POR­TRAIT D’UNE THAÏ­LANDE OR­DI­NAIRE AJARN NOO KAN­PAI LE TA­TOUEUR DES STARS

(texte et photos) phan Khaum Noo Johm Saep kha­tha Kha­tha, khong kra- sak yan.

Gavroche Thaïlande - - Société - Texte et photos)

’est à Pa­thum Tha­ni, au nord de Bang­kok, où de grandes bâ­tisses ren­ferment temple boud­dhiste, com­merces éso­té­riques et sa­lons de ta­touage, que le maître re­çoit et conçoit aus­si un grand nombre d'amu­lettes boud­dhistes char­gées d’élé­ments de pro­tec­tion énig­ma­tiques. Quatre as­sis­tants l’aident dans son tra­vail, son jeune frère s’oc­cu­pant de l’or­ga­ni­sa­tion et des fi­nances de cette en­tre­prise hors normes. Une pro­me­nade dans le pa­tio ré­vèle un mur où s’alignent des pho­to­gra­phies d’ac­trices, man­ne­quins et per­son­na­li­tés de la té­lé­vi­sion thaï­lan­daise. Le gou­rou der­rière cette im­pres­sion­nante ga­le­rie com­mande une lé­gion de fi­dèles de­puis plus de 40 ans. Ajarn Som­pong Noo Kan­pai a ob­te­nu le sta­tut d'icône bien vi­vante dans la so­cié­té thaï­lan­daise, cré­di­té d'avoir contri­bué à l’ex­pan­sion du Thai Sak Yan (ta­touage sacré) sur la scène in­ter­na­tio­nale. « Mes dis­ciples furent long­temps des po­li­ciers, mi­li­taires, hommes d’af­faires ou boxeurs, mais ma ré­pu­ta­tion ne dé­pas­sait pas en­core nos fron­tières. Il a fal­lu at­tendre la vi­site de l'ac­trice amé­ri­caine An­ge­li­na Jo­lie pour que ma re­nom­mée prenne un tour­nant des plus in­at­ten­dus. » C’est dans sa ville na­tale de Non­tha­bu­ri qu’il fut ini­tié par son grand-père à l’étude de l’Ak­kha­ra (écri­ture sa­crée) dès son plus jeune âge. C’est à tra­vers le un livre de sorts écrit en khmer et uti­li­sé par des gé­né­ra­tions de ban­dits thaï­lan­dais, qu’il fit ses pre­miers pas dans l’art se­cret du ta­touage de pro­tec­tion. « Le père de ma mère était un moine qui étu­dia le Wee­cha Akhom (maî­trise des sorts, ndlr). Il m'en­sei­gna cer­tains sa­voirs dans une langue qui m’était en­core in­con­nue. J’ap­pris vite par moi-même d’autres ri­tuels et man­tras de la li­gnée du Dham­ma, la ma­gie blanche. » A 13 ans, Noo pas­sait des nuits à ré­ci­ter des ver­sets du livre de son grand-père avec les moines aî­nés du Wat Bang Bua La­harn. Sa fa­mille ob­ser­va très vite son ob­ses­sion pour cet ap­pren­tis­sage. Il ve­nait de fi­nir ses études élé­men­taires et dé­jà pas­sait le plus clair de son temps sur les scripts à ré­ci­ter des de mé­moire. L’un des ré­cits re­la­tait com­ment, dès son ado­les­cence, il pous­sait sa té­mé­ri­té à pro­vo­quer des com­bats quo­ti­diens, et même in­vi­tait ses amis à le poi­gnar­der afin de tes­ter la

