Les larmes d’Era­wan

Gavroche Thaïlande - - Rebond -

Les di­plo­mates thaï­lan­dais ba­sés en Eu­rope tentent, de­puis un an, de re­col­ler les mor­ceaux d’une ré­pu­ta­tion ter­nie par le putsch mi­li­taire.

RICHARDWERLY Cor­res­pon­dant per­ma­nent à Paris du quo­ti­dien suisse Le Temps, an­cien cor­res­pon­dant à Bang­kok et To­kyo. rée, que des grou­pus­cules lo­caux, re­je­tés aux marges de la so­cié­té par les mi­li­taires au pou­voir, peuvent être ten­tés de dé­sta­bi­li­ser. Une Thaï­lande fra­gile, enfin, car tou­jours sus­cep­tible de payer au prix fort les prix des rè­gle­ments de compte entre groupes cri­mi­nels ou ter­ro­ristes ac­cueillis un jour sur son ter­ri­toire, puis ex­pul­sés le len­de­main, au gré des au­to­ri­tés en place.

Ecrire sur un at­ten­tat sans en connaitre les mo­tifs et les com­man­di­taires à l’heure de bou­cler ce nu­mé­ro est un exer­cice pour le moins dé­li­cat. Sauf qu’à bien y re­gar­der, plu­sieurs conclu­sions s’im­posent dé­jà et mé­ritent d’être dé­bat­tues, au moins pour gar­der les yeux ou­verts dans un an­cien royaume de Siam tou­jours ten­té de dé­tour­ner le re­gard sur les réa­li­tés pour mieux jus­ti­fier ses dé­rives po­li­tiques, ses dé­fer­le­ments de vio­lence, ses in­éga­li­tés et les failles béantes de ses ser­vices de sé­cu­ri­té. Les­quels, on le sait, passent le plus clair de leur temps à guer­royer entre eux pour conser­ver telle ou telle par­celle de pou­voir, et les avan­tages qui vont avec.

La pre­mière conclu­sion qui vient à l’es­prit est la dé­mys­ti­fi­ca­tion, par cet acte cri­mi­nel com­mis dans un lieu pu­blic ô com­bien sym­bo­lique, d’une Thaï­lande à l’abri de la dé­fer­lante de vio­lence po­li­tique in­ter­na­tio­nale. Les at­ten­tats à la bombe com­mis pré­cé­dem­ment dans le pays, y com­pris ce­lui d’avril der­nier à Koh Sa­mui, n’avaient pas réus­si à en­ta­cher cette ré­pu­ta­tion de royaume « té­flon » pro­té­gé du ter­ro­risme. C’est dé­sor­mais chose faite. Les ré­si­dents étran­gers s’in­ter­ro­geaient, de­puis long­temps, sur l’ab­sence d’actes de vio­lence ma­jeurs, dans le pays. L’au­teur, ou les au­teurs, de l’at­ten­tat du 17 août leur ont ap­por­té la plus dra­ma­tique des ré­ponses : plus ques­tion, au­jourd’hui, de nier l’évi­dence. La Thaï­lande, comme tant d’au- tres, est un pays à risques. Ce qui ne veut pas dire, loin s’en faut, que les tou­ristes ne vont pas s’en ac­com­mo­der. La se­conde conclu­sion porte, jus­te­ment, sur les vi­si­teurs étran­gers du royaume. Doivent-ils s’in­quié­ter ? Doivent-ils an­nu­ler leurs ré­ser­va­tions ? La ré­ponse est évi­dem­ment non. Car ce risque ter­ro­riste est au­jourd’hui presque une si­tua­tion nor­male. Londres a été en­san­glan­té. Paris a su­bi les at­taques contre Char­lie Heb­do, l’Hy­per­ca­cher et der­niè­re­ment Tha­lys. La Tu­ni­sie a été par deux fois vi­sée. Is­tan­bul est dé­sor­mais ré­gu­liè­re­ment la cible d’at­taques. Le Caire est une pou­drière. Le Ke­nya tou­ris­tique est de­ve­nu le champ de ba­taille des she­babs so­ma­liens. On se sou­vient, aus­si, des at­ten­tats de Ba­li et Dja­kar­ta, en 2002 et 2003. Les larmes d’Era­wan sont à l’unis­son des larmes d’une bonne par­tie de la pla­nète. La mon­dia­li­sa­tion de la vio­lence ter­ro­riste est une des marques de l’époque.

Troi­sième conclu­sion : cet at- ten­tat n’était pas un acte « comme les autres ». Et c’est au­tour de ce­la, de cette di­men­sion spé­ci­fique et de ce geste si éton­nant – la pro­fa­na­tion d’un sanc­tuaire boud­dhique et brah­ma­nique – que nos in­ter­ro­ga­tions doivent por­ter. Le po­seur de bombes a-t-il mal ré­glé son en­gin meur­trier et fait plus de vic­times qu’il ne le sou­hai­tait ? Prendre Era­wan pour cible porte-t-il la marque d’un ter­ro­risme re­li­gieux qui nour­ri­rait, dans ce cas, la piste is­la­miste ? Des grou­pus­cules lour­de­ment ar­més, iso­lés mais re­dou­tables, sont-ils prêts dans l’ombre à plon­ger le royaume dans un cycle de vio­lences in­quié­tant ? Les larmes d’Era­wan ne sont pas celles d’un pays meur­tri. Elles sont celles d’une so­cié­té, et d’un ré­gime, qui doivent im­pé­ra­ti­ve­ment s’in­ter­ro­ger. Les vic­times, et tous ceux qui vivent dans ce pays, mé­ritent mieux que le dé­ni et qu’un net­toyage express des lieux de la tra­gé­die.

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