Les so­cié­tés se­crètes

Le Siam et les Sia­mois,

Gavroche Thaïlande - - Sommaire -

Sur la rue Phad­saï, le ca­fé La Sae est l’un des der­niers sur­vi­vants d'un Chi­na­town dont les tro­quets ont presque dis­pa­ru. Ou­vert en 1928 par un mar­chand am­bu­lant chi­nois, il est te­nu au­jourd’hui par son ar­rière-pe­tit-fils. Dans sa salle ou­verte sur la rue, de vieux chi­nois dis­cutent dans un sa­bir de teo­chiu et de thaï. Sur le mur jaune dé­cré­pi, une pein­ture naïve re­pré­sente le Sam­pheng de 1900. Le temps passe sur une vieille hor­loge. A cô­té, un por­trait du roi Bhu­mi­bol te­nant sa mère dans ses bras. Les ha­bi­tués lisent le jour­nal ou échangent les der­nières nou­velles du quar­tier. Ap­por­té au Siam par les Hol­lan­dais de Ba­ta­via à la fin du XIXe siècle, le ca­fé se boit chaud ou gla­cé, mais tou­jours noir, et al­lon­gé d’une bonne dose de lait concen­tré. Long­temps, les ca­fés au Siam ont mau­vaise ré­pu­ta­tion, car ils servent de cou­ver­ture pour les so­cié­tés se­crètes, « im­por­tées » de Chine pour ré­gir la vie des com­mu­nau­tés. Les Chi­nois, exemp­tés de cor­vée en payant la taxe de tra­vail, peuvent voya­ger et s’ins­tal­ler où ils le sou­haitent. Mais cette li­ber­té a un prix : l’ab­sence de pa­tron pour les pro­té­ger et la vie en de­hors du sys­tème so­cial thaï tra­di­tion­nel féo­dal mais ga­rant d’une cer­taine sé­cu­ri­té. Les im­mi­grants se tournent donc vers les so­cié­tés se­crètes qui les avaient dé­fen­dus des of­fi­ciels cor­rom­pus et des ban­dits dans leur pays d’ori­gine. La Triade ori­gi­nelle, pre­mière so­cié­té secrète, est née à la fin du XVIIe siècle en op­po­si­tion à la dy­nas­tie des Qing : elle n’au­ra de cesse, jus­qu’à la ré­vo­lu­tion de 1911, de sou­te­nir les ré­voltes contre les «usur­pa­teurs mand­chous » et de ten­ter de res­tau­rer l’an­cienne dy­nas­tie Ming. Les so­cié­tés se­crètes sont d’abord ap­pe­lées « tua hia », ce qui si­gni­fie «grand frère » en dia­lecte teo­chiu ; l’ap­pel­la­tion of­fi­cielle de­vien­dra « an­gyi » à la fin du XIXe siècle, du nom de l’un des groupes. Elles sont om­ni­pré­sentes dans la vie quo­ti­dienne des Chi­nois au Siam. L’ou­vrier chi­nois qui re­fuse de de­ve­nir membre n’a au­cune chance d’être em­ployé dans les mou­lins à riz de Bang­kok. Mais il sait éga­le­ment qu’il peut comp­ter sur la so­cié­té secrète à la­quelle il ap­par­tient pour l’ai­der en cas de be­soin, par exemple en ho­no­rant les frais d'un pro­cès de­vant un tri­bu­nal ou en l’ai­dant à se pro­cu­rer les trai­te­ments adé­quats s’il tombe ma­lade ; ses fu­né­railles mêmes se­ront fi­nan­cées s’il est né­ces­si­teux. Les triades se livrent bien en­ten­du éga­le­ment à des ac­ti­vi­tés cri­mi­nelles, telles que le tra­fic de l’opium, l’usure et le ra­cket. Avant l’ex­plo­sion de l’im­mi­gra­tion chi­noise au Siam du­rant la se­conde moi­tié du XIXe siècle, des ten­sions entre les Chi­nois et la so­cié­té sia­moise ap­pa- raissent. Les nou­veaux ar­ri­vants n’ac­ceptent pas cer­taines règles qui contre­disent leurs tra­di­tions, en par­ti­cu­lier en ma­tière d’hé­ri­tage. Des tri­bu­naux chi­nois sont créés en 1868 pour ré­gler les af­faires entre Chi­nois se­lon la cou­tume. Des « shé­rifs », sou­vent luk­chins, sont char­gés par l’Etat sia­mois de veiller au res­pect de l’ordre dans leur ju­ri­dic­tion : ce­la signe de fait la re­con­nais­sance of­fi­cielle de cer­tains lea­ders de so­cié­tés se­crètes. Par ailleurs, pour contre­car­rer l’in­fluence oc­ci­den­tale sur la po­pu­la­tion chi­noise, qui est ex­po­sée aux mis­sion­naires chré­tiens et peut bé­né­fi­cier de la pro­tec­tion of­ferte par cer­taines am­bas­sades contre ré­tri­bu­tion fi­nan­cière, le pou­voir sia­mois dé­cide aus­si d’uti­li­ser les so­cié­tés se­crètes. Mais cette stra­té­gie am­bi­guë est à double-tran­chant et des conflits ap­pa­raissent à par­tir des an­nées 1870 : des gou­ver­neurs sia­mois sont as­sas­si­nés, des membres de so­cié­tés se­crètes exé­cu­tés en masse en guise de re­pré­sailles. La guerre des triades voit plus de mille Chi­nois com­battre du­rant deux jours sur Cha­roen Krung en 1889. In­ter­dites en 1897, les so­cié­tés se­crètes se main­tien­dront en­core mais vont perdre de l’in­fluence au fil du temps. Les abus de pou­voir et la cor­rup­tion qui les gan­grènent au­ront fi­na­le­ment rai­son d'elles.

