L’heure semble à la dé­tente

Les sept Suisses re­te­nus en Tur­quie pour­ront bien­tôt ren­trer, as­sure l’am­bas­sade. Mais le bras de fer avec Berne se pour­suit

Tribune de Geneve - - LA UNE - Lise Bai­lat Berne

Le sort des sept per­sonnes bi­na­tio­nales suis­so-turques re­te­nues par An­ka­ra semble s’éclair­cir. Non seule­ment l’am­bas­sade turque à Berne an­nonce qu’elles pour­ront bien­tôt ren­trer, mais le ré­gime du pré­sident Er­do­gan pense sus­pendre l’état d’ur­gence le mer­cre­di 18 juillet. L’heure est à l’ac­cal­mie, car des rap­ports in­ter­na­tio­naux condamnent la po­li­tique pra­ti­quée de­puis le putsch de juillet 2016.

La mise en scène a beau­coup chan­gé. L’an der­nier, en en­trant dans la co­quette ré­si­dence d’Il­han Say­gi­li, l’am­bas­sa­deur de Tur­quie en Suisse, les jour­na­listes avaient dé­cou­vert de grandes photos et un film mon­trant les 251 morts et les mil­liers de bles­sés lors de la ten­ta­tive de putsch du 15 juillet 2016 en Tur­quie. Le di­plo­mate avait alors un mes­sage à dé­li­vrer: as­su­rer le monde oc­ci­den­tal – s’il l’igno­rait en­core – de la dé­ter­mi­na­tion du pré­sident Re­cep Tayyip Er­do­gan à tra­quer par­tout les pré­su­més par­ti­sans de son en­ne­mi Fe­thul­lah Gü­len, au­quel le pou­voir turc at­tri­bue la ten­ta­tive de ce san­glant coup d’État.

Cette an­née, pour la deuxième com­mé­mo­ra­tion des évé­ne­ments de juillet 2016 à la ré­si­dence, les pe­tits-fours et le thé ont rem­pla­cé les images-chocs. L’am­bas­sa­deur Il­han Say­gi­li an­nonce d’em­blée la sus­pen­sion de l’état d’ur­gence le 18 juillet. Puis, in­ter­ro­gé, il pré­cise que les sept Suisses re­te­nus en Tur­quie se­ront ain­si libres de re­joindre le pays au plus tard mer­cre­di pro­chain.

Les ques­tions fusent. Pour­quoi sont-ils in­ter­dits de sor­tie? Que leur re­proche-t-on? Il­han Say­gi­li parle d’une me­sure ad­mi­nis­tra­tive. «Sous l’état d’ur­gence, cer­tains pas­se­ports de ci­toyens turcs (ndlr: les Suisses re­te­nus sont des bi­na­tio­naux)

ont été an­nu­lés. Mais l’état d’ur­gence se­ra fi­ni le 18 juillet, je le ré­pète. Tous ces ci­toyens pour­ront quit­ter la Tur­quie à ce mo­ment-là.»

Sous pres­sion in­ter­na­tio­nale

L’an­nonce de cette dé­tente n’in­ter­vient sans doute pas par ha­sard. De 2016 à au­jourd’hui, la Tur­quie du pré­sident Er­do­gan a en ef­fet été condam­née par la Cour eu­ro­péenne des droits de l’homme à Stras­bourg et épin­glée dans un rap­port de l’ONU pour vio­la­tions graves des droits hu­mains sous l’état d’ur­gence. Pour l’am­bas­sa­deur Say­gi­li, il s’agis­sait de «net­toyer» les ins­ti­tu­tions pu­bliques de «ter­ro­ristes». La sus­pen­sion de l’état d’ur­gence de­vrait apai­ser, dans un pre­mier temps du moins, les ten­sions crois­santes entre la Tur­quie et les pays eu­ro­péens dont les res­sor­tis­sants turcs ont aus­si fait l’ob­jet de me­sures de ré­tor­sion.

