Sam­pheng, Yao­wa­rat, Chai­na­thao : une simple ques­tion d’images ?

Rong nam­cha), yào­huálìlù trok-sok-soï,

Gavroche Thaïlande - - Sommaire - Par JEAN BAFFIE CNRS Ins­ti­tut de Re­cherches Asia­tiques, IrA­sia – Uni­ver­si­té d’Aix-Mar­seille, AMU IRASEC

____________________________________________

Les Thaï­lan­dais évi­taient de pro­non­cer le nom de Sam­pheng (Samp’eng) en 1978, quand je me suis ins­tal­lé à Bang­kok. Le quar­tier était gé­né­ra­le­ment ap­pe­lé Yao­wa­rat ( en man­da­rin), du nom de la prin­ci­pale rue qui le tra­verse de­puis l’an­née 1900 et qui fait ré­fé­rence au « jeune roi », c’est-à-dire au roi Chu­la­long­korn. Au fil des dé­cen­nies, son image s’est pro­fon­dé­ment trans­for­mée.

Sam­pheng, in­dé­cente, dan­ge­reuse

et in­sa­lubre Le mot Sam­pheng – avec ou non pré­cé­dé de i – avait pris de­puis des dé­cen­nies le sens de pros­ti­tuée (des dic­tion­naires cam­bod­giens-fran­çais lui don­naient la même si­gni­fi­ca­tion) et le nom res­tait as­so­cié à des élé­ments très né­ga­tifs de la vie des Chi­nois en so­cié­té. Les 90 fu­me­ries d’opium de Bang­kok avaient été fer­mées moins de vingt ans plus tôt – exac­te­ment le 1er juillet 1959 – mais la ru­meur vou­lait que quelques-unes fussent en­core en ac­ti­vi­té dans ce quar­tier chi­nois. Même chose pour les tri­pots et autres ca­si­nos, interdits en prin­cipe de­puis 1935, mais dont le nombre est res­té im­por­tant puis­qu’en 2008 un cher­cheur thaï­lan­dais en avait comp­té 170, dont 70 per­ma­nents et 100 mo­biles dans l’en­semble de la ca­pi­tale. La pros­ti­tu­tion, dé­cla­rée illé­gale en 1960, était om­ni­pré­sente dans les hô­tels, les sa­lons de mas­sage, les res­tau­rants et sur­tout les « sa­lons de thé » ( mais elle était plu­tôt bas de gamme, les riches Chi­nois pré­fé­rant alors les éta­blis­se­ments de la rue Phetchaburi Tat Maï, puis de la rue Rat­cha­da­phi­sek. D’après l’uni­té des ma­la­dies sexuel­le­ment trans­mis­sibles du mi­nis­tère de la San­té pu­blique, en 1990, la rue Yao­wa­rat et les rues voi­sines comp­taient six hô­tels avec un to­tal de 230 pros­ti­tuées, trois ca­fés avec 70 pros­ti­tuées, sept « sa­lons de thé » avec 440 pros­ti­tuées et quinze sa­lons de coiffure avec 178 pros­ti­tuées, soit un to­tal de 918 pros­ti­tuées re­cen­sées, chiffre de l’avis de tous lar­ge­ment sous-es­ti­mé. Pour beau­coup d’ha­bi­tants thaïs de Bang­kok, le quar­tier chi­nois était un lieu in­hos­pi­ta­lier et même dan­ge­reux. On m’ex­pli­quait que le mar­chand se­rait moins ac­cueillant ou re­fu­se­rait même de ser­vir un client d’eth­nie thaïe ou ne par­lant pas le chi­nois. Sur­tout, le quar­tier était en­core per­çu comme le re­paire des triades, les ma­fias chi­noises, les­quelles avaient peut-être été der­rière les deux der­nières émeutes que connut le quar­tier, en 1945 et en 1974. En août 1945, les émeutes com­men­cèrent lorsque les Chi­nois de Bang­kok re­fu­sèrent que le dra­peau thaï soit his­sé aux cô­tés des