(l’in­vin­ci­bi­li­té) de sa ma­gie. Il était de­ve­nu pour les ha­bi­tants (Noo le hoo­li­gan). Quelques an­nées plus tard, alors qu’il fi­nis­sait son tra­vail de ven­deur de billets dans un bus, il re­mar­qua sur un marché des com­mer­çants alors in­ti­mi­dés par des gangsters lo­caux. Il in­ter­vint et fut poi­gnar­dé à plu­sieurs re­prises au torse. La po­lice fut sur­prise de trou­ver Noo in­demne, bien que sa che­mise ait été la­cé­rée. « Le len­de­main, un Sin­sae (de­vin chi­nois) ren­dit vi­site à ma mère pour l'aver­tir que je se­rai tué dans les trois jours. Pour apai­ser les craintes de ma mère, je fus aus­si­tôt or­don­né moine no­vice au Wat La­harn. » Noo ne chan­gea en rien sa dé­ter­mi­na­tion et conti­nua à pra­ti­quer sa dis­ci­pline au sein même du temple. Un jour, un homme qui sen­tait qu'il avait be­soin d’une pro­tec­tion sur­na­tu­relle vint voir le jeune no­vice, sup­po­sant qu’il pos­sé­dait des ob­jets sa­crés char­gés de pou­voirs ma­giques. N’ayant rien de ce­la, Noo lui pro­po­sa un Il créa ain­si le pre­mier ta­touage de sa car­rière en liant une ai­guille à coudre à la tige d'une feuille de noix de co­co, plon­geant celle-ci dans l'encre de Chine. Peu de temps après, l'homme fut agres­sé et poi­gnar­dé à plu­sieurs re­prises. En­core une

CLa Thaï­lande est cé­lèbre pour ses ta­touages sa­crés et les tech­niques et croyances an­ces­trales at­ta­chées à cette pra­tique. Noo Kan­pai est pro­ba­ble­ment le Ajarn Sak Yant (ta­toueur ri­tuel) le plus connu en Thaï­lande. Hommes d’af­faires, per­son­na­li­tés mé­dia­tiques ou simples tou­ristes viennent, comme An­ge­li­na Jo­lie en 2003, se faire ta­touer le fa­meux sym­bole sacré com­po­sé de cinq lignes, au pou­voir pro­tec­teur…

fois, la lame ne put pé­né­trer dans la peau et la ré­pu­ta­tion de Noo gran­dit. Quelques an­nées plus tard, il dé­cide de quit­ter le mo­nas­tère pour un pè­le­ri­nage à Rayong afin de ren­con­trer des moines qui pos­sé­daient des pou­voirs ma­giques. C’est sous l’en­sei­gne­ment du plus im­por­tant de ces maîtres qu’il conti­nua son ap­pren­tis­sage au dé­but des an­nées 70. Luang Pu Tuad était un saint dont les créa­tions d’amu­lettes de pro­tec­tion étaient consi­dé­rées comme les plus puis­santes. «