Les soup­çons d’es­pion­nage

C’est un conten­tieux de moins entre Berne et An­ka­ra dans une re­la­tion qui reste tou­te­fois très sen­sible. Et pour cause: en juin, le Mi­nis­tère pu­blic de la Con­fé­dé­ra­tion (MPC) a pla­cé sous man­dat d’ar­rêt deux Turcs ayant tra­vaillé dans la di­plo­ma­tie en Suisse. Ils au­raient ten­té de faire en­le­ver un homme d’af­faires pour le li­vrer en Tur­quie. Les deux hommes sont pour­sui­vis pour es­pion­nage et actes exé­cu­tés sans droit pour un État étran­ger. An­ka­ra re­jette ces al­lé­ga­tions en bloc. L’émis­saire d’Er­do­gan en Suisse a ren­ché­ri ven­dre­di: «Nous n’avons au­cune preuve et n’avons re­çu au­cune in­for­ma­tion des au­to­ri­tés suisses alors que nous leur en avons de­man­dé.»

Dans cette af­faire ex­plo­sive, la Suisse a tou­te­fois sor­ti un car­ton jaune uni­que­ment: le man­dat d’ar­rêt dé­li­vré contre les deux an­ciens em­ployés de la di­plo­ma­tie turque n’a qu’une por­tée na­tio­nale. Or ces der­niers sont ren­trés au pays, ils ne risquent donc rien à ce stade. Pour­quoi n’avoir pas dé­li­vré de man­dat d’ar­rêt in­ter­na­tio­nal? In­ter­ro­gé, le MPC se re­fuse à tout com­men­taire sup­plé­men­taire.

L’at­ti­tude re­te­nue de Berne

De fait, de­puis 2016, la ten­ta­tive de coup d’État avor­tée en Tur­quie et la ré­pres­sion qui a sui­vi, le Conseil fé­dé­ral marche sur un fil vis-à-vis du pré­sident Er­do­gan. Tout en condam­nant la ten­ta­tive de putsch, tout en au­to­ri­sant les membres du gou­ver­ne­ment turc à me­ner cam­pagne sur sol hel­vé­tique – no­tam­ment avant le vote sur la Constitution en 2017 –, il s’est ré­gu­liè­re­ment pré­oc­cu­pé de voir des bi­na­tio­naux ou des Turcs être in­quié­tés, tra­qués ou dé­non­cés comme de sup­po­sés gü­lé­nistes. Dans le cas des sept Suisses re­te­nus au­jourd’hui en Tur­quie, le Dé­par­te­ment fé­dé­ral des af­faires étran­gères est ain­si in­ter­ve­nu «à plu­sieurs ni­veaux», confirme-t-il sur de­mande.

De même, lorsque l’opi­nion pu­blique et des res­pon­sables can­to­naux se sont émus d’ap­prendre que des en­fants turcs d’Utt­wil (TG) avaient été in­vi­tés à re­jouer la ba­taille de Gal­li­po­li, qui glo­ri­fie l’Em­pire ot­to­man, le Conseil fé­dé­ral a gar­dé la tête froide, in­vo­quant la li­ber­té d’ex­pres­sion. Mais il met cette même li­ber­té en avant lorsque la Tur­quie s’of­fusque de voir des ban­nières proPKK ou an­ti-Er­do­gan af­fi­chées dans l’es­pace pu­blic hel­vé­tique.

«Nous avons de la peine à com­prendre ces doubles stan­dards. Il n’y a pas de bons et de mau­vais ter­ro­ristes», in­siste l’am­bas­sa­deur Say­gi­li. C’est le deuxième mes­sage adres­sé par la Tur­quie à la Suisse ce ven­dre­di à Berne: l’im­pi­toyable lutte du pré­sident Er­do­gan contre tous ses sup­po­sés en­ne­mis conti­nue. Mais les moyens uti­li­sés de­vraient chan­ger.

«Sous l’état d’ur­gence, cer­tains pas­se­ports de ci­toyens turcs ont été an­nu­lés» Il­han Say­gi­li Am­bas­sa­deur turc en Suisse

Il­han Say­gi­li, l’am­bas­sa­deur de Tur­quie en Suisse, a in­vi­té la presse afin d’in­for­mer sur son pays au mo­ment de la com­mé­mo­ra­tion des évé­ne­ments de juillet 2016.

PA­TRICK HUERLIMANN/KEYS­TONE

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