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Gavroche Thaïlande - - Sommaire -

n soir de juin, alors que le cré­pus­cule en­va­hit dou­ce­ment les ruelles du quar­tier de Ta­lat Noï – le pe­tit marché – au sud de Chi­na­town, et que la cha­leur es­ti­vale se fait un peu moins ha­ras­sante, on peut pas­ser en se pro­me­nant non loin du fleuve Chao Ph­raya sous les branches d'un arbre sacré cen­te­naire. Or­né de ru­bans mul­ti­co­lores et de lan­ternes de pa­pier, son tronc gi­gan­tesque abrite de pe­tits au­tels do­rés sur les­quels sont po­sés bâ­tons d’en­cens, sta­tuettes et of­frandes di­verses. As­sises non loin de là sur un pe­tit banc de bé­ton brut, deux dames dis­cutent. De­vant l’une d’elles, po­sée sur le da­mier bleu et blanc qui orne la table, une grande cruche de plas­tique où flottent de bons mor­ceaux de glace. Elles si­rotent l’eau fraîche grâce à une longue paille co­lo­rée. Il fait bon, en­core un peu tiède évi­dem­ment, mais enfin, c’est une heure agréable pour dis­cu­ter de­hors avec une voi­sine. Cette femme s’ap­pelle Duang­ta­wan Po­saya­jin­da. Elle porte un che­mi­sier à fleurs et un pan­ta­lon court du même mo­tif ; sa per­ma­nente est im­pec­cable. Elle a 70 ans et en a pas­sé une bonne par­tie là, dans la mai­son si­tuée juste à cô­té. Cette mai­son, tous les ha­bi­tants de Chi­na­town la connaissent, et si son nom of­fi­ciel est Sol Heng Taï, beau­coup l’ap­pellent tout sim­ple­ment Baan Duang­ta­wan (la mai­son de Duang­ta­wan). C’est éga­le­ment le pré­nom de la pro­prié­taire qui a été don­né à la ruelle qui longe les lieux, et que Duang­ta­wan a fait tra­cer il y a quelques dé­cen­nies pour rem­pla­cer le pe­tit sen­tier boueux qui ser­pen­tait alors entre les ha­bi­ta­tions. Des sen­tiers boueux comme ce­lui­ci ont long­temps exis­té, et les der­niers ont dis­pa­ru il y a peu de temps. Du­rant plus d’un siècle après sa fon­da­tion en 1782, Bang­kok res­ta es­sen­tiel­le­ment aqua­tique et concen­trée sur la rive du fleuve Chao Ph­raya. Les té­moi­gnages de la pre­mière moi- tié du XIXème siècle dé­crivent une ville où il faut tra­ver­ser sans cesse des ca­naux ou des fos­sés, les ponts étant de simples planches glis­santes, sans ba­lus­trade, le plus sou­vent re­cou­vertes par une eau boueuse à l’odeur fé­tide. Il fal­lu at­tendre la fin du XIXe siècle pour que les au­to­ri­tés fassent ap­pel à des in­gé­nieurs ita­liens pour construire dix-sept ponts mo­dernes et élé­gants – les ponts «Cha­lerm » – dont la plu­part sont en­core en place. À la même époque furent construites les pre­mières vé­ri­tables rues pa­vées de la ca­pi­tale sia­moise : Cha­roen Krung – long­temps ap­pe­lée New Road – en 1864, puis Yao­wa­rat et Rat­cha­wong, au coeur du quar­tier chi­nois, au cours de la der­nière dé­cen­nie du siècle.

L’ar­ri­vée du mé­tro per­turbe Chi­na­town

Au­jourd’hui, les routes ont rem­pla­cé la plu­part des ca­naux, mais pour désen­gor­ger la ville, l’heure est au dé­ve­lop­pe­ment du ré­seau de trans-

