Paul MU­NIER ( 1887 - 1951)

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Gavroche Thaïlande - - Le Village | Écrivains -

« Voyez-vous, mon bon ami, pour ce pays, on de­vrait mieux choi­sir les gens »… C’est cette phrase d’un des per­son­nages du ro­man de Paul Mu­nier qui ex­pli­cite ce titre, au­tre­ment si­byl­lin. Un ro­man pa­ru fin 1940 à Ha­noï, et qui va dé­clen­cher de nom­breuses plaintes et les foudres de l’ami­ral De­coux. Il en re­fu­se­ra l’im­pri­ma­tur et di­li­gen­te­ra une hai­neuse campagne ad­mi­nis­tra­tive contre l’écri­vain, à l’époque contrô­leur des P.T.T. Après trois an­nées à Ha­noï, Mu­nier est nom­mé à Do Son. Do Son, c’est le Trou­ville ton­ki­nois. Une pe­tite sta­tion bal­néaire au sud de la baie de Ha­long. Les Ha­noïens y ac­courent dès les pre­mières cha­leurs de juin. Mais en 1918, Do Son n’est pour le jeune pos­tier, « qu’un trou, com­plè­te­ment dé­ser­té l’hi­ver, peu­plé de juin à oc­tobre d’une foule de gens traî­nant leur en­nui dans une cha­leur d’étuve ». C’est là que l’écri­vain va ré­di­ger son ro­man. Un ro­man qui va d’abord pa­raître fin 1940 en feuille­ton dans l’heb­do­ma­daire In­do­chine. Ce fut un tol­lé des lec­teurs et le jour­nal dut faire ces­ser la pa­ru­tion du texte à la suite des plaintes qu’il avait re­çues. Plaintes qui font sou­rire le lec­teur chan­ceux d’au­jourd’hui qui trou­ve­ra un des 550 exem­plaires im­pri­més. Le livre est di­vi­sé en deux par­ties, in­égales : Les fautes oc­cupent les deux tiers du livre et Le ra­chat, le reste. Ce sont ces mêmes fautes qui dé­clen­chèrent l’ire des lec­teurs de 1940, et qui pour­tant consti­tuent le meilleur mo­ment du ro­man. Ils ne sont que sept Eu­ro­péens qui ré­sident à Do Son : le hé­ros du livre, doua­nier d’une douane qui ne ser­vait plus à rien de­puis que la vase avait en­va­hi les sa­lines du del­ta, le gen­darme Noi­reaud, brave homme so­li­taire et co­casse ; et puis le re­ce­veur des Postes, Croix­miel­lée « pour­ri de vices, pa- teurs – car ce clas­sique est de­meu­ré trop long­temps épui­sé –, Fran­chi­ni n’a rien chan­gé au texte d’ori­gine mal­gré les évé­ne­ments sur­ve­nus de­puis et la connais­sance his­to­rique plus ap­pro­fon­die qu’il a ac­quise. Il ne lui avait pas échap­pé lors de son pre­mier long sé­jour en France dans les an­nées 60 « la concep­tion étrange que la France avait de ses co­lo­nies, le dés­in­té­rêt qu’elle ma­ni­fes­tait d’une ma­nière gé­né­rale pour son his­toire co­lo­niale ». Sin­cé­ri­té, au­then­ti­ci­té donc. Su­bis­sant la ma­lé­dic­tion du mé­tis – po­si­tion pour­tant fré­quente dans la so­cié­té co­lo­niale in­do­chi­noise, mais su­jet ra­re­ment abor­dé dans la lit­té­ra­ture, ex­cep­tion faite de l’ex­cellent Cré­pus­cule des blancs de Jean Es­cof­fier que Fran­çois Do­ré nous au­ra per­mis de re­dé­cou­vrir – re­je­té par les deux com­mu­nau­tés, trai­nant un mal-être iden­ti­taire, une longue dé­pres­sion in­gué­ris­sable dans ce contexte, Fran­chi­ni, le pe­lard et