Des Chi­nois à la fois ac­teurs et boucs-émis­saires

Phraï

Gavroche Thaïlande - - Sommaire -

et di­ri­geants sont ar­rê­tés et, pour la pre­mière fois, la com­mu­nau­té chi­noise est vue comme un pro­blème au Siam. La royau­té et l’in­tel­li­gent­sia ont le sen­ti­ment que l’as­si­mi­la­tion ne fonc­tionne plus. La ré­vo­lu­tion Xin­haï de 1911 voit la chute du ré­gime mand­chou en Chine et l’ins­tau­ra­tion d’une Ré­pu­blique à Nan­kin. Si la ré­vo­lu­tion est ac­cueillie avec joie à Bang­kok, ses dé­buts sont dif­fi­ciles et la Chine se di­vise bien­tôt entre chefs de guerre au nord et na­tio­na­listes du Kuo­min­tang – le par­ti fon­dé par Sun Yat­sen après la ré­vo­lu­tion – au sud. La com­mu­nau­té chi­noise de Sam­pheng est au dé­part très fa­vo­rable aux sei­gneurs du nord, mais le par­ti na­tio­na­liste, di­ri­gé par Chiang Kaï-chek après la mort de Sun Yat­sen, par­vient fi­na­le­ment à ga- gner les suf­frages de la po­pu­la­tion chi­noise du Siam au mi­lieu des an­nées 1920. Chiang Kaï-chek lance bien­tôt une chasse aux sor­cières contre les com­mu­nistes du Guang­dong. De nou­velles ar­ri­vées mas­sives de Chi­nois ont lieu au Siam en 1927. De nom­breuses femmes, ain­si que des pro­fes­seurs et d’autres membres de l’in­tel­li­gent­sia édu­quée, rendent cette im­mi­gra­tion en­core moins as­si­mi­lable que les pré­cé­dentes, mais per­mettent la créa­tion de très nom­breuses écoles chi­noises et de jour­naux en langue chi­noise, ain­si que l’ou­ver­ture de clubs d’études et d’as­so­cia­tions po­li­tiques. De nom­breux mi­li­tants com­mu­nistes en­trés au Siam entre 1927 et 1929 en­sei­gne­ront dans les écoles chi­noises. Les règnes de Mong­kut et de Chu­la­long­korn sont une pé­riode de pro­fondes trans­for­ma­tions pour le Siam. Re­po­sant tra­di­tion­nel­le­ment sur les trois pi­liers brah­ma­niques de la mo­nar­chie, du sys­tème ad­mi­nis­tra­tif et du contrôle de la po­pu­la­tion via le « » – tra­vail for­cé – et l’es­cla­vage, le pays va se trans­for­mer en quelques dé­cen­nies en un État-na­tion. Ra­ma V cherche à mo­der­ni­ser le pays pour lui évi­ter la co­lo­ni­sa­tion tout en gé­rant les chan­ge­ments so­ciaux liés à l’ar­ri­vée du ca­pi­ta­lisme et adopte une nou­velle doc­trine – Na­tion, Re­li­gion et Roi – qui reste en vi­gueur au­jourd’hui. La mo­nar­chie thaï­lan­daise de­vient le lieu

