Le Ca­na­da de­vient le deuxième État du monde à lé­ga­li­ser le can­na­bis

Le pays à la feuille d’érable de­vient le deuxième État du monde à lé­ga­li­ser le can­na­bis sur l’en­semble de son ter­ri­toire

Tribune de Geneve - - SUISSE - Yas­mine Ber­thou

Long­temps pays de l’or noir, le Ca­na­da est en passe de de­ve­nir ce­lui de l’or vert. Le 17 oc­tobre, la na­tion à la feuille d’érable de­vien­dra le deuxième pays du monde, après l’Uru­guay, à lé­ga­li­ser la consom­ma­tion de can­na­bis sur l’en­semble de son ter­ri­toire. Et dé­jà, le cas­se­tête com­mence. Quelle at­ti­tude adop­ter face à des em­ployés qui fu­me­ront de la ma­ri­jua­na? Comment gé­rer l’odeur qui se dis­per­se­ra dans les ap­par­te­ments? Où au­to­ri­ser la consom­ma­tion? Au­tant de ques­tions qui de­meurent, pour beau­coup, sans ré­ponse pré­cise.

Le pro­ces­sus de lé­ga­li­sa­tion de la ma­ri­jua­na à usage ré­créa­tif a dé­bu­té en 2015, lors de la cam­pagne élec­to­rale qui a por­té Jus­tin Tru­deau au pou­voir. Alors que son usage à des fins mé­di­cales était au­to­ri­sé de­puis 2001 et dé­pé­na­li­sé de­puis 2014, le jeune chef li­bé­ral a fait de sa lé­ga­li­sa­tion une pro­messe élec­to­rale. Son am­bi­tion? Em­pê- cher le can­na­bis de «tom­ber entre les mains des en­fants et les pro­fits entre celles des cri­mi­nels» en au­to­ri­sant et ré­gle­men­tant sa consom­ma­tion.

Se­lon Sta­tis­tique Ca­na­da, 4,9 mil­lions de Ca­na­diens de plus de 15 ans ont consom­mé du can­na­bis en 2018, que ce soit à des fins mé­di­cales (10%) ou non (90%). Ils au­raient pour ce­la dé­pen­sé 5,7 mil­liards de dol­lars ca­na­diens (soit 4,35 mil­liards de francs suisses). Plus de la moi­tié d’entre eux, soit 56%, en font un usage heb­do­ma­daire. C’est en Nou­velle-Écosse (est du pays) et en Co­lom­bie-Bri­tan­nique (ouest), avec res­pec­ti­ve­ment 23% et 20%, que l’on trouve le plus de consom­ma­teurs. Tan­dis que le Qué­bec af­fiche le taux le plus bas (10%). Sans grande sur­prise, les 15-34 ans sont les plus friands de ma­ri­jua­na (près de 25%).

Si Jus­tin Tru­deau a pro­mis une meilleure pro­tec­tion des en­fants pour jus­ti­fier la nou­velle loi, il est pro­bable que les jeunes Ca­na­diens ne chan­ge­ront pas leur com­por­te­ment, et leur consom­ma­tion pour­rait même aug­men­ter. Ce d’au­tant plus que le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral a fixé à 18 ans l’âge lé­gal, à l’en­contre des re­com­man­da­tions de l’As­so­cia­tion des mé­de­cins psy­chiatres du Qué­bec (AMPQ) et contre l’avis de la ma­jo­ri­té des mé­de­cins du pays, les­quels plai­daient pour une li­mite à 21 ans, voire à 25 ans.

La contro­verse est réelle. Car les projections ne semblent guère en­cou­ra­geantes. À la veille de la lé­ga­li­sa­tion, une étude de San­té Ca­na­da es­time que 5,4 mil­lions de Ca­na­diens pour­raient se pro­cu­rer de la ma­ri­jua­na d’ici au 1er jan­vier 2019. Un chiffre au­quel s’ajou­te­ront les 1,7 mil­lion de consom­ma­teurs qui conti­nue­ront de s’ap­pro­vi­sion­ner sur le mar­ché noir. Soit un to­tal de 7,1 mil­lions d’ama­teurs de can­na­bis qui de­vraient consom­mer 926 tonnes de ma­ri­jua­na en 2019.

