Le grand bain du ci­né­ma

Tribune de Geneve - - ANNONCES -

Elle est as­sise, ma­jes­tueuse, dans une vaste bai­gnoire cir­cu­laire et im­ma­cu­lée. Sur la sur­face d’une eau lim­pide flottent de dé­li­cates fleurs de lo­tus et une barque mi­nia­ture kit­schis­sime, que la reine fait vo­guer d’un doigt au­guste. Dans cette scène ar­chi­con­nue de «Cléo­pâtre», long-mé­trage sor­ti en 1963, Eli­za­beth Tay­lor campe une sou­ve­raine d’Égypte à l’heure du bain, de­vant la ca­mé­ra de Jo­seph L. Man­kie­wicz. Plus tard, tou­jours sur grand écran, le bas­sin se rem­pli­ra même de lait – Aman­da Bar­rie dans une co­mé­die de Ge­rald Tho­mas, en 1964 – puis de lait d’ânesse – «As­té­rix et Cléo­pâtre» (1968), co­réa­li­sé par Re­né Gos­cin­ny et Al­bert Uder­zo. L’image est de­ve­nue tel­le­ment my­thique que l’on pense le bar­bo­tage royal et lac­té ti­ré avec une cer­ti­tude scien­ti­fique de l’his­toire an­tique. On se trompe.

«Si Cléo­pâtre de­vient une su­pers­tar de l’ico­no­gra­phie oc­ci­den­tale dès le Moyen Âge, on re­pré­sente plu­tôt son sui­cide spec­ta­cu­laire à l’as­pic, ses amours avec Cé­sar puis An­toine, ex­plique You­ri Vo­lo­khine, maître d’en­sei­gne­ment et de re­cherche au Dé­par­te­ment des sciences de l’An­ti­qui­té de l’Uni­ver­si­té de Ge­nève. On la voit aus­si, plus tard, dans des scènes las­cives et orien­ta­li­santes.» Mais de bain, point; de lait, en­core moins. Une cer­ti­tude tou­te­fois: la beau­té de la reine était louée de­puis l’An­ti­qui­té, même si ses traits, sur les pièces de mon­naie, semblent as­sez épais, et que la tra­di­tion gré­co-romaine, à la suite de Plu­tarque, la consi­dère plu­tôt comme une vile sé­duc­trice – au­cun do­cu­ment d’époque n’at­teste la per­son­na­li­té ou les charmes de la dame. Quoi qu’il en soit, au dé­but du XXe siècle, Col­gate-Pal­mo­live trans­forme cette tra­di­tion sé­cu­laire de reine de beau­té en un fi­lon com­mer­cial. L’en­tre­prise crée un sa­von à base d’huiles d’olive et de palme, «chères à Cléo­pâtre», comme l’as­sure une ré­clame en 1917, puis bap­tise même un pro­duit Cleo­pa­tra dans les an­nées 60. Le spot pu­bli­ci­taire com­mis par Georges Laut­ner, en 1984, à l’ar­ri­vée de cette sa­von­nette sur le mar­ché fran­çais, res­te­ra dans les mé­moires. On y voit une mo­narque hié­ra­tique et pleine de mousse dans un bain cré­meux.

Re­voi­là les ablu­tions au lait, pour les­quelles existe un usage his­to­ri­que­ment avé­ré: «Dion Cas­sius in­dique qu’on trayait 500 ânesses quo­ti­dien­ne­ment pour le bain de Pop­pée, épouse de Né­ron», ré­vèle You­ri Vo­lo­khine. Un fait qui ins­pire ma­ni­fes­te­ment le réa­li­sa­teur Ce­cile B. DeMille pour «Le signe de la croix» (1932), lors­qu’il plonge l’im­pé­ra­trice romaine, in­car­née par Clau­dette Col­bert, dans un li­quide opa­lin. Or, deux ans plus tard, cette même ac­trice joue pour le même met­teur en scène… Cléo­pâtre. «Il est donc per­mis de sup­po­ser que l’image de Cléo­pâtre dans un bain de lait pro­vient d’un trans­fert, por­té par cette co­mé­dienne, pour­suit l’égyp­to­logue, sous ré­serve d’en­quête plus ap­pro­fon­die. C’est un bon exemple de mythe mo­derne, ac­cro­ché par le XXe siècle à des struc­tures pré­exis­tantes.» On peut donc af­fir­mer qu’en tout état de cause, le bain de Cléo­pâtre, c’est du ci­né­ma!

Irène Lan­guin

Dans le film de Man­kie­wicz, sor­ti en 1963, Cléo­pâtre (Liz Tay­lor) fait trem­pette dans de l’eau claire. Plus tard, ce se­ra du lait d’ânesse.

GET­TY

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.