La mixi­té des usages fa­vo­rise les femmes

Tribune de Geneve - - ESPACE PUBLIC - C’est vrai. Mais quand on se met à

Cher­cheuse spé­cia­li­sée dans le do­maine ur­bain, ou­ver­te­ment fé­mi­niste, l’an­thro­po­logue fran­çaise Ch­ris Blache a co­fon­dé en 2012 le think tank Genre et Ville. Qui est éga­le­ment un «act tank». Par­mi les ac­tions me­nées par Ch­ris Blache et ses col­lègues, le ré­amé­na­ge­ment de la place du Pan­théon, à Pa­ris, avec le groupement Les Mo­nu­men­talEs, a va­leur d’exemple: d’une place man­gée par les voi­tures, les concep­trices ont fait un lieu pri­vi­lé­giant confort et mixi­té.

Mer­cre­di 14 no­vembre, dans le cadre du fes­ti­val Les Créa­tives, à Ge­nève, Ch­ris Blache par­ti­ci­pe­ra à une table ronde sur le thème «Comment rendre la ville aux femmes».

Ch­ris Blache, vous êtes an­thro­po­logue et mi­li­tante: ce sont deux as­pects in­dis­so­ciables l’un de l’autre?

Une telle re­cherche n’au­rait pas été pos­sible sans le prisme de dé­part, qui se re­ven­dique comme fé­mi­niste. Nous avons fait le choix d’un dis­cours po­li­tique, né­ces­saire pour chan­ger les ha­bi­tudes.

Quel re­gard por­tez-vous sur la ville en gé­né­ral?

Notre ville est très nor­ma­tive. Elle est avant tout fonc­tion­nelle et ne fa­vo­rise pas les loi­sirs. C’est là un ordre très mas­cu­lin. Qui se re­porte sur le plan fi­nan­cier. Quels moyens uti­lise-t-on pour faire quoi et pour qui? La voi­ture, par exemple, est uti­li­sée par une ma­jo­ri­té d’hommes. Or que constate-t-on dans une ville comme Pa­ris? La pré­sence d’un mo­bi­lier sur­nu­mé­raire consa­cré à la voi­ture: chaus­sées, car­re­fours, places de sta­tion­ne­ment… Y com­pris les pas­sages pié­tons! On pour­rait y voir un élé­ment à l’avan­tage des pié­tons; pour­tant, il s’agit bien d’un dis­po­si­tif conçu pour le tra­fic au­to­mo­bile.

Comment ju­ger de la place des femmes en ville?

Concer­nant les femmes, comme les hommes, le mot cen­tral est «lé­gi­ti­mi­té». Au­tre­ment dit, quel com­por­te­ment at­tend-on d’un homme ou d’une femme? Dans les faits, cette lé­gi­ti­mi­té va­rie se­lon le genre. Les hommes oc­cupent l’es­pace pu­blic fait par et pour eux. À condi­tion tou­te­fois qu’ils adoptent un com­por­te­ment per­çu comme mas­cu­lin. Ce qui, du reste, ex­clut les hommes qui ne ré­pondent pas à cette norme. Pour les femmes, c’est autre chose: tout dé­pend de la fonc­tion. Une femme tra­verse la ville en fa­mille, avec une pous­sette? Son com­por­te­ment est lé­gi­time. Elle est seule, elle flâne, elle s’as­sied? Les re­gards alen­tour vont se mo­di­fier. Et en­core faut-il que la femme s’y au­to­rise elle-même, ce qui n’a rien d’évident.

A prio­ri, ce­pen­dant, on consta­te­ra qu’il y a au­tant d’hommes que de femmes dans l’es­pace pu­blic… dé­nom­brer clai­re­ment qui fait quoi, ce qui consti­tue la base du tra­vail de ter­rain d’une an­thro­po­logue, alors les dif­fé­rences se ma­ni­festent clai­re­ment. Sur une place, dans la rue, la ma­jo­ri­té des femmes adoptent un com­por­te­ment de «stop & go». Elles sont moins sou­vent seules, et res­tent vi­gi­lantes. Pou­vez-vous nous don­ner un exemple de lieu où femmes et hommes ne se com­portent pas de la même ma­nière?