de conver­gence de com­po­santes eth­niques di­verses, le roi per­son­ni­fiant les valeurs re­li­gieuses, so­ciales et po­li­tiques. Peu im­porte son ori­gine, un vrai Thaï se doit d’être loyal à son roi : le Siam de­vient une na­tion. Le sys­tème de col­lecte de l’im­pôt est cen­tra­li­sé et les mo­no­poles sur les res­sources na­tu­relles, les den­rées es­sen­tielles, ain­si que sur l’opium, le jeu et l’al­cool aban­don­nés. Le phraï est li­bé­ra­li­sé et l’es­cla­vage pro­gres­si­ve­ment aban­don­né, jus­qu’à son abolition com­plète en 1905. Alors que la po­pu­la­tion sia­moise est presque en­tiè­re­ment dé­diée à l’agri­cul­ture, les Chi­nois, prêts à tra­vailler plus long­temps et dans des condi­tions sou­vent plus dures, sont très ma­jo­ri­taires sur les docks, dans les mou­lins à riz et dans les ser­vices. La cen­tra­li­sa­tion ad­mi­nis­tra­tive, no­tam­ment de la col­lecte de l’im­pôt, af­fai­blit par ailleurs le lien qui exis­tait entre la royau­té et les Chi­nois qui gé­raient les mo­no­poles. À la mort de Chu­la­long­korn en 1910, son fils lui suc­cède sous le nom de Va­ji­ra­vudh (Ra­ma VI). Ayant étu­dié à Ox­ford, ce­lui-ci est très in­fluen­cé par l’an­ti­sé­mi­tisme eu­ro­péen et voit l’oc­ca­sion de sou­der le des­tin na­tio­nal de son peuple par l’exa­cer­ba­tion des sen­ti­ments an­ti-chi­nois. Son ar­ticle The Jews of the Orient (Les Juifs de l’Orient), écrit sous pseu­do­nyme en 1914, est un dé­calque sai­sis­sant du tra­di­tion­nel dis­cours an­ti­sé­mite en vi­gueur alors en Eu­rope. Il ac­cuse les Chi­nois de tout ce qui est tra­di­tion­nel­le­ment re­pro­ché aux Juifs : in­as­si­mi­lables en rai­son de leur loyau­té avant tout ra­ciale et de leur sens de leur su­pé­rio­ri­té, ils consi­dè­re­raient leur ré­si­dence au Siam comme tem­po­raire, et n’au­raient pour seul but que de ga­gner le plus d’ar­gent pos­sible ; ils for­ce­raient leurs femmes sia­moises à de­ve­nir chi­noises et édu­que­raient leurs en­fants à la chi­noise ; op­por­tu­nistes et hy­po­crites, ils vou­draient tous les pri­vi­lèges, mais re­fu­se­raient les obli­ga­tions de la ci­toyen­ne­té ; face à l’Etat ils se­raient per­fides, se­crets et re­belles et pa­ra­si­te­raient l’éco­no­mie thaïe en im­por­tant leurs pro­duits de Chine tout en épui­sant la ri­chesse du pays... Mais les me­sures an­ti-chi­noises réel­le­ment mises en place res­tent lé­gères à cette époque. Des conflits ont lieu pour le contrôle de l’édu­ca­tion de la com­mu­nau­té chi­noise au Siam, les écoles chi­noises de­vant fa­vo­ri­ser une as­si­mi­la­tion de leurs élèves via des cours d’his­toire thaï­lan­daise et de langue thaïe ; les as­so­cia­tions chi­noises sont éga­le­ment contrô­lées de plus près. Les ano­blis­se­ments de riches Chi­nois, qui étaient cou­rants au­pa­ra­vant et per­met­taient de rap­pro­cher les élites sia­moises de la bour­geoi­sie chi­noise, sont aban­don­nés. Ce rai­dis­se­ment se pro­duit alors que l’im­mi­gra­tion connaît un pic : la pé­riode 1918-1931 voit s’ins­tal­ler au Siam plus de 1,3 mil­lion de Chi­nois. Les ré­formes en­tre­prises par Mong­kut et Chu­la­long­korn du­rant la se­conde moi­tié du XIXe siècle, si elles sont né­ces­saires pour évi­ter au pays d’être co­lo­ni­sé par les puis­sances eu­ro- péennes, n’en af­fai­blissent pas