Pas dans tous les bâ­ti­ments

Serge Bro­chu, di­rec­teur scien­ti­fique de l’Ins­ti­tut uni­ver­si­taire sur les dé­pen­dances, à Mon­tréal, se veut ras­su­rant. «Nous al­lons as­sis­ter au phé­no­mène du «Black Fri­day», c’est-à-dire que des per­sonnes vont es­sayer le can­na­bis parce qu’il se­ra de­ve­nu lé­gal, mais ce­la n’au­ra pas d’im­pact à long terme, pré­vient-il. Il y au­ra aus­si le phé­no­mène de la «sor­tie du pla­card», avec des pro­fes­sion­nels qui jusque-là ca­chaient leur consom­ma­tion, comme les po­li­ciers, les juges ou les ins­ti­tu­trices, et qui ose­ront en par­ler. Et il y au­ra fi­na­le­ment un pro­ces­sus de dé­pla­ce­ment chez les plus de 40 ans qui bu­vaient de l’al­cool lors d’évé­ne­ments fes­tifs et qui op­te­ront pour un joint plu­tôt qu’une bière.»

Se­lon lui, la nou­velle loi se­ra une avan­cée, car elle per­met­tra un meilleur contrôle de la mar­chan­dise. «Le can­na­bis pro­duit sous contrôle se­ra ac­com­pa­gné d’un sceau de qua­li­té, pré­cise-t-il. On ver­ra ap­pa­raître un mar­ché gris, avec du can­na­bis cer­ti­fié qui se­ra re­ven­du aux po­pu­la­tions qui ne de­vraient pas y avoir ac­cès. Mais on ver­ra aus­si di­mi­nuer le mar­ché noir, les tra­fi­quants et les pro­duits de mau­vaise qua­li­té.» Les pro­duc­teurs of­fi­ciels de­vront ver­ser des re­de­vances à l’État et ain­si contri­buer au fi­nan­ce­ment de la re­cherche et de la pré­ven­tion. Or ce lu­cra­tif mar­ché est éva­lué à 22,6 mil­liards de dol­lars ca­na­diens par le ca­bi­net De­loitte et re­pré­sente une manne fi­nan­cière pour Ot­ta­wa.

Au fi­nal, Serge Bro­chu est plus in­quiet des res­tric­tions mises en place lo­ca­le­ment. La loi éta­blit qu’il se­ra in­ter­dit de consom­mer du can­na­bis dans les bâ­ti­ments gou­ver­ne­men­taux, les uni­ver­si­tés et les écoles, les hô­pi­taux ou sous les abri­bus, mais les pro­vinces, ter­ri­toires et mu­ni­ci­pa­li­tés pour­ront l’adap­ter. Or le Nou­veau-Bruns­wick, le Ma­ni­to­ba ou l’île du Prin­ceÉ­douard, comme des di­zaines de villes, ont an­non­cé leur in­ten­tion d’adop­ter une ligne dure en ban­nis­sant la ma­ri­jua­na de tous les lieux pu­blics. De leur cô­té, de nom­breux pro­prié­taires ont in­di­qué leur vo­lon­té d’in­ter­dire la «fu­mette» afin d’évi­ter que les odeurs ne se ré­pandent dans les im­meubles. «En fait, les gens craignent une épi­dé­mie de consom­ma­tion qui n’ar­ri­ve­ra pas, croit Serge Bro­chu. S’ils étaient moins stres­sés, toutes ces ques­tions ne se po­se­raient pas.»

REU­TERS

Comme à Ga­ti­neau, dans la pro­vince de Qué­bec (pho­to du haut), le can­na­bis qui pousse sous serre est prêt à être li­vré. À des fins mé­di­cales (en bas à dr.), la ma­ri­jua­na est au­to­ri­sée de­puis 2001.

REU­TERS/KEYSTONE

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