L

Tribune de Geneve - - PAROLES -

éa Sey­doux sait écar­quiller des si­lences qui, du bout des cils, di­latent le temps. Les au­teurs fran­çais ont épin­glé sur cette ac­trice de mul­tiples cos­tumes, cour­ti­sane royale cor­se­tée ou les­bienne rock à mèches bleues. Leurs confrères amé­ri­cains l’ont ma­tée en vamp Fren­chie de James Bond et Ethan Hunt. En­ceinte jus­qu’aux yeux, mal fa­go­tée en mé­na­gère russe, la voi­là en mère Cou­rage dans «Kursk», du Da­nois Tho­mas Vin­ter­berg. La tra­gé­die du sous-ma­rin nu­cléaire date de 2000, am­pli­fiée par la lente ago­nie de ses ma­ri­niers après le nau­frage en mer de Ba­rents, par 108 m de fond. Le gou­ver­ne­ment de Vla­di­mir Pou­tine re­fuse les se­cours étran­gers, les fa­milles hurlent leur déses­poir. No­tam­ment l’épouse du com­man­dant.

N’était-ce pas troublant d’être en­ceinte au mo­ment de jouer ce per­son­nage réel?

C’est plus com­pli­qué. J’étais en­ceinte quand Tho­mas Vin­ter­berg m’a ap­pro­chée. Et alors, très loin de toute idée de ci­né­ma. Puis j’ai vu les ar­chives sur le Koursk, cette femme était si bou­le­ver­sante que j’ai vou­lu prendre la pa­role, l’in­car­ner. Le scé­na­rio a alors été ré­écrit en la dé­cri­vant en­ceinte… ce que je n’étais plus au mo­ment du tour­nage. Mais ça ne m’a pas du tout dé­ran­gée de re­vivre la gros­sesse. D’au­tant que pour moi, la ma­ter­ni­té n’a pas été un évé­ne­ment à ba­layer, au contraire. Ça ré­son­nait avec force.

Y a-t-il plus de pres­sion à in­car­ner un être réel? En fait, j’ai tou­jours peur! Peur de ne pas être fi­dèle au per­son­nage, et ici, en­core plus peur d’être col­lée à un im­pé­ra­tif de faits pré­cis. J’au­rais même trou­vé la si­tua­tion gê­nante. Au fond, je pré­fère que cette femme, bien qu’ins­pi­rée d’images do­cu­men­tées, réelles, n’existe pas. Je pou­vais y conden­ser l’ins­tinct de sur­vie. Face à la tra­gé­die, la na­ture se dé­fend, ré­siste. C’est ça qui touche, une ré­ac­tion uni­ver­selle, le re­fus d’ab­di­quer face à l’au­to­ri­ta­risme.

Vous tou­chez peu à la po­li­tique, fi­na­le­ment. Pour­tant, ici, ça me sem­blait es­sen­tiel. Le film n’est pas axé sur la re­mise en cause de l’his­toire, au risque de dia­bo­li­ser des res­pon­sables po­li­tiques. D’une ma­nière plus large, il parle de nous. Je me sens par­fois si dé­mu­nie par rap­port à tous ces drames de mi­grants. À mon échelle, je pou­vais par­ta­ger un désar­roi, don­ner un peu de sens à mon mé­tier. Mal­gré une car­rière de ca­mé­léon, de­vez-vous en­core ba­tailler contre des sté­réo­types?

C’est une spé­cia­li­té fran­çaise de mettre les gens dans des cases. Moi, par exemple, j’ai eu peu l’oc­ca­sion d’ex­pri­mer des opi­nions sur le monde mo­derne. De là, je vais où les gens ne m’at­tendent pas. Je lutte contre les idées re­çues sur ma pe­tite per­sonne. Je tords le cou aux pré­ju­gés in­hé­rents à mes ori­gines. Ima­gi­nez, si je n’avais pu jouer que des filles du même mi­lieu so­cio­cul­tu­rel que le mien, quel en­nui! Je se­rais mal­heu­reuse de de­voir res­pec­ter un code.

