Une ré­con­ci­lia­tion tron­quée

Gavroche Thaïlande - - News -

ra­wit, avec le tact qu’on lui connaît, est mon­té sur ses grands che­vaux (une ha­bi­tude qu’il par­tage avec Prayuth), pour an­non­cer la « grande marche » vers la ré­con­ci­lia­tion na­tio­nale, un peu moins de trois ans après le coup d’etat du 22 mai 2014. D’ici à trois mois, a-t-il dé­cla­ré, le peuple de Thaï­lande – rouge, jaune, ka­ki.. – au­ra re­trou­vé le che­min de l’ami­tié, de l’en­tente cor­diale, du par­tage, du sou­rire, et que sais-je en­core, sous l’im­pul­sion de la Grande Ar­mée, dont il est l’un de ses fiers com­man­dants, et juge de paix.

Le be­don­nant mi­nistre de Dé­fense et nu­mé­ro deux du gou­ver­ne­ment, sûr de lui-même, a in­di­qué que les ac­teurs de cette ré­con­ci­lia­tion tant at­ten­due, po­li­ti­ciens en tête, de­vront si­gner un « pacte d’al­lé­geance ». Avant de faire marche ar­rière sous la bron­ca ! Une fa­çon de re­con­naître que la ré­con­ci­lia­tion ne pour­ra être im­po­sée, ni se faire sans dé­bat par­ti­ci­pa­tif et cri­tiques, comme ce fut le cas pour le re­fe­ren­dum sur le pro­jet de nou­velle cons­ti­tu­tion.

Mais de quelle ré­con­ci­lia­tion parle Pra­wit ? De celle de­vant ré­soudre, d’une grif­fure de sty­lo, dix an­nées de conflits so­ciaux qui ont fait plus de 150 morts – des mil­liers si l’on in­clut dans les né­go­cia­tions en cours le conflit sé­pa­ra­tiste du sud – dé­bou­chant sur la grande frac­ture so­ciale et po­li­tique qui a me­né le pays vers... une nou­velle dic­ta­ture mi­li­taire ? Celle-là même qui ré­sulte d’an­nées de frus­tra­tion, de do­mi­na­tion des élites de Bang­kok sur les pro­vinces, des élites sur les pauvres, des élites sur la classe moyenne, des tout-puis­sants sur les dé­mu­nis, de la cor­rup­tion sur la bonne gou­ver­nance, de l’au­to­ri­ta­risme sur l’etat de droit, de l’in­jus­tice sur la jus­tice, de l’ar­mée sur les po­li­tiques, de l’ar­mée sur tous les autres ?

Oui. Celle-là même. Cette ré­con­ci­lia­tion dont la junte au pou­voir veut tra­cer les contours et dé­fi­nir les règles, mais sans y in­clure l’ar­mée, pla­cée au-des­sus de la mê­lée, comme l’a rap­pe­lé Pra­wit. Et c’est bien là que ça grince. La junte veut per­sua­der l’opi­nion que la ré­con­ci­lia­tion n’est que l’af­faire de ces diables de po­li­tiques qui doivent trou­ver un ter­rain d’en­tente pour se battre au par­le­ment et non pas dans la rue. Mais com­ment ima­gi­ner le suc­cès d’une ré­con­ci­lia­tion alors que les gé­né­raux ne re­con­naissent pas, et ne re­con­naî­tront ja­mais, qu’ils sont aus­si les ac­teurs de ce conflit qui em­poi­sonne la vie du royaume, freine son dé­ve­lop­pe­ment, creuse la frac­ture entre ceux qui pos­sèdent et les autres, entre l’élite et le peuple ?

Dans un Etat de droit, quel mou­ve­ment d’op­po­si­tion, aus­si po­pu­laire soit-il, peut avoir as­sez d’as­su­rance et de pro­tec­tion pour pa­ra­ly­ser des aé­ro­ports, blo­quer un par­le­ment, oc­cu­per des mi­nis­tères, des ad­mi­nis­tra­tions, des pré­fec­tures ; as­sié­ger la mai­son du gou­ver­ne­ment, pa­ra­ly­ser une ca­pi­tale pen­dant des se­maines, dé­fier les forces de l’ordre avec des armes et des gre­nades, blo­quer des bu­reaux de vote... sans ré­pondre de ses actes ? Sans être condam­né?

Com­ment ré­con­ci­lier un pays où au­cune jus­tice n’a été ren­due aux vic­times ci­viles des dif­fé­rents conflits po­li­tiques et coups d‘etat mi­li­taires qui se sont suc­cé­dé de­puis près de 90 ans ? Un pays où l’ar­mée s’af­fran­chit d’un gou­ver­ne­ment élu, quel qu’il soit, dicte ses règles, donne ses condi­tions, dé­cide de sa propre im­pu­ni­té au nom de son de­voir de gar­dienne des Ins­ti­tu­tions et, au­jourd’hui, de sa cons­ti­tu­tion ? Com­ment, cette même ar­mée de pou­voir, peut-elle dé­fi­nir les règles d’une ré­con­ci­lia­tion ?

Com­ment ce co­mi­té de ré­con­ci­lia­tion, dont on ne connaît pas en­core la com­po­si­tion, peut-il réus­sir là où tous les autres co­mi­tés et com­mis­sions avant lui, plus ci­vils, plus neutres, plus fac­tuels, ont échoué, comme l’a rap­pe­lé Ab­hi­sit, chef du par­ti Dé­mo­crate ? Com­ment la junte compte-t-elle s’y prendre cette fois alors qu’elle s’em­ploie à mu­se­ler ou em­pri­son­ner tous ses op­po­sants ? Jouer sur la « sen­si­bi­li­té » du peuple qui as­pire à la paix et à la pros­pé­ri­té en fai­sant pres­sion sur les po­li­tiques ? Ces der­niers, on le sait bien, iront à re­cu­lons, cour­be­ront l’échine dans leur propre in­té­rêt, mais conti­nue­ront leur com­bat une fois le dos tour­né. Un com­bat qu’au­cune dé­mo­cra­tie ne leur re­pro­che­rait. Du mo­ment où tous les ac­teurs res­pectent les règles de l’etat de droit. G

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