Ra­ma V, ces com­par­ti­ments sont ty­piques de Chi­na­town et des quar­tiers his­to­riques de Bang­kok : le rez-de­chaus­sée sert de com­merce ou d’ate­lier alors que l’étage est des­ti­né au lo­ge­ment. Les mai­sons de Cha­roen Chaï abritent au­jourd’hui les en­fants et pe­tits-en­fants, voire ar­rière-pe­tits-en­fants des pre­miers ar­ri­vants. Il y a quelques an­nées, alors que le projet de pro­lon­ge­ment de la ligne de mé­tro ve­nait d’être va­li­dé, les ar­ti­sans de la rue, tous lo­ca­taires de leurs mai­sons, ont vu la du­rée de pro­lon­ga­tion de leurs contrats de bail d’une du­rée de cinq ans en gé­né­ral se ré­duire à un an, avant que les pro­prié­taires ne les obligent à les re­nou­ve­ler tous les mois. « Des plans éma­nant d’un ca­bi­net d’ar­chi­tectes et évo­quant la construc­tion d’un centre com­mer­cial de dix-huit étages à la place des shop houses cen­te­naires furent dé­cou­verts », ex­plique Pongk­wan Las­sus. Ce projet, le Sta­tion One, dé­ci­da les ha­bi­tants de Cha­roen Chaï à s’or­ga­ni­ser et une as­so­cia­tion de pro­tec­tion vit le jour en no­vembre 2010. L’an­née sui­vante, un pe­tit mu­sée ex­pli­quant la vie de la com­mu­nau­té fut ou­vert et l’as­so­cia­tion en­ta­ma des dis­cus­sions avec la BMA (Bang­kok Me­tro­po­li­tain Ad­mi­nis­tra­tion, mai­rie de Bang­kok) pour de­man­der un chan­ge­ment du plan d’oc­cu­pa­tion des sols dans un quar­tier qui est of­fi­ciel­le­ment in­té­gra­le­ment dé­vo­lu à l’ac­ti­vi­té com­mer­ciale. De­mande re­je­tée en 2012. De­puis, les dis­cus­sions conti­nuent et les com­par­ti­ments chi­nois de Cha­roen Chaï sont tou­jours de­bout. Mais pour la com­mu­nau­té de Pleang Nam, si­tuée de l’autre cô­té de la rue Cha­roen Krung, c’est dé­jà trop tard. Leurs mai­sons ont été dé­truites pour lais­ser place à la construc­tion de la fu­ture sta­tion Wat Mang­kon. « Si en­core les nou­velles construc­tions s’in­té­graient har­mo­nieu­se­ment dans le pay­sage ur­bain des rues de Chi­na­town, pour­suit Pongk­wan Las­sus. Mais la BMA n’a pas de de­si­gn gui­de­lines (prin­cipes di­rec­teurs de construc­tion, ndlr). Ils ne com­prennent pas qu’il y a des normes à res­pec­ter en terme de conser­va­tion des hau­teurs exis- tantes et d’ali­gne­ment des bâ­ti­ments afin de pré­ser­ver le pay­sage cultu­rel ». Cer­taines des ar­tères prin­ci­pales de Chi­na­town ont été tra­cées pen­dant le règne de Ra­ma IV (Mong­kut), puis ce­lui de Ra­ma V (Chu­la­long­korn), et pos­sèdent une ho­mo­gé­néi­té ar­chi­tec­tu­rale ra­re­ment vue ailleurs à Bang­kok. Si les chaus­sées elles-mêmes ont été sen­si­ble­ment mo­di­fiées au cours du temps, no­tam­ment pour ac­cueillir l’au­to­mo­bile, les bâ­ti­ments, eux, sont sou­vent res­tés in­chan­gés. Le quar­tier n’a en tout cas pas ob­ser­vé la flo­rai­son d’im­meubles de bu­reaux, de centres com­mer­ciaux et de condo­mi­niums qui ont trans­for­mé dé­fi­ni­ti­ve­ment Su­khum­vit ou Sa­thorn. Tout au moins jus­qu’à l’ar­ri­vée du mé­tro, dont les pre­miers ef­fets se font dé­sor­mais sen­tir. À Ta­lat Noï, la mai­son de Duang­ta­wan a plus de 200 ans. Sa pro­prié­taire in­carne la sep­tième gé­né­ra­tion du clan des Sol, l’une des plus an­ciennes fa­milles chi­noises de Bang­kok, et ce n’est pas peu dire qu’elle l’an­nonce avec fier­té. Le pre­mier aïeul se­rait ar­ri­vé de la

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