moins la mo­nar­chie en la sé­cu­la­ri­sant. La nou­velle élite bu­reau­cra­tique et mi­li­taire a de plus en plus de mal à sup­por­ter l’in­éga­li­té de trai­te­ment entre les aris­to­crates de nais­sance mé­dio­cre­ment qua­li­fiés qui mo­no­po­lisent les postes de di­rec­tion au dé­tri­ment de ro­tu­riers édu­qués dont la pro­mo­tion se fait ex­clu­si­ve­ment au mé­rite. Cette nou­velle élite de­mande par ailleurs un meilleur par­tage des ri­chesses et la mise en place d’un na­tio­na­lisme réel­le­ment po­pu­laire, alors que la mo­nar­chie ab­so­lue est, se­lon eux, sy­no­nyme d’ar­rié­ra­tion et de sta­tus quo. Un groupe ap­pe­lé « les Pro­mo­teurs», com­po­sé à la fois de mi­li­taires et de ci­vils de la nou­velle élite, prend le pou­voir le 24 juin 1932. Par­mi eux, Pri­di Ba­no­myong, un luk­chin né en 1900, qui entre dans la bu­reau­cra­tie d’État juste avant que les me­sures an­ti-chi­noises de Ra­ma VI n’in­ter­disent le re­cru­te­ment de Chi­nois dans les rangs des fonc­tion­naires. Étu­diant à Paris en 1920, il ren­contre Phi­bun Song­kram et Khuang Aphai­wong, autres membres des Pro­mo­teurs. Le membre le plus âgé des ré­vo­lu­tion­naires de 1932 est le co­lo­nel Ph­raya Pha­hon-Phon­phau­ha­se­na : né en 1887 d'un père luk­chin qui avait re­çu le titre no­bi­liaire de « ph­raya », il est l’un des pre­miers étu­diants non is­sus de la fa­mille royale à étu­dier à l’étran­ger, en Al­le­magne. Après la prise du pou­voir, les mi­li­taires font ap­pel aux bu­reau­crates du groupe des fran­co­philes de Pri­di Ba­no­myong, in­fluen­cés par les idées mar­xistes. Ceux-ci pro­posent de s’at­ta­quer à la pau­vre­té ru­rale, aux in­éga­li­tés de ri­chesse et à la stra­ti­fi­ca­tion du sys­tème éco­no­mique. Mais les an­glo­philes et mi­li­taires du groupe des Pro­mo­teurs, par crainte du bol­ché­visme, forcent bien­tôt Pri­di à l’exil. Les Chi­nois sont dé­si­gnés comme boucs émis­saires de l’échec du gou­ver­ne­ment à ré­gler les pro­blèmes et, alors que la ré­vo­lu­tion de 1932 a été lar­ge­ment ren­due pos­sible grâce aux Si­no-Thaïs as­si­mi­lés – qui re­pré­sen­taient un tiers des membres du nou­veau Sé­nat – une po­li­tique an­ti-chi­noise in­édite va être mise en place au cours des an­nées sui­vantes. Ce pa­ra­doxe re­flète le conflit in­terne au sein de la com­mu­nau­té chi­noise entre luk­chins in­té­grés dans la so­cié­té thaï­lan­daise, qui ont sou­vent re­joint les classes su­pé­rieures, et nou­veaux émi­grants orien­tés vers la Chine, par­lant des dia­lectes chi­nois dans leur vie quo­ti­dienne et ayant conser­vé leurs cou­tumes d’ori­gine. De nom­breuses pro­fes­sions sont pro­gres­si­ve­ment in­ter­dites aux Chi­nois, alors que la taxe de sé­jour pour les étran­gers est mul­ti­pliée par 6 entre 1921 et 1938. Le nombre d’heures d’en­sei­gne­ment du chi­nois dans les écoles est li­mi­té, et sur les 270 écoles chi­noises que compte le pays en 1933, la plu­part doivent fer­mer au cours des an­nées sui­vantes. Il ne reste éga­le­ment qu’un seul jour­nal en langue chi­noise en 1939. Si les me­sures an­ti-chi­noises ne s’at­taquent ja­mais aux per­sonnes, un cli­mat de sus­pi­cion est en­cou­ra­gé, et le fos­sé sé­pa­rant la com­mu­nau­té chi­noise des Sia­mois gran­dit.

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