Kurt Vile, le nou­vel homme fort du rock fra­gile

Tribune de Geneve - - VOIX ET CHAPITRES -

On ne peut soup­çon­ner

Char­lie Vile, conduc­teur de lo­co­mo­tives sur le ré­seau fer­ro­viaire de Phi­la­del­phie et so­lide gé­ni­teur de dix en­fants, d’avoir pré­nom­mé son ca­det en hom­mage à

Kurt Weill, le com­po­si­teur al­le­mand du théâtre brech­tien. Les pré­dis­po­si­tions, pour­tant, se cachent aus­si dans la pho­né­tique. «À 14 ans, j’ai échan­gé mon ska­te­board contre un ban­jo et je me suis lan­cé comme un fou dans la mu­sique», ra­conte Kurt Vile, dé­sor­mais nou­vel homme fort d’un rock amé­ri­cain fra­gile. Il pu­blie «Bot­tle It In», le sep­tième al­bum sous son nom mais la pointe de l’ice­berg (ou le gou­lot de la bou­teille) d’une vie pas­sée gui­tare sur les ge­noux.

Et ça paie — bien que la mo­ti­va­tion pé­cu­niaire soit le moindre des mo­teurs du ti­mide mu­si­cien de 38 ans, qui a em­prun­té à Neil Young son goût pour la vie en na­ture, les che­mises de bû­che­ron, les longs crins et la fu­mette. Les re­je­tons aban­don­nés de l’in­die rock, ce ré­seau de la­bels indépendants né dans les eigh­ties en marge des dik­tats des ma­jors et des stars de stades, ont conso­li­dé un large pu­blic, dans un sys­tème où les la­bels n’as­surent plus les car­rières. Dans les an­nées 90, des «pe­tites» mai­sons de disques étaient de­ve­nues as­sez puissantes pour créer des scènes mu­si­cales et por­ter vers le grand pu­blic des outsiders de la taille de Beck, Pa­ve­ment, So­nic Youth, Di­no­saur Jr ou Eliott Smith. Au­jourd’hui, des in­di­vi­dus comme Kurt Vile fan­tasment cet âge d’or, son es­prit comme sa mu­sique. Et agrègent au­tour de leur nom (leur «marque», pon­ti­fie­raient les pu­bards de la ren­ta­bi­li­té nu­mé­rique) suf­fi­sam­ment de fans pour rem­plir des im­menses salles.

Ain­si de Vile. Le chan­teur in­carne la nou­velle gé­né­ra­tion de cet ar­ché­type amé­ri­cain du gars pas po­pu­laire à l’école, du freak se ré­fu­giant dans sa chambre et sa mu­sique. À l’âge de 17 ans, il en­re­gistre sur cas­settes et grave sur CD ses pre­mières com­po­si­tions, qu’il offre à sa pe­tite amie — elle est tou­jours sa femme. Le ban­jo de­vient une gui­tare, sèche ou élec­tri­fiée, et le sta­kha­no­viste em­pile as­sez de bonnes chan­sons pour at­ti­rer l’at­ten­tion d’un com­pa­gnon en aso­cia­bi­li­té, Adam Gran­du­ciel. En­semble, en 2005, ils forment The War On Drugs, vais­seau en­fu­mé et che­ve­lu ho­no­rant d’un égal en­thou­siasme la scène «lo-fi­de­li­ty» des an­nées 90, le space rock des se­ven­ties et le song­wri­ting col-bleu de Bruce Spring­steen. Pas grand monde n’au­rait pa­rié sur le po­ten­tiel com­mer­cial de cet éta­lage. De fait, The War On Drugs de­vient d’abord la co­que­luche d’une courte frange ar­ty com­po­sant ce qu’il reste de l’in­die rock, por­tée par le web ma­ga­zine «Pit­ch­fork». Mais le suc­cès sai­sit le groupe par les che­villes, si bien que Kurt Vile quitte ra­pi­de­ment son poste de gui­ta­riste pour se concen­trer sur sa propre car­rière. En toute ami­tié — le groupe qui l’ac­com­pagne sur scène, The Vio­la­tors, compte long­temps Gran­du­ciel dans ses rangs. Par éthique per­son­nelle, par goût du «do-it-your­self», par na­ture in­do­lente et aus­si par peur de l’avion, Vile bri­cole dans son coin et pu­blie à flux ser­ré disques stu­dios (sept), faces B, ar­chives de jeu­nesse, col­la­bo­ra­tions avec des for­ma­tions de rock ame­ri­ca­na (The Sa­dies), de blues du Magh­reb (Ti­na­ri­wen), de coun­try go­thique (la chan­teuse Hope San­do­val) ou de duo folk (avec l’Aus­tra­lienne Court­ney Bar­nett, l’an pas­sé). La pro­duc­tion brute de ses disques s’ac­com­mode bien d’une confec­tion «à la mai­son», en ban­lieue verte de Phi­la­del­phie, son ma­té­riel d’en­re­gis­tre­ment se mê­lant aux jouets de ses deux filles de 6 et 8 ans. En 2013, «Wal­king on a Pret­ty Daze» grim­pait à la 41e place du top 100 amé­ri­cain, une pre­mière grosse vente dont ses disques sui­vant ont confir­mé la ten­dance.

Mal­gré (ou pour) sa luxu­riance, «Bot­tle It In» de­vrait suivre le même suc­cès. Der­rière son ri­deau de che­veux en brous­saille, Kurt Vile en­tre­tient la flamme d’une mu­sique sans conces­sion, in­tros­pec­tive et illu­mi­née, à la­quelle on ne cède pas par le ma­tra­quage d’une pu­bli­ci­té pour té­lé­pho­nie mo­bile. L’âme du rock se dé­niche dans l’océan du Net, moins dis­tincte mais in­tacte, et nom­breux sont ceux qui s’y ré­chauffent. Fran­çois Bar­ras

«Bot­tle It In»

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