» Lorsque l’abbé du temple dé­mis­sion­na, Noo fut dé­si­gné pour prendre sa suc­ces­sion. N’ayant que peu de temps dé­jà en tant que moine à consa­crer à la pra­tique du Sak Yan, il sa­vait qu’avec ces nou­velles res­pon­sa­bi­li­tés il s’éloi­gne­rait alors dé­fi­ni­ti­ve­ment de cette voie. Noo dé­ci­da alors de quit­ter la vie mo­nas­tique et ou­vrit un pe­tit sa­lon der­rière le mo­nas­tère. La struc­ture d'un étage en bois et tôles suf­fit à ses dé­buts dif­fi­ciles. « Très peu de dis­ciples ve­naient me voir. Mais voyant la qua­li­té de mon tra­vail, ils se pas­sèrent le mot, et le nombre de mes adeptes et élèves gran­dit. Je com­men­çais à for­mer des moines, tout en conti­nuant mes re­traites dans des temples spé­cia­li­sés pour aug­men­ter mon sa­voir. » En 1995, le maître re­ce­vait plus de cent per­sonnes par jour et de­vint plus strict dans ses sé­lec­tions, re­fu­sant alors les per­sonnes de moins de 20 ans, les voyous et ivrognes. Il existe plu­sieurs types de bé­né­dic­tion avec ou sans ta­touage. Bien qu’iden­tique à l’ori­gi­nal, ce­lui à base d’huile reste in­vi­sible, ne conser­vant que ses ver­tus pro­tec­trices, et est po­pu­laire au­près des femmes dé­si­rant ca­cher un art ju­gé mas­cu­lin, le ta­touage étant sy­no­nyme de mau­vaise vie pour toute femme se vou­lant res­pec­table. « Le ta­touage en encre pleine est le plus cou­rant. Des di­zaines de bonzes et laïcs peuvent par­ti­ci­per à un en­semble com­plexe de cé­ré­mo­nies de bé­né­dic­tion. Nous tra­vaillons tra­di­tion­nel­le­ment avec une longue tige de mé­tal ai­gui­sée à un point ap­pe­lée Sak Khem. Il y a bien en­ten­du des pré­ceptes à ho­no­rer pour chaque ta­toué, se­lon les mo­tifs, les plus cou­rants étant de res­pec­ter ses pa­rents, me­ner une vie loin de tout pê­ché tel que l’al­cool, le jeu, l’adul­tère, le men­songe ou la vio­lence, et bien sûr ne pas se mon­trer ir­ré­vé­ren­cieux en­vers le maître ta­toueur qui trans­fère une par­tie de son sa­voir à un dis­ciple », sou­ligne Ajarn Noo d’un sou­rire. La Thaï­lande est un pays pro­fon­dé­ment spi­ri­tuel où su­per­sti­tions et ta­touages ri­tuels jouent des rôles ac­tifs. Ces der­niers sont soup­çon­nés de pos­sé­der de so­lides pou­voirs ma­giques ap­por­tant san­té et bonne for­tune à ceux qui les portent. Avec leurs pré­ten­dues ca­pa­ci­tés à bri­ser les lames et ar­rê­ter les balles, cette forme de ta­touage est par­ti­cu­liè­re­ment pri­sée par des pro­fes­sions à risques telles que les sol­dats, les po­li­ciers, les chauf­feurs de taxi, les mal­frats ou en­core les pros­ti­tuées. Jus­qu’aux an­nées 1990, le Sak Yan de­meu­rait un art mil­lé­naire ex­clu­si­ve­ment thaï, pro­di­gué par les moines boud­dhistes, brah­manes ou as­cètes Rue­si dans l’en­ceinte de leur temple. Ce mé­lange d’oc­cul­tisme thaï­lan­dais, d’ani­misme et d’hin­douisme est main­te­nant de­ve­nu un phé­no­mène mon­dial, avec des cen­taines de ré­mi­nis­cences en Asie du Sud et même dans les pays oc­ci­den­taux. Les pre­miers éru­dits tels que les maîtres Sak Yan, Luang Por Phern Tid­ta­ku­no et les moines de Wat Bang Pra à Na­korn Pa­thom, furent au­tant de sources d’inspiration pour Noo Kan­pai. Cette géo­mé­trie sa­crée lar­ge­ment pro­pa­gée au cours des siècles au Laos, au Cam­bodge et en Bir­ma­nie uti­lise un script va­riant en fonc­tion de la culture et de la géo­gra­phie. « Ce script énonce des in­can­ta­tions en sans­crit et pa­li. Les maîtres ajoutent en­suite à ces trans­crip­tions des vi­sions re­çues lors de mé­di­ta­tions. Cer­tains mo­dèles de yan­tra ont été adap­tés à par­tir de cultures cha­ma­nistes pré-boud­dhistes et de croyance dans des es­prits ani­maux et in­cor­po­rés en­suite dans les tra­di­tions thaï­lan­daises », ex­plique le maître.

Si la cui­sine thaï­lan­daise peut s’en­or­gueillir de la ri­chesse et de la va­rié­té de ses plats, elle le doit sur­tout à cette ca­pa­ci­té d’avoir des den­rées fraîches. Afin de ré­pondre à cette exi­gence, la ca­pi­tale pos­sède une halle aux pois­sons ( Ong Kaan Sa-Phaan Plaa) peu connue du grand pu­blic. Si­tuée en plein coeur de la ville, entre le Chao Ph­raya et la Charoenkrung Road, la criée est un lieu né­vral­gique pour les gros­sistes, dé­taillants, res­tau­ra­teurs, pois­son­niers et ma­reyeurs.

Newspapers in French

Newspapers from Thailand

© PressReader. All rights reserved.