Sam­pheng, pou­mon éco­no­mique du Siam

Gavroche Thaïlande - - Sommaire -

Du­rant la grande trans­for­ma­tion éco­no­mique de ces an­nées, Bang­kok est le prin­ci­pal point de contact entre le monde tra­di­tion­nel sia­mois, qui change peu, avec le nou­veau monde de l’éco­no­mie ca­pi­ta­liste. Le centre de gra­vi­té de la ville se dé­place du pa­lais au quar­tier com­mer­cial. Ce­lui-ci s’étend de Sam­pheng vers le sud (Si­phraya, Si­lom et Sa­thorn) grâce à la nou­velle rue Cha­roen Krung – ap­pe­lée d’abord « New Road » – ache­vée en 1864, la pre­mière ve­ri­table ave­nue de Bang­kok. Dans ce quar­tier qui se mo­der­nise peu à peu, les nou­veaux ar­ri­vants chi­nois forment une com­mu­nau­té très hé­té­ro­gène. Si tous par­tagent la même langue écrite et une culture lar­ge­ment

des Hok­kiens de Bang­kok se sont in­té­grés à la bu­reau­cra­tie sia­moise et ont per­du tout lien avec la Chine et leur culture d’ori­gine. À Bang­kok, une com­mu­nau­té existe en­core à Ta­lat Noï où est si­tuée l’as­so­cia­tion hok­kienne, juste à cô­té du Cho Su Kong. Les Teo­chius forment au contraire dès la créa­tion de Bang­kok la prin­ci­pale com­mu­nau­té chi­noise au Siam. Ve­nus de la ré­gion nord du Guang­dong, près de la ville de Shantou, ces ex­cel­lents ma­rins et en­tre­pre­neurs sont néan­moins spé­cia­li­sés dans l'agri­cul­ture et n’hé­sitent pas à s’ins­tal­ler dans les ré­gions ru­rales, con­trai­re­ment aux Hok­kiens qui res­tent dans les villes. En­cou­ra­gés par le roi Tak­sin, dont le père est teo­chiu, à s’ins­tal­ler au Siam, ils forment la ma­jeure par­tie de la po­pu­la­tion de Sam­pheng à sa créa­tion. Lors de l’évic­tion de leur quar­tier d’ori­gine sur l’île de Rat­ta­na­ko­sin en 1782, les mar­chands teo­chius em­portent avec eux les sta­tues, les ob­jets re­li­gieux et la char­pente de leur an­cien temple. Ils construisent, au coeur de leur nou­veau quar­tier de Sam­pheng, à égale dis­tance du Wat Sam­pleom et du Wat Sam­pheng, un sanc­tuaire dé­dié à Pun Thao Kong. Cette di­vi­ni­té vé­né­rée en Chine du sud est la gar­dienne des lieux d’ha­bi­ta­tion et de com­merce. On la re­trouve dans tous les sanc­tuaires si­tués dans les mar­chés. Avant de quit­ter le sol na­tal, Les Teo­chius vont se re­cueillir sur les lieux sa­crés de leur ré­gion et sur les tombes de leur fa­mille. Ils font brû­ler des bâ­ton­nets d'en­cens dont ils em­portent les cendres. Ar­ri­vés dans leur pays d’ac­cueil, ils construisent des au­tels où ils placent les urnes conte­nant ces cendres. Le lien avec le lieu d’ori­gine est ain­si conser­vé. Le nou­veau sanc­tuaire, du nom de Lao Pun Thao Kong, d’abord as­sez simple, se voit bien­tôt agré­men­té. Une vieille cloche porte la date de 1824. Dès les an­nées 1850, la main d’oeuvre teo­chiue do­mine la culture dans la plaine cen­trale du Siam, seules les ré­gions les plus re­cu­lées et fo­res­tières échap­pant à leur pré­sence. Les agri­cul­teurs teo­chius per­mettent no­tam­ment le dé­ve­lop­pe­ment de nou­veaux pro­duits, comme le sucre. Une re­cons­truc­tion com­plète du Lao Pun Thao Kong a lieu en 1868 après l’un des nom­breux in­cen­dies qui ra­vagent le quar­tier chi­nois au XIXe siècle. La ligne de pa­que­bots à va­peur mise en route entre Shantou et Bang­kok en 1882 in­cite près de la moi­tié des émi­grants teo­chius à choi­sir le Siam comme des­ti­na­tion fi­nale. Leur nombre pas­se­ra de 8500 per­sonnes par an dans les an­nées 1880 à près de 50000 du­rant la dé­cen­nie 1905-1915. A par­tir de cette époque, près de 90% du com­merce entre le Siam et la Chine passe par Shantou, qui de­vient le troi­sième port chi­nois après Shanghai et Can­ton. La cou­leur prin­ci­pale dans le sanc­tuaire Lao Pun Thao Kong au­jourd’hui est le rouge, cou­leur de l’hon­nê­te­té et de la ver­tu, de la joie et de la gaie­té, qui éloigne les in­fluences ma­lé­fiques. Ce sanc­tuaire où les com­pa­gnies d’opé­ra chi­nois iti­né­rantes don­naient tou­jours une re­pré­sen­ta­tion gra­tuite lors­qu’elles ar­ri­vaient à Bang­kok, est tou­jours fré­quen­té lors des fes­ti­vi­tés et des rites sai­son­niers. Bang­kok est au­jourd’hui la prin­ci­pale com­mu­nau­té teo­chiue au monde. D’autres com­mu­nau­tés chi­noises sont pré­sentes au Siam, mais leur nombre est moins im­por­tant. Les Hai­lams, ve­nant de l’île de Hai­nan, sont bien adap­tés au cli­mat du Siam. Ils sont ha­biles pour la pêche et la construc­tion ma­ri­time et éga­le­ment em­ployés à la dé­fo­res­ta­tion pour l’agri­cul­ture et l’éle­vage. Ar­ri­vant de fa­çon re­la­ti­ve­ment im­por­tante sur leurs jonques à par­tir du XIXe siècle, ils s’ins­tallent prin­ci­pa­le­ment au­tour du canal Pa­dung Krung Ka­sem, entre Hua Lam­pong et Ta­lat Noï. Comme les Teo­chius, ils construisent des au­tels pour dé­po­ser les cendres de l’en­cens brû­lé avant le dé­part de la terre d’ori­gine et ré­vèrent Mae Thab­thim, une di­vi­ni­té cé­leste. Ori­gi­naires eux de Chine cen­trale, les Hak­kas ont mi­gré vers le sud du­rant les pé­riodes de guerre ci­vile. Leur nom si­gni­fie « les in­vi­tés » ou « les nou­veaux ve­nus » et ils in­carnent une com­mu­nau­té par­ti­cu­lière, sou­vent dé­con­si­dé­rée, au sein du monde chi­nois. Ini­tia­teurs de la ré­bel­lion de Taï­ping contre le pou­voir mand­chou des Qing, ils fuient par mil­liers après l’échec de cette ré­vo­lu­tion en 1864. Tra­vaillant sou­vent dans le com­merce de riz en col­la­bo­ra­tion avec les Teo­chius, ils sont ap­pe­lés « Khae » par les Thaïs. Leurs sanc­tuaires se trouvent sou­vent à la pé­ri­phé­rie nord du quar­tier de Sam­pheng. Leur uni­té re­pose sur une langue par­ti­cu­lière, for­gée au cours de leurs dé­pla­ce­ments, et ils sont le groupe le plus conser­va­teur par­mi les com­mu­nau­tés chi­noises ins­tal­lées à l’étran­ger, avec de nom­breuses so­cié­tés se­crètes ri­vales à la fin du XIXe siècle. Une as­so­cia­tion des Hak­kas du Siam voit le jour en 1909 et est tou­jours si­tuée sur la rue Phad­saï, à Chi­na­town. Signe de leur pro­pen­sion à mi­grer fa-