dra­peaux an­glais, amé­ri­cain et chi­nois puisque, se­lon eux, les Thaï­lan­dais s’étaient ran­gés dans le camp ja­po­nais pen­dant la guerre et ne pou­vaient donc faire par­tie des vain­queurs. Le conflit dé­gé­né­ra en sep­tembre avec des fu­sillades, des charges à la baïon­nette, des pillages à Yao­wa­rat et à Hua­lam­phong. Les émeutes de juillet 1974 sont mieux do­cu­men­tées. Elles dé­bu­tèrent par une al­ter­ca­tion entre des po­li­ciers et un chauf­feur de taxi chi­nois qui avait ar­rê­té son vé­hi­cule à un ar­rêt de bus. En peu de temps, l’at­mo­sphère était de­ve­nue digne de scènes d’une gué­rilla urbaine. L’état d’ur­gence fut dé­cré­té et l’ar­mée dut in­ter­ve­nir. Au fi­nal, au moins 25 morts et 125 bles­sés furent dé­nom­brés. Par ailleurs, jus­qu’au cours de la dé­cen­nie 1980, beau­coup pen­saient que Chi­nois et com­mu­niste étaient qua­si­ment sy­no­nymes ; ain­si, en no­vembre 1952, la Thaï­lande pro­cé­da à des ar­res­ta­tions mas­sives de Chi­nois soup­çon­nés de sym­pa­thies pour les com­mu­nistes, et lorsque la gué­rilla ru­rale com­men­ça à s’es­souf­fler, des in­for­ma­tions si­gna­laient que le Par­ti com­mu­niste de Thaï­lande avait chan­gé de stra­té­gie et al­lait in­ves­tir da­van­tage les sec­teurs ur­bains. Sam­pheng-Yao­wa­rat était pla­cé sous étroite sur­veillance. L’en­vi­ron­ne­ment dans le quar­tier chi­nois po­sait éga­le­ment pro­blème. En 1935, P.-Louis Ri­vière par­lait à pro­pos de ce quar­tier d’une « four­mi­lière mal­odo­rante » vi­si­tée chaque an­née par le ba­cille du cho­lé­ra (« Siam », p. 82, 85). Le quar­tier est connu pour être un des plus pol­lués de la ca­pi­tale. Le tra­fic au­to­mo­bile a tou­jours été un pro­blème ma­jeur et l’on sait que le code de la route y est en­core moins res­pec­té que dans les autres sec­teurs de Bang­kok. L’ha­bi­tué sait qu’il doit re­dou­bler de vi­gi­lance en tra­ver­sant les rues. Des ac­ci­dents mor­tels n’y sont pas rares. En de­hors des quatre ou cinq grandes rues, Sam­pheng-Yao­wa­rat est un labyrinthe de se­lon l’ex­pres­sion consa­crée, à sa­voir des ruelles et des ve­nelles où deux per­sonnes ont par­fois des dif­fi­cul­tés à se croi­ser. La nuit tom­bée, gé­né­ra­le­ment peu éclai­rées, elles ne sont pas par­ti­cu­liè­re­ment sûres. Qu’est-ce qu’il y a d’in­té­res­sant à vi­si­ter pour un tou­riste étran­ger dans le quar­tier chi­nois de Bang­kok ? La ré­ponse n’était pas évi­dente pour les guides de voyage des an­nées 1970-1980. Nombre d’entre eux res­taient dans le flou et par­laient d’am­biance ex­cep­tion­nelle ou d’at­mo­sphère unique sans plus de pré­ci­sions. Le temple chi­nois du Leng Noei Yi était sou­vent men­tion­né, mais il n’avait pas l’al­lure en­ga­geante d’au­jourd’hui : sa cour prin­ci­pale don­nant sur la rue Cha­roen Krung ser­vait sur­tout de par­king. Tous les guides men­tion­naient éga­le­ment le Woeng Na­khon Ka­sem sous le nom de « marché aux vo­leurs ». Il m’est ar­ri­vé de ren­con­trer de jeunes tou­ristes

