Flo­rence est en quête de re­nais­sance

Le maire de la ca­pi­tale tos­cane s’adresse au monde. Il re­cherche des mé­cènes pour par­ti­ci­per à une «nou­velle Re­nais­sance».

Tribune de Geneve - - La Une - Pages 12 et 13

Le chef-lieu de la Tos­cane peine à se re­le­ver des ef­fets de la crise sa­ni­taire. Le tou­risme et la mode, ses prin­ci­pales res­sources, sont très af­fec­tés. Da­rio Nar­del­la, le jeune maire de la ville, cherche des mé­cènes dé­si­reux de fi­nan­cer une «nou­velle Re­nais­sance».

Rues vides de tou­ristes, res­tau­rants et ma­ga­sins fer­més, en­tre­prises en chô­mage tech­nique: Flo­rence est sur la paille. Da­rio Nar­del­la, le jeune maire du Par­ti dé­mo­crate qui a suc­cé­dé à Mat­teo Ren­zi, nous re­çoit pour dé­fendre son pro­jet d’un nou­veau mo­dèle tou­ris­tique fon­dé sur la culture et l’édu­ca­tion.

Quelles sont les consé­quences du co­ro­na­vi­rus pour Flo­rence?

Elles sont dé­sas­treuses. Flo­rence est une ville tou­ris­tique mais qui ex­por­tait éga­le­ment du «Made in Ita­ly», no­tam­ment la mode. Les deux sec­teurs ont été an­nu­lés par l’épi­dé­mie. Les pertes sont éva­luées à 1 mil­liard pour le tou­risme et 6 mil­liards pour l’in­dus­trie. Les fi­nances de la Ville ont en­re­gis­tré un dé­fi­cit de 180 mil­lions. Par exemple, nous sommes obli­gés de n’ou­vrir que par­tiel­le­ment les mu­sées.

«La culture doit l’em­por­ter sur la consom­ma­tion»

Vous vous ap­prê­tez à faire un tour des ca­pi­tales pour cher­cher des mé­cènes afin de fi­nan­cer une «re­nais­sance postCo­vid-19» de Flo­rence. Que leur di­rez-vous pour les convaincre? Pour­quoi ve­nir en aide à Flo­rence et pas à Ber­game?

Je leur di­rai que Flo­rence est un pa­tri­moine de l’hu­ma­ni­té, qu’elle est à l’ori­gine de l’hu­ma­nisme et de la culture mo­derne eu­ro­péenne. Ma­chia­vel, Ame­ri­go Ves­puc­ci, Galilée, Mi­chel-Ange, Léo­nard de Vin­ci, Va­sa­ri, Ci­ma­bue ou Bot­ti­cel­li étaient Flo­ren­tins ou ont vé­cu à Flo­rence. Nous avons 100 mu­sées et des di­zaines de pa­lais et d’églises. Ai­der Flo­rence ne veut pas dire ai­der les Flo­ren­tins mais pro­té­ger et mettre en va­leur un pa­tri­moine cultu­rel uni­ver­sel qui risque de res­ter confi­né par manque de moyens. C’est le des­tin du monde qui est en jeu. Certes, toute l’hu­ma­ni­té pleure ses morts, mais il existe un cer­tain nombre de villes d’art uni­ver­selles. Elles ont été les pre­mières vic­times du vi­rus et le monde doit se mo­bi­li­ser pour les sau­ver.

Que don­ne­rez-vous en échange aux mé­cènes?

Nous cher­chons des mé­cènes qui veulent se lier à la ci­té, pas des spon­sors. Il n’y au­ra pas de mar­ke­ting. Nous écri­rons les noms des mé­cènes sur des mo­nu­ments flo­ren­tins. Au Moyen Âge, les noms des bien­fai­teurs étaient dé­jà gra­vés sur la fa­çade du Dôme. Ils avaient com­pris que le vé­ri­table pou­voir n’était pas dans les armes mais dans la culture. Mon mé­cène idéal se­rait Bill Gates, parce que nous vou­lons que nos bien­fai­teurs s’im­pliquent dans nos pro­jets cultu­rels. Après le vi­rus, la Re­nais­sance du monde doit se fon­der sur la culture, la for­ma­tion, l’édu­ca­tion et la re­cherche. Dans ces do­maines, Flo

rence veut ap­por­ter quelque chose au monde.