«Les bancs ont-ils un sexe?» telle était l’in­ter­ro­ga­tion po­sée par l’une de nos pu­bli­ca­tions. La ré­ponse est oui. Et il est mas­cu­lin! Comment ar­rive-t-on à ce constat? En in­ter­ro­geant sur un plan large la fonc­tion du banc. Quels com­por­te­ments au­to­rise-t-il? Que per­met-il de re­gar­der? Ce banc est-il un dé­cor? Est-il, comme c’est sou­vent le cas en ville, po­sé de­vant les voi­tures ga­rées? Peut-on s’y al­lon­ger, faire la conver­sa­tion? Y a-t-il un ac­cou­doir? Notre constat est le sui­vant: si l’on crée de la di­ver­si­té dans les pos­si­bi­li­tés d’usage, on va pri­vi­lé­gier la plu­ra­li­té des usa­gers, donc des usa­gères aus­si. Ce banc ac­cueillant, confor­table, où l’on peut aus­si bien flâ­ner que s’al­lon­ger (en ac­cep­tant la pré­sence des sans-abri, mais oui!) va sus­ci­ter non plus un usage contraint, mo­no­li­thique et gen­ré, mais une vie plus com­plexe et du «vivre en­semble». Si je ré­sume votre pro­pos, plus un lieu per­met d’ac­ti­vi­tés di­verses, plus il fa­vo­rise la mixi­té?

C’est ce qu’on ob­serve dans les parcs qui ont été conçus dans ce but. Ain­si du parc de la Villette, à Pa­ris, qui com­prend des zones de dé­tente, de bron­zage, de pique-nique, de jeux. De sport éga­le­ment, mais pas uni­que­ment. Sans que rien ne soit im­po­sé, il en ré­sulte pour­tant un équi­libre des usa­gers. Où l’on trouve au­tant d’en­fants que de jeunes et d’adultes, de femmes que d’hommes, ain­si que des com­mu­nau­tés d’ori­gines di­verses. La Villette est un parc pri­vé, mais peu im­porte. Ce qui a été dé­ter­mi­nant, ce sont les choix des concep­teurs il y a de ce­la trente ans. Il y avait une vo­lon­té ma­ni­feste de créer un lieu po­ly­morphe, avec une vraie ré­flexion en amont. «Un lieu pour tout le monde», voi­là éga­le­ment ce qui a été ima­gi­né pour les quais de Pa­ris. «Pa­ris plage», c’est très peu de chose: des tran­sats, des jeux tra­cés au sol, du sable, quelques prises d’es­ca­lade. Mais ce­la suf­fit à créer une mixi­té d’usa­gers, y com­pris une mixi­té de genre. Ce qu’on re­lève, en­fin, c’est que la fonc­tion pré­cise d’un lieu a en ef­fet son im­por­tance, mais plus en­core son am­biance.

«Une femme tra­verse » «la ville en fa­mille, avec une pous­sette? Son com­por­te­ment est lé­gi­time. Elle est seule, elle flâne, elle s’as­sied? Les re­gards alen­tour vont se mo­di­fier…» Ch­ris Blache An­thro­po­logue

Amé­lio­rer l’es­pace pu­blic n’est donc pas qu’une af­faire de mo­bi­lier? C’est ce qu’on a pu vé­ri­fier en­core en mo­di­fiant la place du Pan­théon, dans le centre de Pa­ris. On est à cô­té de la Sor­bonne, beau­coup d’étu­diants s’y ar­rê­taient pour man­ger à même le trot­toir. On a re­pen­sé l’es­pace, ajou­té des tables. De­puis, la place est oc­cu­pée en per­ma­nence.

Faut-il né­ces­sai­re­ment, pour créer des lieux de mixi­té, an­non­cer pu­bli­que­ment cette in­ten­tion? Concer­nant la place du Pan­théon, pour la pre­mière fois, cet as­pect était men­tion­né dans le ca­hier des charges. Mais en­core faut-il que les concep­teurs aient les com­pé­tences re­quises. Ce qui n’est pas tou­jours le cas, et de loin. On risque de re­tom­ber dans les mêmes tra­vers que l’on dé­nonce. J’ai en tête l’exemple d’un es­pace qui a été re­pen­sé dans ce sens. À l’ar­ri­vée, on avait sur place des zones dé­li­mi­tées par du rose pour les filles et du bleu pour les gar­çons!

S’agit-il de sen­si­bi­li­ser les ur­ba­nistes, les ar­chi­tectes, les in­gé­nieurs? Pre­nons l’exemple fran­çais: nous avons des écoles d’ar­chi­tec­ture qui forment des corps de mé­tiers éta­tiques, très mas­cu­lins, dans les­quels les femmes elles-mêmes adoptent les ha­bi­tudes, les ma­nières de faire propre à l’ordre mas­cu­lin. Cet ordre, c’est Hauss­mann, les bou­le­vards, la ville hy­gié­niste, bien ran­gée. Pour chan­ger l’es­pace pu­blic, il faut chan­ger l’état d’es­prit de ceux qui font la ville.

Ch­ris Blache, an­thro­po­logue, co­fon­da­trice du think tank Genre et Ville. GENRE ET VILLE

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