ports en com­mun ra­pides, en­core à ses bal­bu­tie­ments pour une mé­tro­pole de plus de huit mil­lions d’ha­bi­tants (qua­torze au to­tal pour l’agglomération). L’un des pro­jets en cours est le pro­lon­ge­ment de la « ligne bleue » du MRT, ou­verte en 2004 et re­liant la gare de Hua Lam­phong à Bang Sue. Au-de­là de Hua Lam­phong, 14 ki­lo­mètres sup­plé­men­taires per­met­tront d'at­teindre Bang Khae. Une seule sta­tion, sou­ter­raine, se si­tue­ra dans le quar­tier de Chi­na­town pro­pre­ment dit, à proxi­mi­té du Wat Mang­kon, à 800 mètres de la gare de Hua Lam­phong. Les deux sta­tions sui­vantes se­ront po­si­tion­nées plus à l’est sur Cha­roen Krung, près du Wang Bu­ra­pha et du Wat Pho. Le MRT obli­que­ra en­suite vers le sud avant de tra­ver­ser le fleuve pour re­joindre Thon­bu­ri où son par­cours se­ra es­sen­tiel­le­ment aé­rien. Dans les quar­tiers his­to­riques de Chi­na­town et de Rat­ta­na­ko­sin, entre la gare et le Wat Pho, nom­breux sont les tra­vaux en cours et plu­sieurs bâ­ti­ments ont dé­jà été dé­truits. Pongk­wan Las­sus est une ar­chi­tecte thaï­lan­daise for­mée à la fois à Bang­kok et à Paris. Membre et conseillère de l’As­so­cia­tion des Ar­chi­tectes sia­mois (ASA), elle est une fi­gure im­por­tante de la pro­tec­tion du pa­tri­moine à Bang­kok. Se­lon elle, «

». Mais comme ce­la a été le cas lors de la construc­tion des lignes exis­tantes, une pres­sion im­mo­bi­lière forte ac­com­pagne tou­jours l’ar­ri­vée du mé­tro: « La des­truc­tion de cer­tains im­meubles n’a peut-être pas été mo­ti­vée uni­que­ment par des contraintes tech­niques », pense-t-elle. En théo­rie, la hau­teur maxi­male d’un bâ­ti­ment dé­pend de la lar­geur de la rue où il est construit. La pré­sence d’une école ou d’un temple à proxi­mi­té est une contrainte sup­plé­men­taire qui em­pêche les construc­tions de plus de 37 mètres de hau­teur (12 étages). Dans les rues his­to­riques de Chi­na­town, il se­rait donc en théo­rie im­pos­sible, compte-te­nu de l’ap­pa­reil ju­ri­dique ac­tuel, de voir ap­pa­raître les condo­mi­niums et centres com­mer­ciaux géants qui ont dé­fi­gu­ré d’autres quar­tiers de Bang­kok. Il existe pour­tant une ex­cep­tion : dans un pé­ri­mètre de 500 mètres au­tour des sta­tions de mé­tro, un pro­prié­taire peut de­man­der une dé­ro­ga­tion afin de lan­cer la construc­tion de pro­jets im­mo­bi­liers de grande hau­teur, com­mer­ciaux ou ré­si­den­tiels. À quelques pas du Wat Mang­kon, la com­mu­nau­té de Cha­roen Chaï est spé­cia­li­sée de­puis une cen­taine d’an­nées dans la fa­bri­ca­tion d’of­frandes tra­di­tion­nelles chi­noises en pa­pier. En­ve­loppes rouge et or of­fertes lors du Nouvel an lu­naire, dra­peaux jaunes uti­li­sés pen­dant le fes­ti­val vé­gé­ta­rien d’au­tomne, billets de banque, té­lé­phones por­tables et voi­tures de luxe en pa­pier des­ti­nés à être brû­lés lors des fu­né­railles pour être en­voyés aux dé­funts, sont fa­bri­qués dans les « com­par­ti­ments» ( shop houses) ali­gnées dans une ruelle si­tuée juste der­rière la rue Cha­roen Krung. Construits dès le règne de