Le tou­risme de masse a per­mis à Flo­rence d’amé­lio­rer les trans­ports pu­blics, fi­nan­cer des ini­tia­tives cultu­relles, abais­ser les im­pôts lo­caux. Le centre est néan­moins de­ve­nu in­vi­vable. Comment gé­rer cette contra­dic­tion?

On ne peut pas avoir le tou­risme… sans les tou­ristes. Mal­gré le risque de pan­dé­mie, le nombre de vi­si­teurs est ap­pe­lé à croître, no­tam­ment en pro­ve­nance d’Asie. La pan­dé­mie, qui a tout ra­sé, doit être une op­por­tu­ni­té pour ima­gi­ner un nou­veau tou­risme. Il faut pro­té­ger l’âme, l’iden­ti­té, le rythme de notre ville. Il faut évi­ter le tou­risme jour­na­lier, vo­race et des­truc­teur. Le tou­riste doit se trans­for­mer en «voya­geur», amou­reux et cu­rieux du lieu qu’il vi­site. La culture doit l’em­por­ter sur la consom­ma­tion et la rente pa­ra­si­taire des ap­par­te­ments à tra­vers les pla­te­formes de lo­ca­tion.

Pou­vez-vous li­mi­ter la dif­fu­sion des Airbnb qui ont bou­le­ver­sé le mar­ché du lo­ge­ment à Flo­rence?

Je suis fa­vo­rable à la «sha­ring eco­no­my» mais les pla­te­formes de lo­ca­tion en ligne sont une dé­gé­né­ra­tion de l’éco­no­mie de par­tage. Si un par­ti­cu­lier met sur le mar­ché une ving­taine d’ap­par­te­ments, il ne s’agit pas de par­tage mais d’une ac­ti­vi­té com­mer­ciale. La Mu­ni­ci­pa­li­té n’a pas les moyens ju­ri­diques de l’ar­rê­ter, il fau­drait une di­rec­tive eu­ro­péenne pour mettre des li­mites. Pour gou­ver­ner le flux de tou­ristes, nous avons blo­qué la construc­tion d’hô­tels pour trois ans et in­ter­dit l’ac­cès aux 360 bus qui en­traient chaque jour dans le centre his­to­rique en payant un ti­cket de 360 eu­ros. Nous avons ain­si re­non­cé à 18 mil­lions d’eu­ros. Nous fe­rons un pacte avec les Flo­ren­tins pour qu’ils ac­ceptent cette ré­duc­tion des res­sources. Mais on ne peut pas im­po­ser une li­mi­ta­tion ad­mi­nis­tra­tive des tou­ristes.

Votre re­cherche de mé­cènes com­men­ce­ra par la Chine. Pour at­ti­rer les grandes foules de la Chine?

Flo­rence a beau­coup d’amis amé­ri­cains. Mais la po­li­tique au­tar­cique de Do­nald Trump n’est pas fa­vo­rable à l’ex­por­ta­tion de ca­pi­taux hors des États-Unis. Au-de­là de la ques­tion des droits de l’homme, la Chine a une di­plo­ma­tie très ex­pan­sive. Flo­rence ne se ven­dra pas à Pé­kin mais elle peut être un pont de culture et d’art, fon­dé sur un res­pect ré­ci­proque.

Maire de Flo­rence (Par­ti dé­mo­crate)

GETTY IMAGES/ISTOCK­PHO­TO

Le Pa­laz­zo Vec­chio abrite l’Hô­tel de Ville et un mu­sée, sur la Piaz­za del­la Si­gno­ria, à Flo­rence. Les pertes liées à la pan­dé­mie sont éva­luées à 1 mil­liard d’eu­ros pour le tou­risme et 6 mil­liards pour l’in­dus­trie.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.