hang », mar­chands des mers du Sud, font gé­né­ra­le­ment souche lo­ca­le­ment tout en gar­dant contact avec la Chine pour gar­der leur avan­tage com­pé­ti­tif. Chez cer­tains riches mar­chands teo­chius qui ont une fa­mille en Chine et une autre au Siam, les fils nés au Siam sont en­voyés en Chine au­près de leur bel­le­mère afin d'y étu­dier et de se ma­rier, re­pro­dui­sant en­suite le mo­dèle fa­mi­lial et per­met­tant le main­tien d'une iden­ti­té chi­noise d’outre-mer. Mais la plu­part des im­mi­grants sont des hommes cé­li­ba­taires qui cherchent la for­tune. S’ils de­viennent com­mer­çants ou ar­ti­sans, ils pour­ront faire par­tie de la classe moyenne, ou res­te­ront dans les classes pauvres s’ils sont plu­tôt col­por­teurs ou ma­rins. Néan­moins, con­trai­re­ment à la struc­ture fi­gée de la so­cié­té thaïe, les Chi­nois au Siam peuvent bé­né­fi­cier de mo­bi­li­té so­ciale. À par­tir de la moi­tié du XIXe siècle ap­pa­raissent les « Hua­gongs », des pay­sans sans terre ou des ur­bains pauvres qui émigrent pour échap­per à la mi­sère et en­voyer de l’ar­gent à leurs fa­milles res­tées en Chine. Tra­vaillant sou­vent dans la pro­duc­tion agri­cole, l’in­dus­trie, les mines ou la construc­tion, ces « coo­lies » rentrent sou­vent au pays à la fin de leur contrat. Au Siam, une im­mi­gra­tion de près de 50 000 per­sonnes par an au tour­nant du siècle per­met à peine de pa­lier la pé­nu­rie de main d’oeuvre, alors que les Sia­mois pré­fèrent la culture du riz et la vie vil­la­geoise aux tra­vaux sou­vent ha­ras­sants liés à l’ex­pan­sion éco­no­mique urbaine. La construc­tion du che­min de fer est par exemple es­sen­tiel­le­ment confiée à des coo­lies chi­nois. Les di­ver­si­tés so­ciales et cultu­relles en­traînent des spé­cia­li­sa­tions et le dé­ve­lop­pe­ment de sa­voir-faire par­ti­cu­liers à chaque com­mu­nau­té. Les Teo­chius sont spé­cia­li­sés dans le com­merce, les trans­ports ou la fi­nance. La construc­tion et la me­nui­se­rie sont l’apa­nage des Hak­kas, qui dé­ve­loppent éga­le­ment leurs compétences dans la confec­tion et la cor­don­ne­rie. Les for­ge­rons sont sou­vent Hok­kiens ou Hak­kas, mais les or­fèvres plu­tôt can­to­nais, de même que les ar­chi­tectes, in­gé­nieurs ou mé­de­cins. Enfin, les Haï­na­nais tiennent les res­tau­rants, au­berges, sa­lons de thé, ain­si que les abat­toirs et mai­sons de passe. Ces spé­cia­li­sa­tions né­ces­sitent le dé­ve­lop­pe­ment de re­la­tions entre les dif­fé­rents groupes, ce qui fa­vo­rise l’émer­gence d’un sens d’iden­ti­té eth­nique, au-de­là des dif­fé­rences cultu­relles ré­gio­nales. Le na­tio­na­lisme chi­nois trou­ve­ra là un ter­rain fer­tile au XXe siècle pour se développer.

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