Ce film vous ouvre-t-il des pers­pec­tives? Chaque rôle af­fecte le pro­chain. Ma vie pri­vée aus­si nour­rit ce pro­ces­sus, et vice ver­sa! En fait, tout est en constante évo­lu­tion.

Comment croire qu’en­fant, vos ca­ma­rades d’école vous sur­nom­maient «Léa deux de ten­sion», tant vous étiez in­do­lente? Pour­tant, c’est vrai. Je dois me battre de­puis tou­jours contre ma na­ture pro­fonde, contre des mo­ments d’ab­sence lu­naire, quand les in­fos du monde ex­té­rieur ne me par­viennent plus qu’au ra­len­ti. En même temps… sur un pla­teau de ci­né­ma, j’as­pire à la plus vive vi­tesse de ré­ac­tion, je de­mande à sau­ter dans la scène, sur­tout si c’est com­pli­qué. Peut-être parce que j’aime agir par la ges­tuelle, que la len­teur af­fa­dit.

Quel dé­clic a rom­pu ces rê­ve­ries de ga­mine? Quel­qu’un me de­man­dait l’autre jour quel genre d’élève j’étais en­fant. Mau­vaise, très mau­vaise. Or j’ai com­pris que pour être ac­trice, il fau­drait cor­ri­ger cette in­ca­pa­ci­té à in­té­grer les bonnes in­fos, vaincre mon ca­rac­tère her­mé­tique à un lan­gage for­ma­teur. Être ac­trice m’a au­toé­du­quée. Je ne pou­vais, par exemple, plus me per­mettre d’ar­ri­ver en re­tard. Pour le dire de ma­nière moins anec­do­tique, être ac­trice m’a pous­sée à de­ve­nir pré­sente à moi-même.

N’est-ce pas le comble puisque, co­mé­dienne, vous de­ve­nez chaque fois autre?

Ces his­toires de contra­dic­tion to­tale, ça me suit. C’est même une par­tie in­trin­sèque du mé­tier. Moi, je ne me sens pas à l’aise dans cette époque de l’im­mé­dia­te­té. Du moins, je n’en ai pas les qua­li­tés d’ef­fi­cience! Et pour­tant, si je veux conti­nuer dans cette voie, je vois bien que je suis obli­gée de com­po­ser avec le sys­tème. Parce que le ci­né­ma est aus­si une in­dus­trie.

À quoi tient votre vo­ca­tion vers 20 ans, quand vous al­lez en cours d’art dra­ma­tique en ca­ti­mi­ni? Je prends des cours, pas en ca­chette de ma fa­mille, mais pas non plus en y don­nant beau­coup d’éclat. Je me sou­viens qu’en­fant, je croyais que pour exis­ter, il me fal­lait être vue, sor­tir de mon sen­ti­ment de trans­pa­rence. En­core un pa­ra­doxe, puisque je ne sup­porte pas beau­coup la vi­si­bi­li­té!

Co­mé­dienne, n’est-ce pas aus­si un for­mi­dable ca­mou­flage, à l’ins­tar de votre vi­sage quand il in­carne une marque de par­fum, très loin de la vé­ri­table Léa Sey­doux?

Une image flat­teuse, au de­meu­rant. Au-de­là, notre so­cié­té fonc­tionne tant sur le vi­suel, que ces pubs par­ti­cipent à la ma­nière dont une ac­trice peut exis­ter de nos jours. Bon, je n’au­rais ja­mais pu n’être «que» man­ne­quin. Mais là en­core, le sys­tème pousse à in­ves­tir le monde des images. En même temps, je suis tou­jours dans la han­tise du pa­raître.

Qu’est-ce qui mo­tive ces pe­tits com­pro­mis? Les films. À tra­vers eux, je peux ex­pri­mer des émo­tions beau­coup plus pro­fondes, trou­ver une pa­role que je m’ap­pro­prie, un droit à prendre le contrôle sur un rôle. À l’orée d’un des­sein lit­té­raire, pic­tu­ral ou, chez les ci­néastes, ani­mé, il y a tou­jours l’émo­tion qui vous tra­verse. C’est ça qui me mène.

GA­RETH CATTERMOLE/GET­TY IMAGES

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.