David fait en­trer

Ob­jet de cir­cons­tance ou de fan­tasme, l’us­ten­sile hante l’art

Tribune de Geneve - - ANNONCES - Ben­ja­min Chaix

En oc­tobre 2011 à Dort­mund, en Al­le­magne, une bai­gnoire ex­po­sée dans un musée a été net­toyée par une femme de mé­nage qui n’avait pas com­pris que cet ob­jet uti­li­taire fai­sait par­tie d’une «ins­tal­la­tion» d’art contem­po­rain. Cette oeuvre de l’ar­tiste al­le­mand Mar­tin Kip­pen­ber­ger (1953-1997) s’ap­pe­lait «Quand des gouttes d’eau com­mencent à tom­ber du pla­fond». La bai­gnoire était re­cou­verte d’une pré­cieuse pa­tine que la net­toyeuse avait prise pour de la sa­le­té.

C’est la preuve qu’un tel ob­jet usuel n’ap­pa­raît pas d’em­blée comme un su­jet d’ins­pi­ra­tion pour les peintres, sculp­teurs et autres plas­ti­ciens de tous les temps. «Fon­taine», cet uri­noir si­gné «R. Mutt 1917» (en réa­li­té Mar­cel Du­champ), n’a pas fon­da­men­ta­le­ment chan­gé le re­gard du pu­blic sur la por­ce­laine des lieux d’ai­sances.

Con­trai­re­ment à ses com­pa­gnons de salle de bains (la­va­bo, bi­det, WC), la bai­gnoire a pris, se­lon les époques, une ap­pa­rence as­sez élé­gante et or­née. Son bas­sin était po­sé na­guère sur quatre pieds très sty­lés. Pattes de lion, d’aigle ou thèmes vé­gé­taux ins­pi­raient les fa­bri­cants du XIXe siècle et du dé­but du XXe. Ces pieds-là étaient des plus ra­cés.

Un té­ton et un poi­gnard

Plus an­cien­ne­ment, cet us­ten­sile de toi­lette était en cuivre ou en tôle, son fond po­sé à même le sol. Comme sur le ta­bleau du Louvre «Ga­brielle d’Es­trée et une de ses soeurs», où l’on voit la se­conde pin­çant un té­ton de la pre­mière, im­mer­gées toutes les deux jus­qu’à la taille dans leur bain. Comme dans ce­lui de Jacques Louis David, «La mort de Ma­rat», réa­li­sé deux siècles plus tard, en 1793. L’oeuvre est ex­po­sée de­puis 1893 au Musée des beauxarts de Bruxelles, qui en a hé­ri­té en 1886 d’un des­cen­dant du peintre.

«La mort de Ma­rat» re­pré­sente le ré­vo­lu­tion­naire à l’état de ca­davre, la plume à la main, peu après avoir re­çu le coup de poi­gnard de Char­lotte Cor­day. Une lettre d’elle an­non­çant sa vi­site est en­core dans la main gauche de la vic­time. De la droite, il tient la plume qui lui ser­vait à ré­di­ger son cour­rier et ses ar­ticles ven­geurs dans son jour­nal «L’ami du peuple». À cô­té de lui, un billet de sa main adres­sé à une fa­mille dans le be­soin et un as­si­gnat (pa­pier-mon­naie sous la Ré­vo­lu­tion) sont là pour mon­trer sa gé­né­ro­si­té en­vers les plus dé­mu­nis. La bai­gnoire, elle, on ne la voit presque pas. Elle dis­pa­raît sous des draps de lit des­ti­nés à iso­ler le bai­gneur de la pa­roi de cuivre. Une planche ser­vant d’écri­toire, re­cou­verte d’une toile verte, dis­si­mule la cuve. L’eau du bain, rou­gie par le sang de Jean-Paul Ma­rat, n’ap­pa­raît que sur un pe­tit frag­ment de l’image. La lame du cou­teau po­sé sur le sol est san­gui­no­lente.

Un bain thé­ra­peu­tique

Ma­rat pas­sait beau­coup de temps dans son bain, pour des rai­sons thé­ra­peu­tiques. En 1793, se bai­gner pour se la­ver était une ha­bi­tude rare et plus éli­taire que ré­vo­lu­tion­naire. Le conven­tion­nel souf­frait d’une der­ma­tose pru­ri­gi­neuse dont les ef­fets désa­gréables étaient at­té­nués par de longs bains. Su­jet à de lan­ci­nantes mi­graines, le quin­qua­gé­naire nouait autour de sa tête un mou­choir im­bi­bé de vi­naigre pour les cal­mer.

La plu­part des autres re­pré­sen­ta­tions de Ma­rat mort ou mou­rant montrent aus­si Char­lotte Cor­day. David, très en­ga­gé po­li­ti­que­ment à cette pé­riode, n’a pas vou­lu faire cet hon­neur à la meur­trière de l’ami du peuple. Son ta­bleau, par sa so­brié­té, par la phy­sio­no­mie apai­sée du mort, par la dé­di­cace du peintre à son mo­dèle, se veut une glo­ri­fi­ca­tion de la Ré­vo­lu­tion en marche plu­tôt que l’illustration de l’acte déses­pé­ré d’une jeune aris­to­crate. Cette femme était ve­nue plai­der, sans suc­cès, la cause de ses amis gi­ron­dins nor­mands, dont les noms fi­gu­raient sur une liste qu’elle je­ta dans l’eau du bain pour la rendre il­li­sible.

De la toi­lette au théâtre

Nos deux exemples illus­trent le temps où la bai­gnoire n’était pas le su­jet du ta­bleau. Ga­brielle d’Es­trée, maî­tresse royale, ou Jean-Paul Ma­rat, pour­fen­deur de roi, te­naient la ve­dette. Plus tard, on vit des ano­nymes dans l’eau du bain. Ou dans la bai­gnoire d’un théâtre. L’us­ten­sile avait pris le pas sur son oc­cu­pant. Il était de­ve­nu ob­jet de fan­tasme, comme chez De­gas ou Bon­nard. Il dé­voi­lait une part d’in­ti­mi­té que la société cor­se­tée de la se­conde moi­tié du XIXe siècle n’au­rait ja­mais osé mon­trer. En dé­bus­quant la femme à sa toi­lette, les au­teurs de ces ta­bleaux mo­dernes trans­gres­saient des dé­cen­nies de pu­deur ex­ces­sive. Dans le cas de la bai­gnoire de théâtre, sa re­pré­sen­ta­tion té­moi­gnait aus­si d’une in­dis­cré­tion, car n’y en­trait pas qui vou­lait.

«La mort de Ma­rat» par Jacques Louis David, ta­bleau ache­vé en oc­tobre 1793, trois mois après l’as­sas­si­nat du ré­vo­lu­tion­naire par Char­lotte Cor­day.

RNM-GRAND PA­LAIS/GÉ­RARD BLOT

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