la Tri­bune de Ge­nève s’est pro­cu­ré. Seules trois bouées, comme l’an der­nier, fe­ront of­fice de res­ca­pées.

Quels étaient les mo­tifs des re­cou­rants? «Ces amé­na­ge­ments au­raient in­duit des nui­sances sup­plé­men­taires in­com­pa­tibles avec les ha­bi­ta­tions alen­tour et avec la sé­cu­ri­té, alors que la si­tua­tion ac­tuelle est dé­jà contraire au droit, ex­plique Maître Jacques-Alain Bron, conseil de l’un des deux groupes de ri­ve­rains. Cette zone de loi­sirs et de bai­gnade est non conforme à l’af­fec­ta­tion des lieux et dan­ge­reuse, il faut dès lors prendre des me­sures adé­quates, aux­quelles ces amé­na­ge­ments ne ré­pon­daient pas. De plus, le manque de co­or­di­na­tion entre la Ville et l’État et l’ab­sence de pla­ni­fi­ca­tion en fai­saient un mau­vais pro­jet.»

Pour re­je­ter ces amé­na­ge­ments, la jus­tice re­tient que les zones concer­nées, qui sont pro­té­gées, «doivent être consi­dé­rées comme in­cons­truc­tibles». «En bref, ces pro­jets violent la Loi sur l’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, ré­sume l’avo­cat. Les ins­tal­la­tions pré­vues ne sont pas à même de jus­ti­fier une dé­ro­ga­tion car elles ne sont pas né­ces­saires comme pour­rait l’être, par exemple, un bar­rage sur l’eau.» Le ju­ge­ment pré­cise qu’il n’est pas pos­sible de pré­voir des pro­jets non conformes à la zone sans pla­ni­fi­ca­tion préa­lable.

Autre point cru­cial: le tri­bu­nal relève que ces équi­pe­ments, qui se se­raient ajou­tés à ceux dé­jà réa­li­sés, «doivent être consi­dé­rés dans leur en­semble» dès lors qu’ils s’ins­crivent dans le pro­ces­sus gé­né­ral d’amé­na­ge­ment des rives. En ce­la, et «mal­gré les di­men­sions ré­duites du nou­veau pon­ton», «les amé­na­ge­ments pro­je­tés s’éten­dront sur un tron­çon d’en­vi­ron 700 mètres», cou­vrant ain­si «une sur­face im­por­tante».

Une si­tua­tion «stu­pide»

Dans ce contexte, le cré­dit d’études de 460 000 francs vo­té en juin par le Mu­ni­ci­pal pour la créa­tion d’un parc pu­blic à la pointe de la Jonc­tion, à l’em­pla­ce­ment de l’actuel dé­pôt TPG, s’est in­vi­té dans la dé­ci­sion de jus­tice: celle-ci a es­ti­mé que «l’im­pact au ni­veau spa­tial» en se­ra «d’au­tant plus consé­quent». Ain­si, «les nou­veaux amé­na­ge­ments, qui fa­ci­li­te­ront l’ac­cès aux berges (…) et amé­lio­re­ront le confort des usa­gers, ren­dront les lieux plus at­trac­tifs et sont donc sus­cep­tibles d’aug­men­ter la fré­quen­ta­tion et le tra­fic dans ce sec­teur, et a for­tio­ri les nui­sances pour les ha­bi­tants (…)».

Il faut dire que la fré­quen­ta­tion est dé­jà éle­vée (les re­cou­rants l’ont chif­frée entre 1000 et 3000 per­sonnes par week-end du­rant l’été). Se­lon un comp­tage de 2013, jus­qu’à 120 per­sonnes à la fois peuvent se trou­ver sur la plate-forme de 62,5 m2. Conclu­sion? Pour les juges, il y a lieu «de re­te­nir que l’en­semble du pro­jet, qui tend à la réa­li­sa­tion d’un vaste es­pace de loi­sirs et de dé­las­se­ment le long du Rhône ur­bain, au­ra des ef­fets non né­gli­geables sur le ter­ri­toire, l’équi­pe­ment et l’en­vi­ron­ne­ment».

Jacques-Alain Bron sou­ligne que le tri­bu­nal a dé­ci­dé de joindre les re­cours contre les au­to­ri­sa­tions oc­troyées à la Ville et au Can­ton, qui au dé­part fai­saient l’ob­jet de pro­cé­dures dis­tinctes. «Ce­la si­gni­fie que la Ville et l’État ne vont plus pou­voir faire des amé­na­ge­ments ponc­tuels cha­cun dans leur coin.»

Ré­my Pa­ga­ni, conseiller ad­mi­nis­tra­tif en charge de l’Amé­na­ge­ment et des Construc­tions, s’in­surge contre une si­tua­tion qu’il juge «stu­pide et dan­ge­reuse. Je n’ai ja­mais été d’ac­cord avec l’État, qui a pris une res­pon­sa­bi­li­té in­croyable en ou­vrant un lieu si dan­ge­reux à la nage. Et je le suis en­core moins avec les ri­ve­rains, qui s’op­posent, dans ce contexte, à sé­cu­ri­ser un peu mieux les lieux. C’est dra­ma­tique, on parle ici de la mort d’êtres hu­mains.» Quant au Dé­par­te­ment du ter­ri­toire, di­ri­gé par le conseiller d’État An­to­nio Hod­gers, il es­time que l’an­nu­la­tion des au­to­ri­sa­tions de construire dé­coule de «rai­sons pro­cé­du­rales». Les au­to­ri­tés ont un peu plus d’un mois pour re­cou­rir. À ce stade, au­cune dé­ci­sion n’est prise. «Au­jourd’hui, l’ac­cès à l’eau et les pos­si­bi­li­tés de bai­gnade sont main­te­nus se­lon les amé­na­ge­ments exis­tants, pré­cise Pau­line de Sa­lis, char­gée de com­mu­ni­ca­tion. Des ac­tions de sen­si­bi­li­sa­tion sont or­ga­ni­sées du­rant l’été.» La pro­chaine au­ra lieu le 21 juillet.

Tout au long de l’été, les berges du Rhône de­viennent le pa­ra­dis pour des mil­liers de ci­ta­dins.

LU­CIEN FORTUNATI

La jus­tice a tran­ché: il n’y au­ra pas de che­mi­ne­ment de bouées sur le Rhône, pas de nou­veau pon­ton sur l’eau et au­cun amé­na­ge­ment sup­plé­men­taire sur les berges entre le pont de Sous-Terre et la pointe de la Jonc­tion.

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