Bang­kok au tour­nant

du XXe siècle

Au tour­nant du XXe siècle, Sam­pheng compte 200 000 ha­bi­tants, le tiers de la po­pu­la­tion to­tale de Bang­kok. Le quar­tier reste un gi­gan­tesque tau­dis sur­peu­plé. La pé­nu­rie de lo­ge­ments est criante, l’hy­giène dé­plo­rable, les rues en­core ra­re­ment pa­vées, le manque d’es­pace rend la vie des ha­bi­tants dif­fi­cile. Etienne Lu­net de la Jon­quière est un mi­li­taire fran­çais qui re­monte le Chao Ph­raya et ses af­fluents en 1904 jus­qu’en Bir­ma­nie. Dans le té­moi­gnage de son exploration, il ac­corde quelques pages hal­lu­ci­nées à sa vi­site de Sam­pheng : « Comme dans toute ville chi­noise, les abords des mai­sons sont in­fects : les dalles des ruelles font jaillir en re­tom­bant sous le pied une boue noi­râtre et puante. En cer­tains coins, sur le bord des ca­naux, des amas d’im­mon­dices at­tendent que les pluies viennent les en­traî­ner vers le fleuve et à la sai­son sèche, il n’y a plus là que quelques flaques d’eau ver­dâtre dans la­quelle crou­pissent des cha­rognes. Les ponts, les par­vis des pa­godes sont en­com­brés de lé­preux aux plaies hi­deuses : ils les étalent aux yeux des pas­sants, sans même en cha­ser les mouches qui y pul­lulent. Les par­fums des fleurs, des fruits, les odeurs violentes des drogues phar­ma­ceu­tiques, des bâ­ton­nets d’en­cens, des cui­sines en plein vent, se mêlent à des re­lents de pour­ri­ture et aux miasmes qui s’élèvent le soir des boues in­fes­tées.» Après la construc­tion des pre­mières routes sous le règne du roi Mong­kut, son fils et suc­ces­seur Chu­la­long­korn (Ra­ma V) pour­suit l’ef­fort. A la suite d’un in­cen­die qui ra­vage le bi­don­ville si­tué au nord du quar­tier en 1892, il an­nonce la construc­tion d’une nou­velle rue : Yao­wa­rat. Il fau­dra près de huit ans pour ache­ver cette ar­tère de 20 mètres de large qui court sur un ki­lo­mètre et de­mi. Son par­cours si­nueux, dû aux nom­breux pâ­tés de mai­sons ap­par­te­nant à des pro­prié­taires pri­vés que le roi sou­haite évi­ter, lui donne

