Mé­de­cine du fu­tur: les don­nées sont le pé­trole de de­main

L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle va bou­le­ver­ser la mé­de­cine. Aux com­mandes: les géants du nu­mé­rique

Tribune de Geneve - - SANTÉ - Au­ré­lie To­ni­na­to @a_­to­ni­na­to

Comment l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA) va-t-elle bou­le­ver­ser la mé­de­cine? C’était le titre d’un dé­bat or­ga­ni­sé le week-end pas­sé au Sa­lon suisse de la san­té. Cette se­maine, une autre con­fé­rence s’est te­nue sur le même thème. Les en­jeux sont de taille: aide au diag­nos­tic, mé­de­cine pré­dic­tive, bu­si­ness en main des géants du nu­mé­rique, ob­so­les­cence de cer­taines pro­fes­sions ou en­core pro­tec­tion des don­nées. Le point avec An­toine Geiss­buh­ler, mé­de­cin-chef du Ser­vice de cy­ber­san­té et té­lé­mé­de­cine, et res­pon­sable du Centre de l’in­no­va­tion des Hô­pi­taux uni­ver­si­taires de Ge­nève.

On or­ga­nise des confé­rences sur l’IA et la mé­de­cine, mais existe-t-il des pro­jets concrets en Suisse?

La Con­fé­dé­ra­tion a pris conscience qu’elle était en train de ris­quer de man­quer la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique. En té­moigne no­tam­ment la créa­tion d’un ré­seau de mé­de­cine per­son­na­li­sée, fi­nan­cé à hau­teur de 100 mil­lions de francs afin de fa­vo­ri­ser la re­cherche et le dé­ve­lop­pe­ment dans ce do­maine en connec­tant hô­pi­taux et uni­ver­si­tés suisses.

Dans quels do­maines l’IA peut-elle jouer un rôle?

C’est un ac­teur qui in­ter­agit avec l’hu­main et peut le rem­pla­cer dans des tâches non plus seule­ment mé­ca­niques, mais aus­si cog­ni­tives. Son prin­ci­pal do­maine d’uti­li­sa­tion en mé­de­cine est le diag­nos­tic as­sis­té. Google, Mi­cro­soft, Apple se disputent ce ter­rain. Mais on parle sur­tout de l’al­go­rithme dé­ve­lop­pé par IBM, Wat­son, ca­pable de com­pi­ler une masse de don­nées (ndlr: re­vues spé­cia­li­sées, dos­siers de pa­tients, etc.) et d’émettre des hy­po­thèses de diag­nos­tic. On peut dé­tec­ter une ano­ma­lie sur une image – mé­la­nome, tu­meur – en croi­sant les in­for­ma­tions avec celles de mil­lions d’images si­mi­laires. Ce­la a été tes­té pour des dé­pis­tages du can­cer. Dans ce do­maine d’ana­lyse, les al­go­rithmes égalent, voire dé­passent les pro­fes­sion­nels. Tou­te­fois, nous n’en sommes pas, en Suisse, au stade de l’uti­li­sa­tion rou­ti­nière d’un ou­til comme Wat­son.

On parle aus­si de si­mu­ler les ef­fets d’un trai­te­ment.

Il y a des pro­jets de créa­tion d’ava­tars. On est de plus en plus ca­pables de si­mu­ler in si­li­co (ndlr: de ma­nière in­for­ma­tique) des pro­ces­sus bio­lo­giques, de mo­dé­li­ser un in­di­vi­du et d’étu­dier ses ré­ac­tions. L’IA pour­rait per­mettre d’iden­ti­fier plus ra­pi- de­ment des ef­fets se­con­daires et la mise sur le mar­ché d’un mé­di­ca­ment pour­rait s’ac­cé­lé­rer. De plus, lors­qu’on au­ra com­pris le rôle de nos mil­liers de gènes, qui in­fluencent la ma­nière dont on ré­pond aux trai­te­ments, le mé­de­cin au­ra be­soin de l’aide des al­go­rithmes pour s’en ser­vir dans le choix du bon mé­di­ca­ment. Ce­la per­met­tra une mé­de­cine per­son­na­li­sée mais aus­si plus pré­dic­tive – pré­voir une crise car­diaque, l’ap­pa­ri­tion d’une ma­la­die – et pas uni­que­ment «ré­pa­ra­trice».

La ma­chine va-t-elle se sub­sti­tuer à l’homme, ren­du ob­so­lète?

