Bap­tême ar­tis­tique pour le co­pi­lote Maille­fer

Au sein du fief qu’il di­rige avec Na­ta­cha Kout­chou­mov, le met­teur en scène vau­dois se ré­vèle au pu­blic de La Co­mé­die en re­pre­nant «Mou­rir, dor­mir, rê­ver peut-être». In­ter­view et cri­tique

Tribune de Geneve - - ARTS ET SCÈNES - Ka­tia Ber­ger @ber­ger_­ka­tya

Il ne ré­clame pas spé­cia­le­ment la pa­role, De­nis Maille­fer. Plus in­tros­pec­tif que dis­cou­reur, plus in­tui­tif que théo­ri­cien, il fait par­tie de ces ar­tistes qui s’ex­priment plus vo­lon­tiers par l’acte qu’au mi­cro. Bien connu à Ge­nève pour y avoir pré­sen­té presque tous ses titres, de «L’En­fant éter­nel» à «In Love with Fe­de­rer» en pas­sant par «Loo­king for Ma­ri­lyn (and me)» entre autres, il se laisse brus­quer à l’heure où il prend les rênes d’un fleu­ron de nos ins­ti­tu­tions lo­cales.

Comment s’ar­ti­cule à votre oeuvre «Mou­rir, dor­mir, rê­ver peut-être», créé en avril 2017 à Lau­sanne?

Il s’agit d’une étape de plus dans ma fas­ci­na­tion pour l’his­toire qu’une per­sonne ra­conte d’elle-même. Mon tra­vail consiste à ac­com­pa­gner au­trui dans son ré­cit de soi. Quelque chose du réel entre ici en jeu, puisque la pièce est do­cu­men­tée. Mais ma quête per­siste: j’es­saie d’at­tra­per des in­di­vi­dus dans ce qu’ils ont de plus spé­ci­fique. En l’oc­cur­rence, des croque-morts. Par l’in­time, je leur de­mande de ré­pondre à la ques­tion: qui suis-je? En­suite, je pour­suis théâ­tra­le­ment le ver­tige de ce qui échappe à soi, et de­meure se­cret.

Ex­plo­rer l’uni­vers des pompes fu­nèbres, l’idée vous est ve­nue par la sé­rie «Six Feet Un­der»? C’est vrai. Mais trans­po­ser la sé­rie n’avait pas de sens, du reste les tech­niques des pompes fu­nèbres ne sont pas les mêmes en Amé­rique et en Suisse. Je vou­lais aus­si que la mort im­prègne le ré­cit en­tier. Je sou­hai­tais cô­toyer cet ar­ché­type pro­fes­sion­nel qu’on ima­gine sans vie pri­vée, dont on ne voit que le cos­tume. Quel est le rêve d’un croque-mort? Telle était ma ques­tion.

Vous avez ain­si fré­quen­té les Pompes fu­nèbres du Lé­man (PFL) à Ve­vey. Pra­ti­quez-vous un théâtre do­cu­men­taire?

Pas vrai­ment. Ma vo­lon­té consiste moins à faire un do­cu­men­taire sur les pompes fu­nèbres qu’à com­prendre les gens qui exercent le mé­tier de tha­na­to­prac­teur. J’avais donc, per­son­nel­le­ment, be­soin de me do­cu­men­ter au préa­lable. Sa­ra et Phi­lippe, des PFL, m’ont pro­po­sé de faire un stage dans leur en­tre­prise. Sur place, j’ai été in­té­gré au tra­vail quo­ti­dien. À chaque étape de ce tra­vail, il faut être deux: je me suis re­trou­vé dans la po­si­tion du se­cond. Grâce à cette ex­pé­rience, j’ai ac­quis le droit d’in­clure mes propres pen­sées à la pièce. La part do­cu­men­taire de la dé­marche s’ar­rête là. Ce­la dit, Sa­ra et Phi­lippe sont al­lés bien plus loin que ré­pondre à mes ques­tions, ils ont fait des dé­mos pour les ac­teurs, nous ont prê­té du ma­té­riel, ont sui­vi la pro­gres­sion du tra­vail, nous ont don­né des tuyaux. Je suis tom­bé sur des gens ex­cep­tion­nels, qui ne sont pas l’ex­cep­tion! Comment vous si­tuez-vous par rap­port aux mys­tères de la vie et de la mort?

On nous en­joint de vivre chaque ins­tant à fond, et de le trou­ver su­per. Per­sonne n’a en­vie de re­gar­der la mort. J’ai vou­lu prendre le temps de me pen­cher sur la ques­tion. Voir les pro­fes­sion­nels exer­cer leur mé­tier ré­vèle une cer­taine spi­ri­tua­li­té. Prendre un pin­ceau pour peindre les cils d’une dé­funte est un geste qui en­gage dans la vie. Aus­si, alors qu’à 50 ans je connais une sorte de trouble face à ma fi­ni­tude, j’es­saie de construire une cé­ré­mo­nie qui per­mette de se re­con­nec­ter à ces ques­tions aux­quelles on n’a pas de ré­ponse. «La vie a pas­sé, on a comme pas vé­cu», en­tend-on dans «La Ce­ri­saie» de Tche­khov. Évi­tons d’avoir à consta­ter ce­la. Du coup je m’in­ter­roge sur ce qu’on perd exac­te­ment en mou­rant. Si mon spec­tacle ne pète pas le feu, il tresse un éloge de la vie.

Vous avez co­di­ri­gé le Théâtre des Halles à Sierre avant de co­di­ri­ger La Co­mé­die. Quel lien avec votre ac­ti­vi­té de met­teur en scène?

La co­di­rec­tion, comme la mise en scène, c’est obéir à des contraintes tout en main­te­nant son cap. Il faut dé­fendre son point de vue et res­pec­ter ce­lui de l’équipe, avec di­plo­ma­tie. C’est l’art du com­pro­mis: je baste sur ce point, je ga­gne­rai sur le pro­chain. Je tends à programmer comme on met­trait en scène!

La fa­meuse mise en ré­seau des nou­veaux di­rec­teurs de théâtres ge­ne­vois, quel est son prin­ci­pal in­té­rêt à vos yeux? D’être en­semble. De se par­ler et de mon­trer qu’on le fait. On évi­te­ra ain­si cer­tains écueils. Je ne peux pas ima­gi­ner faire au­tre­ment. Le dan­ger, en re­vanche, consis­te­rait à agir tous pa­reil, comme une grande mul­ti­na­tio­nale du théâtre ge­ne­vois! Il faut être pru­dent avec ça. Ge­nève a beau­coup de théâtres, et nous sommes tous en con­cur­rence. Il faut se ba­gar­rer pour se faire sa place res­pec­tive. Pour ma part, je vise à être un gé­né­ra­liste, mais de haut ni­veau.

«Mou­rir, dor­mir, rê­ver peut-être» avec les tha­na­to­prac­teurs Cé­dric Le­proust, Ro­land Vouilloz, Lo­la Giouse et Ma­rie-Ma­de­leine Pas­quier.

De­nis Maille­fer Met­teur en scène, co­di­rec­teur de La Co­mé­die

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