province du Fu­jian alors que le royaume d’Ayut­thaya vi­vait ses der­nières heures. Com­mer­çant hok­kien, il ame­nait de Chine ma­té­riaux de construc­tion et fruits secs, puis ex­por­tait en retour le riz sia­mois vers l’Em­pire du Mi­lieu. Le pre­mier fils du clan à naître au Siam vit le jour en 1776, alors que Tak­sin ré­gnait à Thon­bu­ri. Ce roi, qui avait lui-même pour père un Chi­nois Teo­chiu, était, se­lon Duang­ta­wan, « un ami de la fa­mille », confiant aux Sol le paie­ment de son der­nier tri­but à l’em­pe­reur de Chine. L’ar­gent fa­mi­lial au­rait ser­vi éga­le­ment à fi­nan­cer les guerres royales. La de­meure pour­rait avoir été construite à cette époque, ce qui en fait l’un des rares ves­tiges d’ha­bi­ta­tion chi­noise de la pé­riode pré-bang­ko­koise. La porte d’en­trée de bois rouge peut lais­ser pen­ser au pro­me­neur non aver­ti qu’il s’agit d’un sanc­tuaire chi­nois. Au-des­sus, en por­ce­laine peinte, fi­gurent les Huit Im­mor­tels de la re­li­gion po­pu­laire chi­noise. À l’in- té­rieur, une grande cour est en­tou­rée de bâ­ti­ments à deux étages aux bal­cons jo­li­ment or­nés. Au centre de la cour, une pis­cine a été creu­sée. Au rez-de-chaus­sée de l’aile gauche, dans les quar­tiers qui abri­taient au­tre­fois les hommes de la fa­mille, des chiens en­fer­més dans des cages aboient sans dis­con­ti­nuer. La mai­son a connu de meilleures heures... On aper­çoit dans la pé­nombre d’une pièce au deuxième étage un au­tel fa­mi­lial où les pho­to­gra­phies en noir et blanc des an­cêtres cô­toient les sta­tues de di­vi­ni­tés. Plus loin, un grand lit à bal­da­quin trône seul dans l’obs­cu­ri­té. Beau­coup d’es­pace semble in­oc­cu­pé. Les Sol étaient de riches pro­prié­taires et pos­sé­daient de nom­breux ter­rains à Ta­lat Noï et au-de­là. Après avoir ces­sé d’as­su­rer le com­merce entre le Siam et la Chine, la fa­mille s’était spé­cia­li­sée dans le prêt ban­caire. Duang­ta­wan ra­conte que jus­qu’aux pre­mières dé­cen­nies du XXème siècle, la mai­son abri­tait de nom­breux cof- fres-forts rem­plis d’or, « si lourds que le sol s’ef­fon­drait sous leur poids ». Elle-même n’était pas riche de nais­sance. À 18 ans, elle épou­sa l’hé­ri­tier de la fa­mille Po­saya­jin­da, qui ré­gnait sur le com­merce de nids d’hi­ron­delles, fut en­suite sta­giaire dans un sa­lon de coiffure au Ja­pon et par­vint à éco­no­mi­ser quelques grammes d’or par mois. À 20 ans, elle eut son pre­mier en­fant, puis deux autres sui­virent. Son ma­ri est mort en 1980. Elle hé­ri­ta de son pa­tri­moine alors qu’elle n’avait pas en­core 40 ans. Au­jourd’hui, l’un de ses fils gère le club de plon­gée dont la pis­cine oc­cupe la cour cen­trale de la mai­son, l’autre élève les chiens en cage. Sa fille ha­bite la mai­son voi­sine. On sent bien que la gloire de la fa­mille est un peu pas­sée. Duang­ta­wan confie d’ailleurs que de nom­breux ter­rains ont été ven­dus au fil des an­nées. Si son charme est en­core là, la mai­son, au­jourd’hui clas­sée, au­rait néan­moins be­soin de sé­rieuses ré­no­va­tions.

Newspapers in French

Newspapers from Thailand

© PressReader. All rights reserved.