On au­ra tou­jours be­soin de l’homme. La mé­de­cine ne se li­mite pas à po­ser des diag­nos­tics et dis­tri­buer des trai­te­ments! Il faut une prise en charge, une em­pa­thie et du bon sens. Mais il est vrai qu’on se di­rige vers un rem­pla­ce­ment de cer­taines tâches. L’au­to­ma­ti­sa­tion va être de plus en plus pré­sente, il fau­dra re­dé­fi­nir des pro­fes­sions comme la ra­dio­lo­gie et la der­ma­to­lo­gie, peu à peu dé­char­gées d’une par­tie de l’ana­lyse de don­nées. L’IA peut dé­jà dé­tec­ter des pneu­mo­nies sur une ra­dio du tho­rax, et une ap­pli­ca­tion mo­bile per­met de pho­to­gra­phier un grain de beau­té avant de le faire ana­ly­ser ins­tan­ta­né­ment. L’avan­tage: les mé­de­cins pour­ront prio­ri­ser les pa­tients en fonc­tion des diag­nos­tics des al­go­rithmes et au­ront da­van­tage de temps à consa­crer au re­la­tion­nel. Le diag­nos­tic du fu­tur se­ra in­té­gra­tif: un mé­lange entre al­go­rithmes et di­vers do­maines, entre ra­dio­lo­gie, la­bo­ra­toires, pa­tho­lo­gie et mé­de­cine gé­né­tique.

Les ma­chines ont tou­te­fois des li­mites. Une grande par­tie de nos connais­sances pro­viennent des pu­bli­ca­tions écrites. Or, les al­go­rithmes ne par­viennent pas en­core à créer suf­fi­sam­ment de va­leurs à par­tir de l’in­ges­tion des textes, dont ils dé­tectent les mots im­por­tants mais sans en com­prendre le sens. D’autre part, ces ma­chines sont des sortes de boîtes noires: elles four­nissent des ré­ponses qu’on ne peut pas dis­cu­ter, on ne peut pas suivre leur rai­son­ne­ment. Nous en sommes en­core au stade d’une in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle faible. En­fin, la banque d’images ac­tuelle est com­po­sée en ma­jo­ri­té de pa­tients de type eu­ro­péen, à la peau blanche. Il faut être at­ten­tif à ne pas créer de frac­ture nu­mé­rique et d’in­éga­li­tés dans les bé­né­fi­ciaires de l’IA.

Les géants du nu­mé­rique au­ront-ils le mo­no­pole de la san­té du fu­tur? Leurs in­ves­tis­se­ments dé­passent les ca­pa­ci­tés des États. L’en­jeu n’est pas de lut­ter contre l’avan­cée de ces géants – ils ont dé­jà ga­gné – mais de se battre pour conser­ver le choix de dire non et gar­der un contrôle sur ses don­nées.

Les al­go­rithmes car­burent aux don­nées. D’où viennent-elles?

Elles viennent sur­tout des géants du nu­mé­rique, Google et Fa­ce­book en tête. Les gens ne s’en rendent pas compte mais un grand nombre de don­nées cap­tées contiennent des in­for­ma­tions sur leur san­té. Par exemple, la géo­lo­ca­li­sa­tion peut ré­vé­ler des signes d’un dé­but de dé­pres­sion (les dé­pla­ce­ments sont plus lents, plus li­mi­tés, la per­sonne reste chez elle), ou la consom­ma­tion de sub­stances illi­cites (sui­vant les quar­tiers fré­quen­tés).

On dit que les don­nées sont le pé­trole de de­main. Votre avis? C’est juste. Comme le pé­trole, elles pren­dront toute leur va­leur lors­qu’on les au­ra vrai­ment «sor­ties de terre» et qu’on se­ra ca­pable de les ex­ploi­ter. Et on doit être at­ten­tif à ne pas «pol­luer», il doit y avoir une uti­li­sa­tion res­pon­sable.

Comment mettre des garde-fous pour ga­ran­tir le se­cret mé­di­cal et pro­té­ger la sphère pri­vée?

C’est au­jourd’hui un monde sau­vage. La dif­fu­sion du dos­sier élec­tro­nique du pa­tient ouvre les ap­pé­tits. Mais le pa­tient doit pou­voir dé­ci­der à qui il four­nit, ou vend, ses in­for­ma­tions. Nous de­vons rendre les gens at­ten­tifs au consen­te­ment éclai­ré et ins­tau­rer des garde-fous. L’Eu­rope a ré­cem­ment fran­chi un pre­mier pas pour per­mettre au ci­toyen de gar­der le contrôle sur ses don­nées per­son­nelles en édic­tant un rè­gle­ment gé­né­ral sur la pro­tec­tion des don­nées.

An­toine Geiss­buh­ler di­rige le Ser­vice de cy­ber­san­té et té­lé­mé­de­cine, et est res­pon­sable du Centre de l’in­no­va­tion des HUG.LU­CIEN FORTUNATI

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.