éclai­rant. « De tous les Asia­tiques étran­gers, les Chi­nois sont cer­tai­ne­ment ceux qui tiennent la plus grande place dans le royaume de l’élé­phant blanc. Ils sont plus de 200 000 à Bang­kok, dans le Sam­pheng, dans les mar­chés, dans les rues com­mer­çantes […] On en trouve à tous les éche­lons du monde com­mer­cial et in­dus­triel, de­puis le scieur de tek mil­lion­naire dont les éta­blis­se­ments ac­ca­parent plus d’un ki­lo­mètre de rives au fau­bourg de Sam­sen, jus­qu’au mar­chand de ber­lin­gots et au mon­treur de ma­rion­nettes qui dresse ses tré­teaux dans les car­re­fours entre quatre quin­quets fu­meux. Ils sont tout et font de tout […] ; ils sont uni­ver­sels. Quelques-uns parlent l’an­glais, presque tous se mettent vite à ap­prendre les quelques mots de sia­mois qui sont né­ces­saires à leurs tran­sac­tions jour­na­lières; leurs en­fants fré­quentent d’ailleurs as­si­dû­ment les écoles qui leur sont ou­vertes et y oc­cupent fa­ci­le­ment les pre­mières places. » Face à cette om­ni­pré­sence chi­noise dans le pays, le gou­ver­ne­ment sia­mois a une ap­proche in­ter­ven­tion­niste : les so­cié­tés se­crètes sont in­ter­dites, des pa­trouilles de po­lice plus nom­breuses ont lieu dans le quar­tier chi­nois, les ac­ti­vistes po­li­tiques sont dé­por­tés. Se pose même la ques­tion de la loyau­té d’une com­mu­nau­té qui s’as­si­mile de plus en plus dif­fi­ci­le­ment. En 1908, du haut d’un bal­con si­tué à Sam­pheng à l’in­ter­sec­tion des rues Ph­lit­phon et Tao Lane, le ré­vo­lu­tion­naire chi­nois Sun Yat­sen fait un dis­cours très re­mar­qué de la po­pu­la­tion. Vou­lant mettre fin à la dy­nas­tie mand­choue des Qing au pou­voir en Chine de­puis 1644, c’est sa troi­sième vi­site à Bang­kok de­puis 1903. Il sou­haite ras­sem­bler au Siam un sup­port mo­ral et trou­ver des fi­nan­ce­ments. Les pre­mières vi­sites ont été peu fruc­tueuses car les di­ri­geants de la com­mu­nau­té, bien que tra­di- tion­nel­le­ment op­po­sés au pou­voir mand­chou, ne com­prennent pas la no­tion de ré­pu­blique et sou­tiennent la mo­nar­chie ab­so­lue thaï­lan­daise. Mais lors des vi­sites sui­vantes, Sun Yat­sen es­saie de tou­cher di­rec­te­ment la po­pu­la­tion. Beau­coup de mi­grants ayant quit­té la Chine pour échap­per à la pau­vre­té et aux dif­fi­cul­tés liées au ré­gime mand­chou cor­rom­pu sont sen­sibles aux thèses prô­nées par le ré­vo­lu­tion­naire. Après le dis­cours de 1908, beau­coup de Chi­nois de Sam­pheng coupent leur queue de che­val pour se dé­mar­quer des Qing et en signe de re­jet du joug mand­chou. Le bal­con est au­jourd’hui en­core vi­sible et le car­re­four porte le nom de « Car­re­four de l’Orai­son » (Si Yaek Pa­tha­ka­tha). Le pou­voir sia­mois est au dé­part hos­tile au mou­ve­ment ré­vo­lu­tion­naire de Sun Yat­sen. Me­na­çant la sta­bi­li­té po­li­tique du pays, ce­lui-ci est d’ailleurs in­vi­té à quit­ter le pays après ses pre­mières vi- sites. Mais les grèves de 1910, aux­quelles il est op­por­tu­né­ment op­po­sé, per­mettent au mou­ve­ment ré­vo­lu­tion­naire d’af­fir­mer sa loyau­té au pou­voir sia­mois, tan­dis que les conser­va­teurs res­pon­sables de la com­mu­nau­té chi­noise et les chefs de triades clan­des­tines sont dé­cré­di­bi­li­sés. Les grèves de 1910 sont dues à l’aban­don du « phuk pi », la taxe de tra­vail spé­ci­fique payée par les Chi­nois. Ceux-ci étant dé­sor­mais sou­mis à la même contri­bu­tion fi­nan­cière que celle im­po­sée aux Thaïs, ce qui re­pré­sente une aug­men­ta­tion sub­stan­tielle de la somme à payer, les di­ri­geants de la com­mu­nau­té veulent mon­trer à l’élite sia­moise que les Chi­nois ont la maî­trise du com­merce. Ils dé­cident de pa­ra­ly­ser le centre de Bang­kok. Le mou­ve­ment de grève dure trois jours, jus­qu’à ce que Ra­ma V ap­pelle l’ar­mée et que l’ordre soit res­tau­ré dans le sang. De nom­breux tra­vailleurs

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