De Pa­léo à Rock Oz’Arèn

La nou­velle vague fran­co­phone, plus ac­ces­sible mu­si­ca­le­ment, par­ti­cu­liè­re­ment po

Tribune de Geneve - - SPORTS - Alexandre Ca­po­ral

«Le rap est le nou­veau rock ’n’roll, et nous sommes les nou­velles rock stars», pré­di­sait Ka­nye West dans une in­ter­view à la BBC en 2013. L’af­fir­ma­tion en avait fait sou­rire plus d’un à l’époque. Qui, cinq ans plus tard, ose­rait lui don­ner tort? Né dans les ghet­tos new-yor­kais au dé­but des an- nées 70, puis dé­bar­qué en France une dé­cen­nie plus tard, le hip-hop est au­jourd’hui le style le plus écou­té au monde. Et par­ti­cu­liè­re­ment en fran­co­pho­nie. Por­té par un pu­blic jeune, il do­mine l’in­dus­trie mu­si­cale et truste les classements des pla­te­formes de strea­ming.

En France, 18 ar­tistes sur les 20 plus écou­tés sur Dee­zer en 2017 étaient des rap­peurs. Quant au pal­ma­rès des meilleures ventes d’al­bums la même an­née (strea­ming in­clus), cinq d’entre eux squat­taient le top 10. Con­si­dé­ré comme une mu­sique mar­gi­nale pen­dant plus de vingt ans, le hip-hop connaît dé­sor­mais un âge d’or sans précédent. Le suc­cès po­pu­laire de PNL, Orel­san, Dam­so, So­pra­no, Nis­ka ou JUL pro­fite même aux pontes IAM et NTM, qui re­viennent plus fort qu’il y a vingt ans avec une belle pré­sence cet été. Les pre­miers sont ve­nus à Sion, les deuxièmes sont at­ten­dus à Pa­léo sa­me­di 21 juillet.

Cette an­née, les af­fiches des fes­ti­vals ro­mands se dis­putent les nou­velles stars. Montreux Jazz, Sion sous les étoiles, Es­ti­vale, Rock Oz’Arènes et Pa­léo en tête avec une quin­zaine d’ar­tistes hip-hop sur quatre soirs. Du ja­mais-vu. Une mode éga­le­ment bé­né­fique pour les pro­gram­ma­teurs, qui peuvent comp­ter sur des ca­chets moins oné­reux en rai­son des coûts de pro­duc­tion au ra­bais et d’une no­to­rié­té en­core jeune. «Un rap­peur qui s’ac­com­pagne d’un DJ re­vient moins cher qu’un groupe de pop rock. D’au­tant plus si ce der­nier est une lé­gende qui a pour ha­bi­tude de rem­plir les stades», ex­plique Ju­lien Rouyer, co­fon­da­teur de The Beat Fes­ti­val, ma­ni­fes­ta­tion ge­ne­voise dé­diée au hip-hop.

La faute à Ka­nye West

Le rap évo­lue et se dé­mo­cra­tise. Mu­si­ca­le­ment d’abord. Fi­nis le sample jazz et le scratch. Plus so­phis­ti­quées, les pro­duc­tions in­tègrent do­ré­na­vant des élé­ments pop ou elec­tro, tant dans la struc­ture que dans la mélodie. Et les rap­peurs se mettent dé­sor­mais à chan­ter. Que ce soit d’une voix hé­si­tante ou cor­ri­gée à l’or­di­na­teur. «Tout est de la faute à Ka­nye West, lance Jo­ram Vuille, ré­dac­teur en chef de «Re­prezent.ch», mé­dia spé­cia­li­sé dans les mu­siques ur­baines. C’est lui qui, il y a dix ans,

a bri­sé tous les codes du rap et l’a ou­vert aux autres genres.» Tou­jours cette in­fluence américaine qui dicte l’évo­lu­tion fran­co­phone.

Dans l’autre sens, le hip-hop a éga­le­ment conta­mi­né la pop et la chan­son. Pré­sents à l’af­fiche de Pa­léo mer­cre­di 18 juillet, Ed­dy de Pret­to, An­gèle, Jain ou Vian­ney en sont les par­faits exemples. «Ce sont des ga­mins qui ont gran­di avec le rap, ça se sent dans leur phra­sé et leur ryth­mique, af­firme le Ju­ras­sien Si­mon Sei­ler, rap­peur de­puis une ving­taine d’an­nées sous le nom de Sim’s. Tout s’est mé­lan­gé, les bar­rières sont bri­sées.»

En glis­sant sur la pente du mains­tream, le hip-hop fran­co­phone est sor­ti des quar­tiers po­pu­laires pour se pro­pa­ger au sein de toutes les classes so­ciales. «Ce n’est plus un pa­tri­moine qui ap­par­tient uni­que­ment aux ghet­tos. Même si la gram­maire com­mune à cette mu­sique em­ploie en­core des codes de la rue», note Ju­lien Rouyer. Jo­ram Vuille pré­cise: «On n’est plus obli­gé de les connaître pour écou­ter du rap. Au­jourd’hui, il y a au­tant de raps qu’il y a de Pour tout le monde et pour tous les âges.» Cette an­née, les Vic­toires de la mu­sique d’Orel­san ou le Prix Pu­lit­zer de Ken­drick La­mar outre-Atlantique té­moignent de la dé­mo­cra­ti­sa­tion du genre.

En épou­sant la forme d’une nou­velle va­rié­té, le rap a-t-il per­du son cô­té sub­ver­sif et pro­vo­ca­teur pour tendre vers un cer­tain confor­misme? La ré­ponse est à double tran­chant. Si, d’un cô­té, Nek­feu (en concert à Pa­léo le 19 juillet) comme Big­flo et Oli (idem le 21 juillet) in­carnent un rap plus fa­mi­lial, d’autres n’ont pas peur des mots crus et em­brassent une frange plus hard­core, à l’ins­tar de Vald (Es­ti­vale d’Es­ta­vayer-le-Lac, 28 juillet), Boo­ba (Es­ti­vale, 30 juillet), Dam­so (Rock Oz’Arènes d’Avenches, 18 août) ou Nis­ka (Sion sous les étoiles, le 15 juillet pas­sé).

Un genre dé­po­li­ti­sé

Ce qui est cer­tain, c’est que le rap fran­co­phone en­ga­gé, forme par la­quelle il s’est construit dans les an­nées 90, est en voie de disparition. «Tout ça, c’est fi­ni, dé­plore Sim’s. Les rap­peurs, comme les ados d’au­rap­peurs. jourd’hui, ne sont plus po­li­ti­sés. Ce qu’ils veulent, c’est se dé­fou­ler, sau­ter, dan­ser. L’illu­sion que le hip-hop est une grande fa­mille, ça n’existe plus. C’est de­ve­nu trop large.» Ju­lien Rouyer confirme une dé­po­li­ti­sa­tion du genre. Qui n’est autre, se­lon lui, qu’un re­flet de notre société. «Les rap­peurs n’ont rien in­ven­té. Au­jourd’hui, les re­ven­di­ca­tions se sont noyées dans la consom­ma­tion et les nou­velles tech­no­lo­gies.» Fi­nis les «Non sou­mis à l’État», «Po­lice» ou «La rage», place à «Ré­seaux», «Tchi­ki­ta» et «Pé­ri­scope».

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