onc­tueux » ; sa femme ; son ad­joint, Plard, pauvre souf­fre­dou­leur ; et enfin le mé­nage Soeur, te­nan­cier de l’hô­tel sur la plage. « Sept in­di­vi­dus qui se re­gardent en chiens de faïence, n’ayant ja­mais su or­ga­ni­ser une ma­nille à quatre. » Notre hé­ros s’en­nuie ferme et c’est par en­nui qu’il va prendre au­près de lui Nel­ly Mi­thri­date, « une fort belle femme, au corps so­lide et à l’ap­pa­rence non­cha­lante ». Hé­las, tout va se com­pli­quer dans cet éton­nant huis-clos co­lo­nial. On va bien­tôt ap­prendre que le contrô­leur des Postes ne cache plus sa liai­son adul­tère avec la femme du Ré­sident de Kien An, la ville voi­sine. Puis c’est le jeune Plard qui ne peut plus ca­cher la pas­sion dé­vo­rante qu’il éprouve pour la femme de son chef. L a grosse ma­dame Soeur, l’au­ber­giste, sans doute peu satisfaite de ses fai­blesses pour son boy de confiance, va ré­vé­ler à notre hé­ros que sa Nel­ly n’est qu’une fille de Ma­la­bare, d’In­dien... mé­tis cor­so-viet­na­mien de sur­croît, ne se dé­par­tit ja­mais de sa lu­ci­di­té sur les évè­ne­ments et les êtres, d’un re­gard com­pré­hen­sif, to­lé­rant et tout à la fois im­par­tial y com­pris sur ses fa­milles viet­na­miennes ou corses, y com­pris son propre père Mathieu Fran­chi­ni le di­rec­teur du my­thique Conti­nen­tal Sai­gon, l’un des hô­tels les plus connus au monde, to­ta­le­ment as­so­cié à l’his­toire du Saï­gon co­lo­nial et des deux guerres d’In­do­chine. Té­moi­gnage his­to­rique qui place l’hu­main au centre, prin­ci­pa­le­ment les Viet­na­miens, ga­le­rie unique de por­traits des gens du peuple et de toute condi­tion, tant du­rant l’époque co­lo­niale que lors de la guerre amé­ri­caine du Viet­nam où les « Mys » se ré­vé­lèrent aux yeux des Viet­na­miens en­core plus aveugles, in­dif­fé­rents, mé­pri­sants vis-àvis du pays et du peuple que les Fran­çais. Ce ré­cit four­mille d’ob­ser­va­tions, Puis ar­ri­ve­ra sur scène un nou­veau per­son­nage, le mé­de­cin ve­nu à Do Son pour la sai­son es­ti­vale, mor­phi­no­mane.... Tout ce­la va mal fi­nir, très mal, et quelques tombes vont ve­nir meu­bler le pe­tit cimetière sous la grand ba­nyan de Do Son... Peu­têtre peut-on alors com­prendre ce qui n’a pas plu à l’Ami­ral... d’in­for­ma­tions es­sen­tielles sur des évé­ne­ments his­to­riques des deux guerres d’In­do­chine, sur le Viet­nam du XXe siècle, sur les dif­fé­rences cultu­relles ir­ré­duc­tibles de l’époque : « Au jeu des si­lences, sous-en­ten­dus re­liés à un contexte sub­til, l’es­prit oc­ci­den­tal s’ac­cou­tume avec dif­fi­cul­té, in­ca­pable de pas­ser aus­si fa­ci­le­ment que l’asia­tique du poétique au réel (...) Les rap­ports fran­co-viet­na­miens m’ont tou­jours fait pen­ser à ces fonds sous-ma­rins où les ré­cifs prennent l’as­pect de mi­rages aux mou­ve­ments fas­ci­nants et fan­tas­ma­go­riques. Pour ceux qui s’y at­tardent, il convient d’y na­ger avec sou­plesse et ins­tinct... »

OLI­VIER JEAN­DEL

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