Vo­leurs !

Gavroche Thaïlande - - L’éditorial -

« Prayuth a je­té un grand froid dans ce monde mer­veilleux de l’ar­gent sale et lais­sé un mes­sage : il ne craint per­sonne. »

Prem Tin­su­la­non­da, pré­sident du Con­seil du Roi, l’une des fonc­tions les plus pres­ti­gieuses et in­fluentes du royaume, donne ra­re­ment d’al­lo­cu­tions pu­bliques, mais quand il le fait, c’est gé­né­ra­le­ment pour dé­non­cer avec vi­ru­lence la cor­rup­tion, « l’en­ne­mi pu­blic Nu­mé­ro 1 du pays ».

Au mo­ment où un flot in­in­ter­rom­pu d’af­faires nau­séa­bondes fait sur­face, tou­chant les plus hautes ins­tances de l’ap­pa­reil ad­mi­nis­tra­tif, le sou­tien de Prem, qui a com­pa­ré ces actes à« un vol contre la Na­tion et le peuple », n’est pas ano­din car il s’adresse à tous les Thaï­lan­dais. Le vieux gé­né­ral n’a ja­mais ca­ché son aver­sion contre cette idée ré­pan­due par­mi la po­pu­la­tion que la cor­rup­tion est une « pra­tique nor­male » et « ac­cep­table ». Prem s’en­gage dans un com­bat mo­ral, le plus dif­fi­cile : comment in­flé­chir la men­ta­li­té d’un peuple bai­gné et édu­qué de­puis tou­jours dans un sys­tème où la cor­rup­tion est om­ni­pré­sente et, sou­vent, in­con­tour­nable ? Un sys­tème où sou­doyer un fonc­tion­naire, un po­li­cier, un pro­fes­seur est aus­si ba­nal et « hon­nête » que de payer sa note d’élec­tri­ci­té ou sa fac­ture de té­lé­phone. Un sys­tème où en­trer dans la po­lice, l’ar­mée ou l’ad­mi­nis­tra­tion est un pre­mier pas vers l’as­cen­sion so­ciale et l’en­ri­chis­se­ment per­son­nel. Un mo­dèle propre à tous les pays sous-dé­ve­lop­pés, en voie de dé­ve­lop­pe­ment ou émer­gents comme la Thaï­lande, mau­vais élève de l’in­dice de per­cep­tion de la cor­rup­tion dans le monde, mais un frein in­dé­niable à la crois­sance, à la dé­mo­cra­tie et à la ré­duc­tion des in­éga­li­tés so­ciales dans un royaume où la pau­vre­té touche en­core une bonne par­tie de la po­pu­la­tion.

Le gé­né­ral Prem sait aus­si que ce com­bat ne se ga­gne­ra pas par des ser­mons. Que le crime pro­fite avant tout à ceux qui abusent de leur pou­voir, de leur in­fluence et de leur au­to­ri­té. Que plus le pays s’en­ri­chit, plus il nour­rit la grande pieuvre de l’éco­no­mie pa­ral­lèle aux mul­tiples ten­ta­cules et ra­mi­fi­ca­tions. Il sait aus­si qu’au­cun gou­ver­ne­ment, ci­vil ou mi­li­taire, qu’au­cune cons­ti­tu­tion, qu’au­cune agence an­ti-cor­rup­tion, qu’au­cun tri­bu­nal spé­cial n’a, jus­qu’à pré­sent, réus­si à l’en­di­guer, mal­gré les pro­messes, mal­gré les ré­sul­tats, mal­gré les ar­res­ta­tions et les condam­na­tions ! Prem met-il cette fois plus d’es­poir dans Prayuth ? De­puis son ar­ri­vée, le chef de la junte mi­li­taire a frap­pé haut et fort. En ci­blant si­mul­ta­né­ment la po­lice, l’ad­mi­nis­tra­tion, le monde po­li­tique et les ma­fias, il se dresse, au coeur même de la cor­rup­tion, contre un gi­gan­tesque sys­tème d’es­cro­que­rie, de ra­cket, d’in­ti­mi­da­tion, de blan­chi­ment d’ar­gent, de tra­fics. Avec l’ar­res­ta­tion très mé­dia­ti­sée de l’an­cien et très in­fluent chef du CIB (Bu­reau Cen­tral d’in­ves­ti­ga­tion de la po­lice) et de ses sbires, l’in­cul­pa­tion ces der­niers mois d’une ky­rielle de hauts fonc­tion­naires, d’un gé­né­ral de l’ar­mée im­pli­qué dans le tra­fic d’êtres hu­mains, et, tout ré­cem­ment, d’un autre haut gra­dé de la po­lice re­trou­vé pen­du dans sa cel­lule, Prayuth a je­té un grand froid dans ce monde mer­veilleux de l’ar­gent sale et lais­sé un mes­sage : il ne craint per­sonne. Les pleins pou­voirs et le sou­tien in­con­di­tion­nel de l’ar­mée lui donnent au­jourd’hui les moyens né­ces­saires pour vi­ser di­rec­te­ment les par­rains les plus in­fluents, cou­per les têtes et es­pé­rer pro­vo­quer un vent de pa­nique par­mi ceux qui se croyaient in­tou­chables, pa­nique qui pour­rait alors pa­ra­ly­ser les mil­liers de bre­bis ga­leuses, jus­qu’au pe­tit fonc­tion­naire et po­li­cier du quar­tier. La tête avant, le corps sui­vra.

Prayuth au­ra-t-il le temps de ren­for­cer et d’ac­ti­ver l’im­pres­sion­nante ma­chine de guerre de la lutte contre la cor­rup­tion dont le pays s’est do­té de­puis de nom­breuses an­nées, en­rayée ce­pen­dant par de longues pro­cé­dures ju­di­ciaires, des sanc­tions peu dis­sua­sives – no­tam­ment lorsque des fonc­tion­naires du gou­ver­ne­ment sont im­pli­qués –, des moyens in­suf­fi­sants, et par de nom­breuses in­ter­fé­rences po­li­tiques qui ont li­mi­té son ac­tion et n’ont ja­mais ga­ran­ti son in­dé­pen­dance ? Les nou­velles me­sures en dis­cus­sion ac­tuel­le­ment per­met­traient, si elles sont in­cluses dans le pro­jet de nou­velle cons­ti­tu­tion, de do­ter le pays de moyens de ré­pres­sion plus ef­fi­caces et plus dis­sua­sifs, no­tam­ment contre ceux, en­tre­prises pri­vées en tête, qui ac­ceptent de ver­ser des com­mis­sions oc­cultes pour rem­por­ter des mar­chés pu­blics ; et contre les po­li­ti­ciens, qui en cas de condam­na­tion se­raient ban­nis à vie de toute ac­ti­vi­té po­li­tique. Reste à sa­voir si cette lutte contre la cor­rup­tion et les ma­fias vi­se­ra aus­si l’ar­mée !

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