La Rus­sie joue les in­ter­mé­diaires entre les ta­li­bans et Ka­boul

Après avoir en­va­hi le pays dans les an­nées 80, Mos­cou est dé­sor­mais au coeur des né­go­cia­tions de paix

Tribune de Geneve - - MONDE - Ben­ja­min Que­nelle Mos­cou

«As­sa­la­mu alay­kum!» Dès le dé­but de leur pre­mière ren­contre of­fi­cielle en pu­blic, ven­dre­di ma­tin dans un grand hô­tel de Mos­cou, ta­li­bans et of­fi­ciels de Ka­boul se sont échan­gé de cha­leu­reuses «sa­lu­ta­tions de paix». Avec des sou­rires dé­ten­dus, mais sans poi­gnées de main. Cor­dial et pru­dent, le ton était don­né pour «un dia­logue construc­tif», comme l’a sou­hai­té d’em­blée, droit et sec dans son cos­tume gris par­mi les te­nues af­ghanes, Ser­gueï La­vrov, mi­nistre russe des Af­faires étran­gères et chef d’or­chestre de ces consul­ta­tions. Avec un ob­jec­tif clair pour la Rus­sie, qua­rante ans après l’in­va­sion so­vié­tique: jouer un rôle ac­tif dans le lan­ce­ment d’un dia­logue entre Ka­boul et ta­li­bans en vue de la pa­ci­fi­ca­tion du vieux conflit af­ghan.

Les dis­cus­sions au­tour de la vaste table blanche du luxueux Hô­tel Pré­sident, pro­prié­té du Krem­lin, se sont pour­sui­vies à huis clos. Elles ont été brèves. Deux heures plus tard, au­tour des re­pré­sen­tants des pays voi­sins in­vi­tés (de la Chine à l’Iran en pas­sant par le Pa­kis­tan), les dé­lé­ga­tions sont sor­ties tout sou­rire. «Bonne ren­contre! Nous, force de li­bé­ra­tion du pays, avons pu faire en­tendre notre po­si­tion. Les Russes ont un rôle in­fluent: le ré­sul­tat, c’est cette pre­mière confé­rence!» s’est ré­joui So­hail Sha­heen, por­te­pa­role de la fac­tion mo­dé­rée des ta­li­bans, qui pos­sède une re­pré­sen­ta­tion au Qa­tar.

Les désac­cords res­sur­gissent

À quelques mètres de lui, dans le hall de l’hô­tel, Azi­zul­lah Din Mo­ham­mad, chef de la dé­lé­ga­tion de l’or­ga­nisme gou­ver­ne­men­tal man­da­té par Ka­boul, se di­sait pa­reille­ment «sa­tis­fait»: «Nous étions tous as­sis au­tour d’une même table! Nous vou­lons dé­sor­mais des dis­cus­sions di­rectes. C’est ce à quoi pousse la Rus­sie.» C’est aus­si là que les désac­cords res­sur­gissent.

«Ici, cha­cun s’est ex­pri­mé mais ce n’était pas une né­go­cia­tion. La pre­mière étape avant tout contact di­rect avec le gou­ver­ne­ment, c’est le re­trait des États-Unis. Nous l’avons dit au re­pré­sen­tant amé­ri­cain au­jourd’hui», a confié So­hail Sha­heen, ra­con­tant l’in­ter­pel­la­tion avec le pre­mier se­cré­taire de l’am­bas­sade amé­ri­caine à Mos­cou, ve­nu «en ob­ser­va­teur» at­ten­tif et muet pen­dant la ren­contre, mais vu en­suite au bar de l’hô­tel avec la dé­lé­ga­tion de Ka­boul.

Tous se connaissent

«Nous pro­po­sons de­puis long­temps aux ta­li­bans des dis­cus­sions di­rectes. Nous nous connais­sons tous!» a pour sa part ré­pé­té Ab­dul Ko­chai, l’am­bas­sa­deur af­ghan à Mos­cou. Tou­te­fois, pour ne pas frois­ser ses sou­tiens à Wa­shing­ton, le gou­ver­ne­ment avait choi­si de ne pas en­voyer des membres de sa propre ad­mi­nis­tra­tion et avait pré­fé­ré dé­pê­cher des re­pré­sen­tants du Haut Con­seil de la paix, un or­ga­nisme cen­sé fa­vo­ri­ser le dia­logue na­tio­nal. Et l’am­bas­sa­deur de tem­pé­rer le rôle de cette confé­rence et de Mos­cou. «Je doute que la Rus­sie puisse faire da­van­tage que les États-Unis», glisse-t-il dans un re­gard iro­nique.

Dans son nou­veau rôle d’in­ter­mé­diaire, le Krem­lin a néan­moins réus­si un bon coup avec cette confé­rence. «Après ses suc­cès di­plo­ma­tiques au Moyen-Orient, il veut pe­ser en Af­gha­nis­tan. D’au­tant plus que, de­puis l’oc­cu­pa­tion so­vié­tique, il a gar­dé de bons contacts lo­caux», rap­pelle un haut di­plo­mate eu­ro­péen à Mos­cou, dans une al­lu­sion aux armes que les Russes sont soup­çon­nés de four­nir aux ta­li­bans.

«Mais le rôle de Mos­cou dé­pend avant tout de ce que dé­ci­de­ra Wa­shing­ton», pré­vient An­dreï Kor­tou­nov, di­rec­teur du think tank Rus­sian Coun­cil. «Tous deux par­tagent une même crainte: que les ta­li­bans servent de base aux ter­ro­ristes is­la­mistes. Pour le mo­ment, avec cette confé­rence, la Rus­sie en­voie un mes­sage aux puis­sances ré­gio­nales et à l’Oc­ci­dent: elle ne res­te­ra pas un simple spec­ta­teur.» Do­nald Trump a si­gné ven­dre­di un dé­cret re­strei­gnant dras­ti­que­ment le droit d’asile aux ÉtatsU­nis. Le texte in­ter­dit à tout im­mi­gré ar­ri­vé illé­ga­le­ment sur le ter­ri­toire amé­ri­cain de dé­po­ser une de­mande d’asile, ce qui était au­to­ri­sé de­puis des dé­cen­nies. Seule ex­cep­tion pré­vue: pour les mi­neurs non ac­com­pa­gnés. Cette nou­velle me­sure, qui vise avant tout les im­mi­grés ar­ri­vant du Mexique, de­vrait être con­tes­tée de­vant les tri­bu­naux, à l’image du «Tra­vel Ban» que le pré­sident amé­ri­cain avait dé­cré­té en 2017 pour em­pê­cher les im­mi­grés en pro­ve­nance de pays mu­sul­mans d’en­trer sur le ter­ri­toire.

Ven­dre­di à Mos­cou, le mi­nistre russe des Af­faires étran­gères, Ser­gueï La­vrov (de­bout), et les membres de la dé­lé­ga­tion des ta­li­bans. Qua­rante ans après l’in­va­sion so­vié­tique, Mos­cou veut contri­buer à lan­cer un dia­logue entre Ka­boul et les ta­li­bans.REU­TERS/SER­GEI KAR­PU­KHIN

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.