Mythes d’Ex­trême- Orient ÉPI­SODE 4 : Pour­quoi les ours ont la queue courte

Ni­thaan chaaw­baan khong thaï kok kok.

Gavroche Thaïlande - - Société I Chronique -

Les mythes dé­crivent la créa­tion du monde, les actes des pre­miers hu­mains. Mys­té­rieux, ces ré­cits semblent échap­per à la rai­son et res­ter in­dé­chif­frables. Ce­la est d’au­tant plus per­tur­bant qu’ils consti­tuent notre fon­de­ment, notre mé­moire pre­mière. Ce­pen­dant, ba­sé sur cette science ré­cente qu’est l’em­bryo­lo­gie, un nou­veau point de vue sur ces ré­cits fon­da­teurs montre qu’ils fi­gurent la mé­moire foe­tale de l’em­bryo­ge­nèse. L’illustre cette courte série d’ar­ticles sur des mythes d’Asie du Sud-Est.

De­puis quelques an­nées, une lec­ture nou­velle de la my­tho­lo­gie, per­çue comme mé­moire de la vie foe­tale, per­met d’ex­pli­ci­ter les mythes. Lo­tus, liane, pont de ro­tin, lien, bam­bou, pi­lon, pi­lon qui touche le ciel, pi­lier de feu, arc, grain de riz gros comme une courge, ser­pent et autres na­ga, qui abondent dans les mythes d’Asie du Sud-Est, re­pré­sentent ain­si in­cons­ciem­ment la mé­moire foe­tale du cor­don om­bi­li­cal ( Ga­vroche n° 247). Aus­si quand nous li­sons, « les po­pu­la­tions thaïs de la Chine mé­ri­dio­nale connaissent un mythe du Ciel re­te­nu par un lien qu’un hé­ros coupe pour per­mettre au Ciel de s’éle­ver » (1), il ne s’agit rien d’autre que de la dis­pa­ri­tion à la nais­sance du cor­don, ce « lien cou­pé » par « un hé­ros », l’en­fant nou­veau-né, que de sa mé­moire de la nais­sance.

Le est un re­cueil de contes en six vo­lumes, en langue thaïe. Le lin­guiste Maurice Coyaud, spé­cia­liste de l’Asie de l’Est, a tra­duit en fran­çais cer­tains de ces contes. L’un d’eux s’in­ti­tule, Pour­quoi les ours ont la queue courte. « Ja­dis, les ours vi­vaient dans les fo­rêts en tant que sei­gneurs des qua­dru­pèdes. L’ours jouis­sait alors d’une fort longue queue, qui traî­nait élé­gam­ment der­rière lui, on­du­lant ma­jes­tueu­se­ment. Mais l’oi­seau était, lui, le chef de tous les ani­maux. Il pou­vait vo­ler sans fa­tigue, très loin. Une ri­va­li­té exis­tait entre le chef des ours et kok. Ils dé­ci­dèrent de faire une com­pé­ti­tion. Ce­lui qui chan­te­rait le plus fort se­rait le vain­queur… Vient le tour de l’oi­seau Il dit au chef-ours : - At­ten­tion ! At­tache bien ta belle queue au tronc de cet arbre! L’ours s’en moque, ri­cane et ne croit pas kok. Le kok bat des ailes. Ce­la pro­duit un tour­billon, une fan­tas­tique bour­rasque in­fer­nale. Les arbres ploient et s’in­clinent. L’ours éba­hi es­saye de s’ac­cro­cher aux branches. Le kok dit : - Je ne fais rien que battre des ailes, et te voi­là mort de peur. At­tends un peu que je chante ! L’ours, alors, enfin pru­dent, at­tache sa queue avec des cordes à une branche afin de ne pas tom­ber de l’arbre. Kok se met à chan­ter. On croi­rait le ton­nerre ton­nant. L’ours-chef est épou­van­té par l’écho qui ré­sonne comme la foudre. Il tombe de l’arbre, et c’est alors que sa queue se casse. Voi­là pour­quoi de nos jours, les ours n’ont plus qu’un moi­gnon de queue. L’en­semble des ani­maux, una­nimes, dé­cident que le kok est vrai­ment le sei­gneur des fo­rêts, ils le fé­li­citent. C’est bien à cause de sa voix du ton­nerre ! » (2)

Nous com­pre­nons dé­sor­mais qu’après la nais­sance, ce « tour­billon », cette « fan­tas­tique bour­rasque in­fer­nale », l’en­fant «ours tombe de l’arbre », il est éjec­té du monde pla­cen­taire ; « alors sa queue se casse », son cor­don est cou­pé. L’oi­seau kok fi­gure sans doute l’en­fant qui crie à la nais­sance. Au cor­don « queue de l’ours » suc­cède à la nais­sance la res­pi­ra­tion « chant de l’oi­seau kok ». Le mythe re­trace avec fi­dé­li­té et poé­sie la vie foe­tale, ici la nais­sance de l’en­fant.

FRAN­ÇOIS DOR Ju­ri­dique de for­ma­tion, Fran­çois Dor a consa­cré plus de vingt an­nées à la ré­dac­tion d’un livre sur cette dé­cou­verte fon­da­men­tale des my­tho­lo­gies, mé­moires de la vie foe­tale.

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(1) M. Kal­ten­mark, La Nais­sance du Monde en Chine, éd. du Seuil, 1959, p. 462. Maxime Kal­ten­mark est un si­no­logue fran­çais du XXe siècle. (2) Se­lon M. Coyaud, Aux ori­gines du monde, Contes et lé­gendes de Thaï­lande, Flies France, 2009, pages 83 et 84.

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