Cé­lé­brer un siècle de tra­vail so­cial

Dans le sec­teur de la rue de Ca­rouge, l’es­pace pu­blic se trans­forme à vue et nous in­ter­pelle

Tribune de Geneve - - LA UNE - Thier­ry Mer­te­nat

La Haute École de tra­vail so­cial fête son cen­te­naire. Pour mar­quer le coup, les étu­diants, fu­turs tra­vailleurs so­ciaux, se sont al­liés à un col­lec­tif ar­tis­tique et pro­posent, tout au­tour de l’école, ins­tal­la­tions et in­ter­ven­tions dans l’es­pace ur­bain.

On connais­sait dé­jà les em­bel­lis­seurs de portes en fer for­gé et les co­lo­rieurs de bouches d’égout, pe­tites mains ano­nymes contri­buant à lut­ter, à coups d’in­no­cents pin­ceaux, contre le gris bé­ton­né de la ville. Des sur­faces en­tières à re­con­qué­rir, le tra­vail d’une vie ci­ta­dine, quar­tier par quar­tier. Ce­lui de la rue de Ca­rouge, dans le sec­teur élar­gi de la salle com­mu­nale de Plain­pa­lais, connaît en ce mo­ment un re­gain d’ac­ti­vi­tés fli­bus­tières.

De nou­velles «bri­gades d’in­ter­ven­tions noc­turnes et poé­tiques» viennent d’ap­pa­raître. Elles opèrent en fin de nuit, in­ves­tissent les zones d’ombre à l’heure des py­ro­manes et ne les quittent qu’après avoir re­mis la lu­mière. Un exemple? Il est tout frais. De­puis ce jeu­di ma­tin, la rue Mas­bou, pa­vée et pié­tonne, sans âme, sans usage, sans vie ou presque, dé­bou­chant sur le poste de po­lice en ve­nant de Dan­cet, s’est en­ri­chie d’un che­min de cou­leurs arc-en-ciel.

Une odeur de pein­ture, de fé­cule de maïs, de poudres ali­men­taires, dès 6 h du ma­tin. La pluie qui com­mence à tom­ber sans agres­si­vi­té confère le sup­plé­ment de brillance qui fai­sait dé­faut. Le geste ar­tis­tique des «ma­gi­ciens de l’aube» s’en trouve re­haus­sé.

«Gens in­dé­si­rables»

«De mon bal­con, c’est en­core plus beau», lance la lève-tôt, dont l’ap­par­te­ment do­mine ce chan­tier éphé­mère. «La rue est à l’aban­don, les bancs pu­blics ont été re­ti­rés, ils étaient oc­cu­pés par des gens in­dé­si­rables qui lais­saient des sa­lis­sures alen­tour.» L’anec­dote donne rai­son aux ma­gi­ciens agi­ta­teurs. Ils sont is­sus de la proche Haute École de tra­vail so­cial. Ils n’ont pas 30 ans et se re­trouvent cen­te­naires sans l’avoir de­man­dé.

Un an­ni­ver­saire écra­sant, sauf quand on s’éloigne des dis­cours et des po­diums. Les voi­ci, quatre jours du­rant, à in­ves­tir concrè­te­ment le quar­tier qui en­toure leur école en pro­po­sant aux pas­sants et aux ha­bi­tants des trans­for­ma­tions de l’es­pace ur­bain. Ils ont pour ce­la fait af­faire avec des grands frères nor­mands, membres du col­lec­tif les Plas­ti­queurs, ba­sé dans la ré­gion de Rouen. «Une dé­marche par­ti­ci­pa­tive, com­men­cée en fé­vrier», ex­plique Gé­ral­dine Puig, co­or­di­na­trice des mul­tiples pro­jets – une bonne ving­taine – dont une grande par­tie ont été ini­tiés par la Com­pa­gnie Zap­par et pro­po­sés en lien dy­na­mique avec les ma­ni­fes­ta­tions mar­quant 100 ans de for­ma­tion aux mé­tiers du so­cial à Ge­nève.

Si­tua­tions de pré­ca­ri­té

«L’un de ces pro­jets, pour­suit la jeune femme, de­bout avant tout le monde, se nomme jus­te­ment Tra­jec­toires. Il dé­coule d’une ré­flexion des étu­diants de l’école, confron­tés quo­ti­dien­ne­ment à la proxi­mi­té de si­tua­tions de pré­ca­ri­té qui en­tourent leur lieu de for­ma­tion, et les ques­tions que ce­la leur pose en tant que fu­turs tra­vailleurs so­ciaux.»

Joan­nie, étu­diante en 2e an­née, met des mots prag­ma­tiques sur ce ques­tion­ne­ment de tous les jours. «J’ai tra­vaillé l’hi­ver der­nier dans les abris d’hé­ber­ge­ment d’ur­gence. Ils af­fi­chaient com­plet: près de 300 bé­né­fi­ciaires à l’ad­di­tion des trois lieux d’ac­cueil. Où sont-ils en de­hors de la pé­riode hi­ver­nale? On ne les voit pas, alors qu’ils sont bien quelque part dans notre ville. On passe notre temps à évi­ter ce qu’on n’aime pas voir.»

Réa­li­té ca­chée, un coup de pin­ceau sur le pa­vé ne chan­ge­ra pas la face du monde. «Si on ar­rive un peu à mo­di­fier notre re­gard, en po­sant nos yeux sur ce que l’on n’a pas l’ha­bi­tude de re­gar­der en face, ce se­rait dé­jà pas mal», pour­suit la tra­vailleuse de l’aube, heu­reuse de pou­voir en­trer en dia­logue avec le proche voi­si­nage, alors que le jour ne s’est pas en­core le­vé.

Ma­ria et Jo­sé dans la jungle

Il se lève sur le Vieux Mar­tin, le res­tau­rant le plus po­pu­laire du quar­tier. Un deuxième com­man­do aux in­ten­tions par­ta­geuses oc­cupe sa de­van­ture. L’adresse est connue de toute l’école. Elle mé­rite bien de par­ti­ci­per à la fête. Avec l’ac­cord du pro­prié­taire, Jo­sé, on fait pous­ser une jungle sur les murs de l’éta­blis­se­ment. Quatre «pay­sa­gistes», trois filles et un gar­çon, se lancent avec suc­cès dans la vé­gé­ta­li­sa­tion exo­tique de la fa­çade. Le gris vire au vert, la tête d’un per­ro­quet se niche au-des­sus de la porte d’en­trée.

Mé­ta­mor­phose ra­di­cale. Jo­sé est heu­reux: «Ce sont mes meilleurs clients. Ils s’in­té­ressent aux gens au­tour d’eux, ils sont bien en­semble, ce­la saute aux yeux. On a vite com­pris qu’ils sont là pour ai­der les autres, qu’ils se forment pour y par­ve­nir en­core mieux. Le mé­tier qu’ils au­ront dans les mains est utile à la so­cié­té.»

À la rue Pré­vost-Mar­tin, un arbre est illu­mi­né au moyen d’une cen­taine de pho­to­phores.L. GUI­RAUD

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